L’Odyssée lorraine : Une terre entre deux mondes, de l’Empire à la France

Le Duché de Lorraine n’a pas toujours été intégré à ce bel hexagone allant de Brest à Strasbourg ou de Dunkerque à Perpignan. Le Royaume de France a longtemps été composé d’un domaine royal, propriété du Roi, et d’une multitude de seigneuries, comtés et autres duchés, plus ou moins vassaux de ce dernier. Cependant, l’autorité royale ne s’exerçait pleinement que sur le domaine. Les vassaux, bien que liés par un serment de fidélité, avaient une certaine liberté, qu’ils s’octroyaient parfois eux-mêmes. C’est pour ces raisons que de Hugues Capet jusqu’à Louis XV voire Napoléon III, les différents rois voulurent étendre le domaine, jusqu’aux frontières qui font la France contemporaine.

Carte historique du Duché de Lorraine aux différentes époques

Les racines territoriales : du Traité de Verdun à la sphère germanique

En 840, à la mort de Louis le Pieux, le partage de l’Empire de Charlemagne se déroula dans le sang et la guerre. Après trois années d’une rivalité mortelle, les trois frères, Charles, Louis et Lothaire se mirent enfin d’accord sur la répartition de l’Empire. C’est ainsi que le Duché de Lorraine naquit, sur le parchemin du Traité de Verdun. Intégré au Royaume de Lotharingie de Lothaire 1er, sa forme était encore loin d’être celle que l’on connaît. À l’origine, son territoire s’étendait des actuels Pays-Bas aux massifs des Vosges.

Néanmoins, cette première naissance du territoire lorrain fut vite mise à mal. En 870, à la mort de Lothaire II, le fils qui succéda à Lothaire 1er, une nouvelle querelle de succession éclata. Le territoire lorrain fut divisé en deux à la signature du Traité de paix de Meerssen. Le Roi des Francs, Charles II le Chauve, en récupéra la partie ouest. Louis II le Germanique récupéra la partie est. Cette scission du territoire entre sphère franque et germanique annonça le destin millénaire de ce territoire. Il sera l’objet de tensions franco-germaniques jusqu’en 1945.

Ce partage et ces querelles incessantes générèrent une longue période de troubles et d’instabilité dans le territoire. Il fallut attendre 925 pour que soit réglée la question lorraine. Le Roi Louis 1er de Germanie profita de la faiblesse du Royaume de France, victime d’une instabilité du pouvoir et des invasions vikings, pour occuper la Lorraine et l’intégrer définitivement au Royaume de Germanie. Ainsi, la Lorraine entra dans la sphère germanique au détriment du Royaume de France. Par conséquent, durant toute son histoire, les Français lutteront pour récupérer son territoire.

Le Duché de Lorraine : entre loyauté impériale et influence française

Après différents litiges de successions, la Lorraine semblait bien ancrée dans la sphère germanique. En 959, le Saint-Empereur Otton 1er décida de scinder le puissant territoire lorrain en deux duchés différents. C’est ainsi que la partie sud de ce territoire prit le nom de Duché de Lorraine. Durant plus de trois siècles, les ducs furent des sujets loyaux aux différents empereurs. Ils combattirent à leurs côtés et étaient des membres influents à la Diète Impériale.

Néanmoins, le spectre de l’influence française finit par revenir avec les affaires champenoises. En 1255, le Duc de Lorraine Ferri III se maria à Marguerite de Navarre, sœur du Comte de Champagne Thibaud V et du futur Comte Henri III. Avec ce beau mariage, le Duc reçut des terres champenoises en dot. Cependant, à la mort des deux frères (1270 et 1274), c’est leur nièce, Jeanne de Champagne, qui hérita du comté. Il n’en fallut pas plus pour décider Philippe le Bel à se marier à cette riche héritière, ce qu’il fit en 1284.

Les conséquences de ce mariage pour la Lorraine furent doubles. Comme la Duchesse de Lorraine était la tante de la Reine de France, ils se retrouvèrent alliés par le sang. De plus, le Roi intégra le comté au domaine royal, ce qui obligea le Duc de Lorraine à lui rendre hommage pour les territoires champenois qu’il reçut en dot. Le Duc de Lorraine devenait donc vassal du Saint-Empereur pour son duché et vassal du Roi de France pour ses terres champenoises.

La première alliance entre la France et la Lorraine était une alliance de circonstance. Ainsi, le Duc Ferri III y trouva un bon prétexte pour soutenir son Empereur. Dans le Saint-Empire, un nouvel Empereur était élu par un collège d’électeurs à la mort de son prédécesseur. Cependant, parfois, des rivalités trop fortes éclataient entre les candidats et des guerres décidaient du sort du trône. À la fin du XIIIe siècle, le Duc de Lorraine ne soutenait pas l’Empereur Adolphe de Nassau. Il en profita donc pour s’allier à la France dans sa guerre contre l’Empire. Ainsi, la victoire de la France permit l’élection du candidat soutenu par les Lorrains. Une fois le nouvel empereur élu, le Duc de Lorraine devint neutre et se posa en intermédiaire entre les deux puissances.

XIVe et XVe siècles : évolutions des alliances et conflits

Lors du XIVe siècle, les successeurs de Ferri III continuèrent à faire vivre l’alliance française, mais sans oublier leurs allégeances impériales. Son fils Thiébaut II avait combattu contre Adolphe de Nassau pour soutenir le futur Empereur Albert 1er. Cependant, il participa aussi à de nombreuses batailles contre les Anglais aux côtés des Français (Courtrai, Mons-en-Pévèle). Le fils de Thiébaut, le duc Ferri IV, participa à une guerre pour le trône impérial. Cependant, la guerre fut perdue et le duc fait prisonnier. Néanmoins le Roi de France, Charles IV, négocia sa libération. Dès lors, le Duc s’engagea dans diverses batailles contre les Anglais en Guyenne. Son fils Raoul épousa la fille du Roi de France Philippe VI et se battit plusieurs fois contre les Anglais, aux côtés des Français.

L’alliance entre la France et la Lorraine fut mise à mal sous le Duc Charles II, au début du XVe siècle. À cette époque, une nouvelle guerre pour la succession impériale éclata. Les Français et les Lorrains y participèrent mais ils étaient opposés. La rivalité s’exprima alors dans les enclaves lorraines du Duché de Bar et du Comté de Champagne. Des petites querelles locales éclatèrent entre les locaux et les officiers du Roi de France présents. De fil en aiguille, ces multiples incidents débouchèrent sur une guerre ouverte entre les deux États. Elle mettra fin à l’entente franco-lorraine. Quelques années plus tard, la guerre civile éclata entre les Armagnacs et les Bourguignons. Le Duc Charles II rejoignit alors le camp bourguignon. Hors de question pour lui de rejoindre le camp des Armagnacs, régents du Royaume, qui lui avaient déclaré la guerre.

Durant cette période de conflit entre les grandes familles du Royaume, le Duc Charles II réussit un gros projet de succession. Il négocia pour que René d’Anjou, fils cadet de la famille d’Anjou, devienne Duc de Bar (le duché voisin). Puis, qu’il épouse sa fille Isabelle, héritière du duché de Lorraine. Ainsi, les deux couronnes ducales seraient unies à jamais.

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René II et l’indépendance lorraine

Le premier duc important de Lorraine et de Bar fut René II. Au contraire de Charles II, René fut véritablement pro-français. Il lutta ardemment dans le camp français à plusieurs reprises. Il réussit même à détruire l’armée bourguignonne après un renversement d’alliances. Néanmoins, le Roi Louis XI refusa toutes ses demandes. René voulait des possessions bourguignonnes après sa victoire. Il n’obtint que 4 petites places-fortes. René pouvait réclamer une partie de son héritage angevin (Anjou, Provence et Maine), mais un testament le légua au Roi Louis XI.

En 1542, le Traité de Nuremberg libéra la Lorraine de toute vassalité envers l’Empire. L’Empereur Charles Quint confirma cette indépendance en 1552. Dès lors, la Lorraine trouva le parfait équilibre dans ses relations avec la France et l’Empire. Elle n’était ni alliée à l’un, ni à l’autre et elle intervenait dans les affaires des deux États que de manière indépendante.

La Guerre de Trente Ans et l’occupation française

Cependant, l’équilibre se rompit au milieu du XVIe siècle avec la Guerre de Trente Ans. Avant la guerre déjà, de sérieux contentieux étaient en cours entre le Roi de France Louis XIII et le Duc Charles IV. Une histoire de succession mal ficelée dans le duché, l’hommage dû au Roi pour le Barrois et l’annexion des Trois Évêchés ouvrant la porte à des revendications territoriales françaises en Lorraine, étaient les principaux sujets de discorde. Ainsi, l’entrée en guerre du Duché contre le Roi de Suède, allié de la France, favorisa la réaction immédiate de Louis XIII et Richelieu.

Le duché subit trois interventions militaires en 1631, 1632 et 1633, qui se conclurent par l’occupation totale du duché à partir de 1634. Le Duc Charles IV partit en exil mais ne baissa pas les bras. Toujours actif dans la Guerre de Trente ans, ses alliés lui fournirent une armée. Ainsi, il battit plusieurs fois les Français et signa, en avril 1641, le Traité de Saint-Germain-en-Laye qui lui rendait son Duché, mais toujours placé sous protectorat. Enfin seulement pour quelques mois. Le duché fut à nouveau occupé en juillet 1641 car le Duc n’avait pas envoyé de troupes en soutien au Roi.

Léopold 1er : le renouveau lorrain

Alors que le Duché de Lorraine semblait définitivement intégré au Royaume de France, Louis XIV en décida autrement. Dans le Traité de Ryswick, qui mit fin à la Guerre de la Ligue d’Augsbourg, le Roi accepta de rendre le duché à son propriétaire légitime. Ainsi, le jeune Léopold 1er, petit-neveu de Charles IV, devint Duc de Lorraine. Ce jeune duc restaura la puissance perdue de la Lorraine en modernisant son administration et ses finances. Il créa de nombreuses infrastructures et finança des universités et les arts.

Le retour du duché sur la scène européenne permit au Duc François III, fils de Léopold, de se marier, en 1736, à la future héritière des Habsbourg, Marie-Thérèse. Or, cette union impériale scella le sort du Duché quand le Saint-Empereur Charles VI décida de léguer tout son héritage à Marie-Thérèse. Or, cette situation est impensable pour Louis XV. Il aurait dans son royaume une enclave aux mains d’un puissant ennemi héréditaire, le Saint-Empire, couplé à un héritage autrichien entier. Cette situation pouvait aboutir à une guerre que toute l’Europe voulait éviter. Il fallait donc négocier. Pour cela, le Saint-Empereur et le Roi décidèrent d’accepter un échange territorial. Le Duc François III dut renoncer au Duché de Lorraine et prendre le titre de grand-duc de Toscane en attendant l’élection impériale.

Portrait de Stanislas Leszczynski, dernier Duc de Lorraine

Stanislas Leszczynski et le rattachement final

Ainsi, le Duché de Lorraine devenait la possession de Stanislas Leszczynski, ancien Roi de Pologne, et beau-père du Roi. Louis XV fit en sorte qu’un de ses gouverneurs dirigeât, au nom du Duc, le duché et qu’il lui revienne à la mort de Stanislas. Le Duché de Lorraine finira donc son histoire sous le règne d’un Duc sans pouvoir.

Cela fait aujourd'hui, très exactement 260 ans, que la Lorraine est devenue française. Ça s'est produit le jour de la mort de Stanislas, puisque rappelons que la Lorraine lui a été confiée à titre viager en 1737. Il a régné jusqu'à ce jour du 23 février 1766, où il est mort et où la Lorraine a continué, du coup, son histoire au sein de la France.

Les livres d’histoire ont retenu que la Lorraine est devenue française à la mort de Stanislas Leszczynski, en 1766. En réalité, le processus avait débuté dès 1737, quand le royaume de France échangea, avec le duc François III, la Toscane contre la Lorraine dont il avait hérité. Ce fils du duc Léopold, futur père de Marie-Antoinette, allait épouser Marie-Thérèse de Habsbourg, bientôt impératrice d’Autriche. La monarchie française ne voulait pas que la Lorraine, qui s’étendait du sud des Vosges à la Sarre, devienne autrichienne.

Le « moins lorrain de tous nos ducs », comme l’appelle l’historien Kevin Gœuriot, est pourtant resté le seul dont les Lorrains se souviennent. « Stan », imprimé sur des bus, confiseries ou porte-clés, est devenu l’emblème de la cité ducale. Président de l’académie Stanislas, toujours active, Paul Vert sourit de cette exploitation commerciale. Pour lui, Stanislas Leszczynski demeure, avant tout, « un Européen, homme des Lumières, moderne, qui fait la transition entre le XVIIe et le XIXe siècle ».

Un soir de 1766, amolli par ses 89 ans et le poids de sa gourmandise, Stanislas ne put éteindre les flammes qui embrasaient sa robe de chambre, alors qu’il fumait devant sa cheminée. Il mourut de ses brûlures le 23 février. À Lunéville, le « Petit Versailles lorrain », château où Stanislas avait accueilli Voltaire et Montesquieu, fut transformé en caserne. Les Lorrains devinrent Français sans renâcler. Ni cérémonie officielle, ni protestation d’indépendance. « En 1766, il ne se passe rien », s’étonne Richard Dagorne, directeur du Musée Lorrain.

Héritage et identité : une terre de France par excellence

« Les Lorrains avaient été longuement préparés », souligne Dominique Flon. La place Royale, elle-même, était avant tout « un témoignage d’allégeance », note François Roth. À peine un quart de siècle plus tard, en 1792, des jeunes Vosgiens furent parmi les premiers à s’engager dans l’armée française contre les Prussiens qui voulaient restaurer la monarchie. En 1870, rappelle Kevin Gœuriot, la Lorraine deviendra « le fer de lance du patriotisme français face à l’envahisseur prussien ». Labourée par des siècles de guerres, ballottée entre les empires, peuplée par des migrants de toute l’Europe, la Lorraine semble avoir voulu devenir « la terre de France par excellence », comme écrivait René Gallissot en 1983.

La France à laquelle elle a beaucoup donné dès le début de son union d'ailleurs, puisque c'est chez elle que les premiers volontaires pour défendre la patrie en danger se sont levés, ces Vosgiens dont le Volontaire de Remiremont rappelle le souvenir et dont la place des Vosges à Paris rappelle, par son nom, le courage et l'engagement. C'est chez elle aussi qu'est né l'abbé Grégoire, figure de la Révolution française. C'est elle encore qui a donné quelques-uns des plus grands généraux de l'histoire de France.

Elle a aussi cultivé l'Art nouveau comme aucune autre terre. Elle a fourni son lot d'inventeurs, de médecins, elle a enrichi la France avec le travail de ses mineurs. C'est sur son sol aussi que nos poilus ont tenu à Verdun. De nos jours, la Lorraine est toujours là, mais elle est fragile. Elle ne repose plus, comme d'autres régions historiques, sur une administration qui porte son nom et qui a ses limites. Elle n'est plus incarnée par des élus. Elle est fragile du coup, parce que désormais la Lorraine, c'est une idée. C'est un héritage, ce sont des valeurs aussi : le travail, la modestie, l'envie de bien faire, un certain sens de l'accueil, une vraie curiosité.

La Place Stanislas à Nancy, symbole de l'union lorraine et française

La Lorraine contemporaine : entre mémoire et avenir

La Lorraine, c'est une série de symboles communs, la Saint-Nicolas, les mirabelles, mais c'est toujours et encore beaucoup de divisions : Nancy face à Metz, les Mosellans d'un côté, les Meurthe-et-Mosellans de l'autre. Depuis la disparition de la Lorraine administrative, chacun joue un peu sa partition de son côté et on ne voit pas souvent de collectifs lorrains. C'est dommage, et il faut en être conscient : si on ne veut pas que le mot « Lorraine » ne serve plus qu'à donner une caution culinaire à des quiches surgelées un jour, il faut continuer.

Continuer à se rassembler, à jouer collectif lorrain aussi souvent qu'il est possible, en misant sur un mot qui a 1000 ans, que les touristes connaissent et que l'histoire de cette terre a fait briller plus souvent qu'à son tour : le mot « Lorraine ». Sans le duc Léopold, la Lorraine ne serait peut-être plus la Lorraine aujourd’hui. Au XVIIIe siècle, ce souverain a reconstruit un duché ruiné par les guerres et rendu leur fiers aux Lorrains. À Nancy, la roseraie de la Pépinière fait partie des lieux les plus aimés des habitants. Au printemps, ses roses, ses couleurs et ses souvenirs en font un véritable monument sentimental nancéien.

Au printemps, les Vosges dévoilent l’un de leurs plus beaux spectacles : la roseraie d’Épinal. Un lieu unique en Lorraine avec ses milliers de roses, ses parfums et l’étonnante maison romaine voisine. À quelques minutes de Nancy, le château de Fléville dévoile au mois de mai l’une des plus belles roseraies de Lorraine. Un lieu entre Moyen Âge, Renaissance et romantisme à découvrir absolument. Située sur l’A31 dans les Vosges, l’aire de Sandaucourt est bien plus qu’un lieu de pause : c’est une porte symbolique vers la Lorraine. Entre croix de Lorraine, paysages vallonnés et villages perchés, c’est un lieu qui dit haut et fort : ici, c’est la Lorraine.

La quiche Lorraine est sans doute la plus célèbre des spécialités de Lorraine. Plat emblématique et généreux, elle incarne une tradition locale riche, simple et sincère. Entre anecdotes, terroir et défense de la recette authentique, voici un hommage lorrain à ce plat adoré dans le monde entier. En Lorraine, le “fumé” n’est pas un détail : c’est une signature. Du lard aux saucisses, ce goût né de la conservation est devenu un plaisir. Et quand on le découvre, on comprend vite pourquoi les touristes sont surpris dès qu’ils s’assoient à table. En regardant l’histoire de la Lorraine, deux qualités ressortent : la curiosité et l’art de prendre le meilleur quand il se présente. Des hommes aux produits venus d’ailleurs, la Lorraine a su séduire, accueillir et transformer pour créer des trésors durables. Tandis qu’on célébrera ce 250e anniversaire, l’administration régionale achèvera de se déporter à Strasbourg, capitale du nouveau « grand Est » - Lorraine, Alsace et Champagne-Ardenne - dessiné à Paris. Fin avril, la nouvelle assemblée choisira son nom. « La Lorraine ne va pas disparaître, veut croire Kevin Gœuriot.

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