La Côte d'Ivoire, en tant que premier producteur mondial de cacao, est confrontée à un défi majeur : le travail des enfants dans ses plantations. Ce phénomène, dénoncé depuis vingt ans par les ONG internationales, met en lumière des questions complexes liées à la pauvreté, au trafic d'êtres humains et à la pression économique. Malgré des progrès significatifs, la situation reste préoccupante et nécessite une action continue et coordonnée.

L'ampleur du phénomène : chiffres et réalités
Selon la ministre de la Famille, de la Femme et de l’Enfant, Ramata Bakayoko Ly, un chiffre notable de 300 000 enfants ivoiriens ont été « remis à leurs familles » et le gouvernement a « pris des dispositions pour qu’ils soient scolarisés ». Ces progrès sont rendus possibles grâce aux actions engagées depuis 2012 par les autorités, incluant la mise en place du Comité national de surveillance et du Comité interministériel, la loi sur l’école obligatoire, et la création d’unités de police spécialisées dans la traque des trafiquants. Plus de 250 trafiquants ont été arrêtés à ce jour.
Cependant, l'ampleur totale du problème est sujette à diverses estimations. Selon l’enquête NORC de l’université de Chicago réalisée en 2018-2019, près de 800 000 enfants travaillent dans le cacao, un chiffre en baisse par rapport à une précédente étude de l’université américaine de Tulane en 2013-2014 qui rapportait 1,2 million d'enfants. Une autre étude de 2018 par la Fondation Walk Free et l’ONG Vérité estime que les cas de traite concernent moins de 2 000 enfants. Le Comité national de surveillance des actions de lutte contre la traite, l’exploitation et le travail des enfants (CNS), présidé par Dominique Ouattara, l’épouse du président ivoirien, souligne que ces chiffres ne sont que des estimations et que les méthodologies d’enquête diffèrent.
Dans la réalité des plantations, des enfants comme Joël, 13 ans, et ses deux frères, débroussaillent avec leurs machettes depuis l'âge de huit ans. Rodrigue, 11 ans, travaille toute la journée dans la plantation familiale. Son père confie : "C'est pour payer leur école (…) Sinon, moi, tout seul, je vais faire comment ?", malgré être au courant que le travail des enfants est illégal.
Travail des enfants dans les plantations de cacao
Le biais de désirabilité sociale et la sous-estimation des chiffres
Une nouvelle recherche met en lumière que le nombre réel d'enfants travailleurs est probablement encore plus élevé, car les données sur le travail des enfants peuvent être biaisées. Le taux de prévalence du travail des enfants est probablement sous-estimé dans les études menées tant par les chercheurs que par l'industrie du cacao, en raison d’une notion appelée « biais de désirabilité sociale ». Cette notion fait référence aux personnes qui sont réticentes à fournir des réponses totalement sincères sur des sujets sensibles par crainte de conséquences négatives.
Dans le cas du travail des enfants dans les cacaoyères ivoiriennes, les agriculteurs certifiés peuvent mentir à ce sujet, les systèmes de certification auxquels ils ont souscrit interdisant toutes les formes de travail des enfants. De même, le travail dangereux est interdit par la législation nationale. La crainte de répercussions juridiques, sociales ou économiques conduit sans doute les agriculteurs certifiés à sous-estimer le recours au travail des enfants. Une étude utilisant une méthode d'enquête de type expérience de liste, qui permet de questionner les répondants sur des sujets sensibles d'une manière plus indirecte que les enquêtes standards, a révélé que le taux de prévalence de l'utilisation du travail des enfants est deux fois plus élevé que celui obtenu à partir des questions directes. Grâce aux expériences de liste, il a été découvert qu’en fonction des activités concernées, 21 à 25 % des producteurs de cacao interrogés ont fait travailler des enfants au cours des 12 derniers mois.

Les causes profondes du travail des enfants
La pauvreté est identifiée comme la principale cause du travail et de la traite des enfants. Selon la Banque mondiale, plus de la moitié des 5 à 6 millions de personnes qui vivent du cacao en Côte d'Ivoire subsistent sous le seuil de pauvreté. Ce constat est partagé par Kouassi Kouakou Franck, un habitant du hameau d’Issakro, qui affirme : « les enfants doivent aller à l’école, mais si les parents n’ont pas les moyens, alors les enfants restent là à travailler ».
La production de cacao requiert une part importante d’activités physiques, car de nombreuses tâches associées à la culture du cacao ne sont pas mécanisées. De plus, les prix du cacao en Côte d'Ivoire étant fixés de manière saisonnière, la seule façon pour les agriculteurs d’accroître leurs revenus est d’intensifier leur production, d’où une augmentation de la main d’œuvre.
Dans le même temps, la tendance veut que les cacaoyères ivoiriennes soient regroupées dans les communautés productrices de cacao. En raison de cette défaillance du marché du travail - il y a plus de besoins de main-d’œuvre là où elle n'est pas disponible - davantage de cacaoculteurs dépendent du travail des enfants. Ce phénomène est encore plus marqué lorsque les exploitations cacaoyères sont situées dans des communautés éloignées, peu accessibles par la route. Le recours au travail des enfants pour les producteurs de cacao est alors en partie dû à la pénurie de main-d'œuvre adulte.
L'ignorance et un taux relativement élevé d'analphabétisme sont également cités parmi les causes du phénomène par le Réseau des Acteurs des Médias pour les Droits de l’Enfant en Côte d’Ivoire (RAMEDE-CI).
Le trafic d'enfants : une dimension transfrontalière
Beaucoup d’enfants exploités dans les plantations viennent du Burkina Faso et du Mali, pays voisins pauvres et traditionnellement pourvoyeurs de main-d’œuvre pour la Côte d’Ivoire plus riche. Des récits comme celui d'Issouf, venu du Burkina Faso avec son père il y a deux ans et laissé par celui-ci avec un homme présenté comme son oncle pour travailler, sont malheureusement courants. Alain-Didier Lath Mel, directeur de la protection de l’enfance au ministère ivoirien de la famille, qualifie ces situations de « cas de traite ».
Le trafic des enfants se fait avec la complicité de certains individus, appelés des sous-traitants, qui vont à la recherche des enfants dans les villages. Des intermédiaires convainquent souvent les parents de ces jeunes gens avec de belles promesses, afin de les laisser venir en Côte d’Ivoire. Dramane, un jeune Burkinabè, raconte comment il s’est retrouvé dans un car à destination de la zone forestière de la Côte d’Ivoire, certain qu’il travaillerait avec un ami de son père. Selon les données du Syndicat national des transports de l’Afrique de L’ouest (CSCRAO) basé à Ouangolodougou, en une semaine, les trafiquants peuvent traverser la frontière avec 10 personnes, généralement des mineurs déscolarisés très tôt, dont l’âge est compris entre 10 et 14 ans.
Les convois des migrants venus du Mali, du Niger, du Burkina ont, pour grande destination centrale Yamoussoukro. La voie la plus fréquentée reste Sikasso (Mali) jusqu’à Soubré (grande zone de production de cacao), ou à San-Pedro en Côte d’Ivoire. Les contrôles aux frontières sont souvent jugés insuffisants. Alex O, un policier à la frontière de Laleraba, explique : « Chaque fois qu’on demande aux enfants, ils disent qu’ils vont chez un parent. »

Actions et initiatives du gouvernement ivoirien
Le gouvernement ivoirien a intensifié ses efforts pour éradiquer le phénomène du travail des enfants dans les plantations de cacao. Depuis 2012, des actions concrètes ont été engagées, notamment la mise en place du Comité national de surveillance et du Comité interministériel, la loi sur l’école obligatoire, et la création d’unités de police spécialisées dans la traque des trafiquants.
Des opérations coup de poing, comme l'opération Nawa 2, largement médiatisée et menée début mai dans la région de Soubré, à 400 kilomètres à l’ouest d’Abidjan, visent à convaincre que les autorités ivoiriennes agissent contre le travail des enfants. L’opération Nawa 2, la cinquième de ce type menée depuis 2009, a mobilisé sur deux jours une centaine d’hommes des forces de l’ordre, police, gendarmerie, agents des eaux et forêts, avec un important travail de préparation et de renseignement en amont. Au bout de quatre heures d’intervention, une douzaine d’enfants et adolescents ont été recueillis. Ils sont emmenés au centre d’accueil pour enfants de Soubré ouvert en 2018 où ils sont écoutés et sensibilisés par des éducateurs et des psychologues.
Cadre juridique et répression
Côté répression, la Côte d’Ivoire s’est dotée d’un « arsenal juridique » ces dix dernières années, avec des amendes et des peines de prison allant de quelques mois jusqu’à la perpétuité pour l’esclavage d’un mineur de moins de 10 ans. Près de 300 personnes ont été condamnées pour trafic d’enfants, parmi quelque 600 personnes déférées devant la justice entre 2012 et 2020, selon le CNS. Cependant, un seul procès a été mené depuis le début de l’année au tribunal de Soubré, reconnaissant le procureur, un trafiquant d’enfant condamné à dix ans de prison.
Travail des enfants dans les plantations de cacao
Programmes de réintégration et de scolarisation
Lorsque les enfants sont recueillis, ils sont initialement conduits dans des centres d'accueil. Dans les cas graves de maltraitance ou de travail forcé, les enfants, généralement analphabètes, restent au centre quelques mois. Ils y sont rescolarisés et apprennent un métier : élevage, maraîchage, couture, coiffure, ferronnerie.
En dehors des opérations coup de poing, un travail régulier est mené avec des « comités locaux de protection des enfants » dans les campagnes. « La médiation avec les familles est très importante », souligne M. Lath Mel, qui voit « des progrès » dans la lutte contre le travail des enfants.
Selon l’enquête NORC, le taux de scolarisation des enfants dans les familles de cacaoculteurs s’est beaucoup amélioré, passant de 59 % en 2008-2009 à 85 % en 2018-2019. Cependant, selon l’étude de 2020 du Conseil Café Cacao Ivoirien (CCCI), l’organisme public qui gère ces filières, seulement 71 % des enfants de 5 à 17 ans sont inscrits à l’école. Quelque 2 000 enfants ont été retirés des plantations de cacao depuis 2019, dont 200 sont restés au Centre d’accueil de Soubré, selon le CNS de Mme Ouattara.
Le rôle des certifications et de l'industrie du chocolat
Pour répondre à la demande des consommateurs pour une exploitation du cacao plus durable et conforme à l'éthique, le secteur du cacao a commencé à utiliser des systèmes de certification à la fin des années 2000. Les labels de certification, tels que Rainforest Alliance et FairTrade, visent, entre autres, à garantir un cacao produit sans recourir au travail des enfants. Selon les estimations, entre un tiers et la moitié du cacao vendu dans le monde est actuellement certifié.
En septembre 2001, en ratifiant le Protocole Harkin-Engel, l'industrie du cacao s'est engagée à réduire de 70% les formes de travail les plus dangereuses d'ici 2020. Pourtant, la Côte d'Ivoire, premier producteur mondial de cacao, est toujours confronté au travail des enfants dans ses plantations de cacao. En effet, le nombre d'enfants de moins de 18 ans travaillant dans les plantations de cacao (certifiées ou non) a, en réalité, augmenté entre 2013 et 2019, et tourne autour de 790 000. Il semble que 97 % d'entre eux effectuent certaines tâches les plus dangereuses, à savoir le défrichage, la récolte du cacao à la machette ou répandre les produits agrochimiques dans les plantations de cacao.
Le groupe Nestlé, leader du cacao en Côte d’Ivoire, accusé il y a quelques années de traite et de travail forcé des enfants dans les plantations de cacao en Côte d’Ivoire, rejette toute activité ou complicité dans la traite et le travail des enfants dans les champs de cacao. « Le travail des enfants n’a pas sa place dans la chaîne d’approvisionnement de Nestlé », se défend Omaro Kané, responsable de la communication du groupe Nestlé à Abidjan. Ce plan, selon lui, a pour objectif d’améliorer les conditions de vie des cultivateurs et de leurs communautés à travers trois piliers : de meilleures cultures, de meilleures vies et un meilleur cacao.

Les défis persistants et les pistes d'amélioration
Malgré les efforts, des défis significatifs persistent. Certains jeunes sont littéralement prisonniers de la forêt depuis des années. Aziz, 21 ans, n'a pas vu ses parents au Burkina Faso depuis six ans et a travaillé cinq ans gratuitement, ne recevant qu'une petite parcelle de cacao cette année. Ali est dans la même situation, ayant travaillé six ans gratuitement avant de recevoir une parcelle qui lui a rapporté 210 euros pour 180 kilos de cacao cette année. Ces cas illustrent des formes de travail contre nourriture, puis de paiement en nature, qui maintiennent les individus dans des situations précaires.
La pression monte sur la Côte d’Ivoire et sur les multinationales du chocolat, les consommateurs occidentaux exigeant de plus en plus un produit éthique, fabriqué sans abus contre les enfants ni atteinte à l’environnement. La Côte d’Ivoire s’est même vue menacée de boycottage de son cacao par un projet de loi américain, qui n’a finalement pas abouti.
Comprendre les diverses raisons justifiant le recours permanent des agriculteurs au travail des enfants et leur réticence à l'admettre est une première étape majeure dans la conception de politiques plus efficaces. En plus des efforts de répression, il est crucial de s'attaquer aux causes profondes de la pauvreté et de soutenir les familles de cacaoculteurs pour qu'elles puissent assurer l'éducation de leurs enfants et disposer de revenus suffisants. La sensibilisation des communautés, des chefs de village et des parents est également essentielle pour changer les mentalités et les pratiques.