
Les scarifications adolescentes, ou automutilations, représentent un phénomène touchant environ un adolescent sur six, une réalité qui interpelle tant par son ampleur que par la détresse qu'elle révèle. Longtemps considérées comme marginales, ces pratiques se banalisent, posant des défis majeurs aux parents, aux éducateurs et aux professionnels de la santé mentale. Loin d'être de simples appels à l'attention ou des modes passagères, les scarifications sont souvent le symptôme visible d'une souffrance psychique profonde, un langage corporel lorsque les mots font défaut. Adrien Cascarino, psychologue clinicien et docteur de l'université Paris Cité, à travers son ouvrage, propose une approche plurielle et novatrice pour saisir la complexité de ces actes. En croisant les regards psychanalytiques et sociologiques, il offre des pistes concrètes pour améliorer l'accompagnement des adolescents et des adultes souvent démunis face à ces comportements.
L'Étendue du Phénomène et la Banalisation des Scarifications
La scarification, bien que souvent cachée, est une pratique plus répandue qu'il n'y paraît. De nombreux adolescents se sont scarifiés une fois dans leur vie avant d'arrêter d'eux-mêmes, sans nécessairement consulter un professionnel. Un constat saisissant, comme le révèle une anecdote rapportée par Adrien Cascarino : « mais Papa, tout le monde se scarifie, moi-même je l’ai fait, je ne t’en ai juste pas parlé ». Cette normalisation perçue par les jeunes contraste fortement avec l'inquiétude et le désarroi des adultes. L'automutilation n'est pas un phénomène récent, mais c'est sa banalisation qui est nouvelle, et avec elle, la nécessité d'une compréhension plus fine de ses mécanismes et de ses fonctions.
Les Multiples Fonctions des Scarifications : Un « Bricolage Thérapeutique »
Les raisons qui poussent les adolescents à se scarifier sont extrêmement variées et évoluent avec le temps. Un adolescent peut très bien se scarifier au début « pour voir » ou pour reproduire une pratique vue ou entendue ailleurs. D'autres se font du mal pour se punir d'avoir raté quelque chose. La pratique peut également se poursuivre pour les sensations physiques provoquées par la montée d'endorphine, qui a un effet apaisant et permet de moins percevoir la douleur. Parfois, elle s'inscrit dans une logique de défiance envers des parents qui ont « absolument interdit » de recommencer.
Christophe Fourel souligne que la peau n'a jamais été aussi investie qu'à notre époque, devenant le premier moyen de communiquer notre identité et notre personnalité, à travers piercings, tatouages et autres marquages corporels. Dans le cas des automutilations, cette expression prend une tournure plus sombre. Elles peuvent symboliser une souffrance psychique intolérable, matérialisée par une douleur physique qui offre un soulagement transitoire et une décharge des tensions internes. Ces scarifications sont aussi un moyen de tester leur « sentiment d’exister » et de revendiquer un territoire intime. Le « sentiment d’exister » étant en péril, les automutilations permettent de le raviver. Dorothée Bruni, psychologue, explique que « quand le jeune se scarifie, il ne pense plus à sa souffrance psychique, à sa tristesse ou à ce qu'il ne comprend pas. En résumé, la douleur du corps devient plus supportable que celle de l'esprit ». Les automutilations peuvent ainsi constituer un « bricolage thérapeutique », un moyen de faire face à cette souffrance et de s’adapter à leur vécu de mal-être. Elles obéissent à des lois privées qui n’ont de sens que pour ces jeunes, pouvant être faites en privé ou montrées dans une attitude de défi.

Une Distinction Cruciale : Scarification et Automutilation
La pédopsychiatre Marie Rose Moro opère une distinction importante entre la scarification et l’automutilation. Elle place la scarification comme un rite de passage, incluant le tatouage ou le piercing. En revanche, il faut prêter attention à l’automutilation des jeunes lorsqu'il s'agit d'une pratique « qui les soulage, qui diminue leur angoisse, qui leur donne le sentiment de dépasser la douleur, de lutter contre quelque chose dont ils ne connaissent pas le nom ». Il est crucial de comprendre que si le trouble mental responsable de la souffrance d’un adolescent peut dans certains cas le pousser à vouloir en finir, la scarification n’est pas en tant que telle le signe de la présence de pensées suicidaires chez les jeunes. Au contraire, elle peut parfois permettre au jeune de trouver des repères, une forme de « bricolage thérapeutique » pour faire face à une détresse immense.
Le Rôle Crucial de l'Autonomie et la Perte de Repères Parentaux et Sociétaux
L'adolescence est une phase de construction de soi, avec une quête essentielle : celle des limites. La perte de repères et de transmissions de valeurs entre les générations dans notre société complexe entrave la possibilité pour les jeunes de se créer en tant qu’individu avec un système de valeurs propre et ancré. Les remaniements physiques, psychologiques et sociaux auxquels les adolescents doivent faire face, souvent amplifiés par des crises sociétales successives (guerres, attentats, précarité, crises sanitaires), peuvent entraîner une grande détresse. Le cerveau des adolescents, encore immature, les rend particulièrement sensibles à ce climat anxiogène.
L'appartenance familiale est essentielle dans la quête identitaire du jeune. Si l'adolescent n'a pas pu développer un sentiment d'exister assez fort, les automutilations peuvent être un moyen de se faire exister et de revendiquer une place familiale et sociale. Le rôle du parent est alors de garder de la souplesse, d'aider son jeune à faire ses propres expériences tout en étant sécurisant et cadrant. C'est un jeu d'équilibriste entre le lâcher-prise, pour que le jeune se sente suffisamment en sécurité pour explorer le monde par lui-même, et le maintien d'un cadre pour qu'il ne se mette pas totalement en danger, qu'il conserve des repères et sente que, s'il allait trop loin, ses parents seraient là pour reposer le cadre et rappeler les limites. Le contexte familial particulier peut également jouer un rôle, notamment lorsque les adolescents ont adopté une fonction protectrice et porteuse d'une souffrance au sein du système, les empêchant de se vivre comme individu à part entière.
Les Réactions des Adultes : Entre Déni et Contre-Productivité
La découverte des scarifications d'un enfant est un choc immense pour tout parent, mêlant peur, angoisse, inquiétude, tristesse, culpabilité, impuissance, voire colère ou rejet. La douleur de l'enfant est révélée brutalement et énigmatiquement, sans mots pour la dire, laissant le parent dans un grand désarroi. Face à ces pratiques, les réactions des adultes sont souvent démunies et peuvent être contre-productives, alimentant parfois un cercle vicieux. Adrien Cascarino rapporte des situations saisissantes : un psychiatre qui ressent les entailles de ses patients « dans sa propre chair », une infirmière qui recoud sans anesthésie pour dissuader une adolescente de recommencer.
Les soignants se sentent souvent remis en cause professionnellement, surtout lorsque les adolescents sont hospitalisés dans « leur » service. La répétition des scarifications renvoie les soignants à un sentiment d'échec et d'insuffisance difficile à supporter. Sans possibilité de prendre du recul, ils risquent au mieux de se désengager de la relation et au pire d'essayer d'empêcher l'adolescent de se scarifier à n'importe quel prix. Les réactions « agressives » des soignants se produisent souvent lorsqu'ils se sentent isolés, par exemple la nuit, lorsque les équipes sont réduites, ou lorsque l'institution ou les parents les rendent responsables de la poursuite des scarifications.
Une Approche Plurielle et des Pistes Concrètes d'Accompagnement
L'originalité du livre d'Adrien Cascarino réside dans son approche plurielle, croisant les regards psychanalytiques et sociologiques pour saisir la complexité des scarifications adolescentes. Cette approche pluridisciplinaire permet d'aborder la relation clinique entre les adolescents et les soignants en la replaçant dans un contexte social qui influence le positionnement des soignants et l'interprétation des scarifications. Il ne s’agit pas de « déconstruire » les discours psychologiques ou de « dépathologiser » les scarifications, car ces pratiques restent souvent le signe d’une souffrance psychique.
Pour les parents, la psychologue Dorothée Bruni conseille de « prendre le temps de digérer l'information avant d'aller vers son adolescent » et de ne pas sanctionner. Il est souvent difficile de sortir seul de ce cercle vicieux. Si l'enfant refuse de venir, le parent peut venir seul pour faire le point sur sa place de parent et comprendre ce qui se joue à la maison. L'écriture peut également offrir une forme d'apaisement, permettant d'exprimer et d'évacuer la souffrance.
Au niveau relationnel, travailler avec des adolescents qui se scarifient exige de s’interroger continuellement sur ce que signifie « prendre soin ». Cela nécessite de renoncer à un idéal de toute-puissance et de maîtrise du corps de l’adolescent, et de supporter de faillir à la représentation idéalisée d’un soignant ou d’un parent qui empêcherait toute blessure. Les scarifications posent deux questions très compliquées : à qui appartient le corps de l’adolescent (et donc qu’est-ce qu’il a le droit d’en faire) ? Et comment prendre soin de quelqu’un qui vous dit que s’entailler la peau est la seule chose qui l’apaise ? Cascarino montre que les scarifications se répètent souvent lorsque des réponses sont trop vite trouvées à ces questions, par exemple, lorsque les soignants affirment à l’adolescent qu’ils savent mieux ce qui est bon pour lui et qu’il doit les écouter et arrêter de se scarifier.

Les Solutions Institutionnelles et le Rôle des Maisons des Adolescents
Au niveau organisationnel, il est nécessaire d’assurer la mise en place d’espaces de parole pour les soignants et parents confrontés à des adolescents qui se scarifient. L’existence de discussions collectives entre les soignants et aussi entre les parents d’adolescents permet de remettre au travail les représentations d’un soignant/parent idéal et diminue en conséquence l’agressivité dirigée vers les patients. Sans organisation du travail défendant ces espaces délibératifs, la qualité du travail de soin est compromise, entraînant des effets délétères sur les patients mais aussi sur les soignants.
Les Maisons des adolescents (MDA) jouent un rôle essentiel dans l'accompagnement des jeunes. Ce sont des structures de prévention et d’accueil pour tous les jeunes de 11 à 21 ans révolus. Les jeunes peuvent y venir de manière spontanée, sur rendez-vous ou conseillés par un professionnel ou un proche. La MDA est à la fois un lieu d’accueil, d’écoute, d’évaluation de situation, de prévention et d’orientation si nécessaire. L'anonymat et la confidentialité y sont garantis. Une équipe pluridisciplinaire (médecin coordonnateur pédopsychiatre, gynécologue, pédiatre, diététicienne, psychologues, infirmiers, assistantes sociales, animateurs de prévention et éducateurs spécialisés) est présente pour accompagner les jeunes sur toutes les problématiques adolescentes, du mal-être simple aux crises d'angoisse, scarifications, risques de passage à l'acte suicidaire, troubles alimentaires ou du sommeil, difficultés scolaires, harcèlement, difficultés amicales, affectives ou de la sexualité, questions de genre, et conflits avec les parents. Ce n’est pas un lieu d’accompagnement thérapeutique, mais un lieu qui peut, lorsque c’est nécessaire, orienter et faciliter l’accès à des soins plus spécifiques. Les MDA ont trois grands champs d’actions : l’accompagnement des jeunes, le soutien à la parentalité et être un lieu ressource pour les professionnels intervenant auprès des jeunes.
Si les parents vivent une situation de crise avec leur adolescent, le conseil est de ne pas rester seul, de faire appel à des professionnels. Le jeune n’aura pas toujours envie de se confier à ses parents, d’autant plus s’il sent son parent fragilisé ou ne veut pas l’inquiéter. En tant que parent, nous ne sommes pas toujours les mieux placés pour les rassurer. Pour les jeunes, il est crucial d'utiliser les lieux ressources où ils peuvent avoir une écoute de manière anonyme ou non. Dans la limite du possible, en lien avec la protection du jeune, la confidentialité de l'entretien est respectée.
Demander de l'Aide : Un Pas Essentiel vers le Mieux-être
En matière de santé mentale, oser demander de l’aide est essentiel. Des initiatives comme Déclic Psy de la mutuelle Partenamut proposent un soutien concret, avec des consultations vidéo individuelles prises en charge. Les spécialistes des problèmes de santé mentale constatent une augmentation des cas de scarification depuis 25 ans, sans pour autant en expliquer toutes les causes. Cependant, la période délicate de l'adolescence, avec un cerveau émotionnel particulièrement actif et un cerveau rationnel encore peu mature, rend les jeunes vulnérables aux tensions anxieuses.
Il n’est pas toujours simple de déceler les signes de scarification, car l’adolescent a souvent tendance à les dissimuler. Cependant, le fait de porter des manches longues en permanence, y compris l’été, peut être un signe d’alerte. De manière générale, le passage à l’acte s’inscrit dans un ensemble d’autres troubles. Lorsque cette pratique est découverte, il convient de tenter de nouer le dialogue sans jugement pour en comprendre les raisons. Le médecin généraliste représente alors un interlocuteur important qui peut aiguiller la famille vers une prise en charge adaptée.
Le moment où un parent découvre que son enfant adolescent se scarifie est particulièrement éprouvant. La douleur de son enfant lui est révélée brutalement et de manière énigmatique, sans mot pour la dire. Il y a à la fois démonstration de cette douleur et silence sur ses causes, ce qui laisse le parent dans un grand désarroi. C’est parce que l’adolescent qui se scarifie n’a pas les mots pour dire cette douleur qu’il passe par son écriture sur le corps. Lorsqu’il lui est proposé un espace de parole, à l’abri de l’angoisse parentale, ce que l’adolescent peut dire le plus facilement, c’est la sensation de soulagement, très transitoire, qui lui vient de la douleur physique, pâle transcription de sa douleur psychique. La vue du sang vient signer son accomplissement. Lorsqu’il décrit son acte au psychanalyste, l’adolescent évoque fréquemment un sentiment de honte, honte de se scarifier et honte du dévoilement de la scarification. La honte fait écran à la parole ; la nommer est déjà une voie d’accès aux blessures intimes. Certaines scarifications ne trouvent pas à se symboliser, elles restent en signes sur le corps, signes sans signification, où l'on ne repère pas une écriture, mais la trace du réel.

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