L’agriculture sans fumier : repenser la fertilité des sols par le végétal

L’agriculture contemporaine se trouve à un carrefour historique. Alors que les modèles intensifs et même certaines pratiques biologiques s’appuient traditionnellement sur l’apport de fertilisants d’origine animale, une approche alternative émerge avec force : l’agriculture véganique (ou végétalienne). Cette pratique agricole sort tout doucement de terre et est encore marginale. L’agriculture végétalienne ne s’adresse pas qu’aux végétaliens, elle s’adresse aux personnes qui ont envie d’être cohérentes avec leurs idées. Repenser la fertilisation des cultures végétales est l'un des plus grands défis auquel l’agriculture doit faire face aujourd’hui.

Schéma illustrant le cycle naturel de l'azote en agriculture sans intrants animaux, mettant en avant les légumineuses et la biomasse végétale

Les limites du système de fertilisation traditionnel

Le système de polyculture-élevage est ainsi souvent présenté comme le plus adapté à l’agriculture biologique dans le cadre d’une complémentarité entre productions animales et végétales reposant sur la fertilisation. Cependant, cette dépendance au fumier ou au lisier soulève des questions agronomiques et éthiques majeures. Le fumier est un mélange d’excréments d’animaux et de paille, le lisier est un mélange d’excréments et d’urine d’animaux.

Avec la prolifération d’élevages de porcs hors-sol dénombrant un immense nombre d’animaux, la quantité d’excréments augmente, il faut donc déverser plus. Le lisier chargé en nitrates est donc épandu en grande quantité, trop grande pour que les plantes absorbent cette molécule. Générateur d’effluves sources de nuisances, le lisier est souvent au cœur des débats entre éleveurs et riverains. Par ailleurs, de nouveaux gènes de bactéries résistantes à certains antibiotiques ont été relevés dans du fumier provenant de bovins. Certaines de ces bactéries peuvent être transmises à l’homme, les antibiotiques ne seront peu ou pas capables de les détruire pour cause d’antibiorésistance.

En outre, l’approvisionnement en fumier pose un problème de structure économique. Il n’y a pas assez de fumier provenant d’animaux élevés biologiquement pour approvisionner toutes les exploitations biologiques, ce qui signifie que la plupart des agriculteurs et des jardiniers qui achètent du fumier l’obtiennent d’animaux conventionnels. Ce fumier peut contenir des contaminants comme des pesticides, des médicaments et des métaux lourds. En bio, ils sont obligés d’utiliser du fumier conventionnel car le fumier issu de l’agriculture bio n’existe pas ou presque pas puisque ce sont des élevages extensifs avec des animaux qui sont souvent dehors, le peu de fumier récupéré c’est pour l’exploitant.

L'agriculture véganique : une approche cohérente et rationnelle

L’agriculture véganique propose de rompre le lien entre l’exploitation animale et la production végétale. Cette forme d’agriculture est certes idéologique, mais elle a aussi des bases rationnelles. Les agriculteurs et agricultrices véganes trouvent que l'agriculture est plus simple sans fumier, puisqu'ils n'ont pas besoin d'élever des animaux, de se procurer du fumier ou de s'inquiéter des agents pathogènes.

Le fumier est également plus complexe à travailler en raison de son risque de pathogènes, car il peut contenir des bactéries dangereuses comme l’e. coli et la listeria qui peuvent contaminer les légumes et rendre les clients malades. Afin de respecter les normes biologiques et de réduire le risque pathogènes, le fumier peut nécessiter une période d’attente prolongée avant de pouvoir être ajouté aux champs. Les engrais à base de plantes sont plus simples à utiliser, car le risque de pathogènes est faible et vous pouvez les utiliser immédiatement sans période d’attente.

Pour l’agriculteur, les bénéfices sont aussi opérationnels. S’il y a des animaux dans la ferme, les agriculteurs doivent travailler 365 jours par an, alors que les agriculteurs à base de plantes peuvent plus facilement faire des pauses, notamment en hiver. De plus, les exploitations avec des animaux peuvent avoir des coûts plus élevés liés à l’infrastructure, à l’équipement, à l’alimentation et aux frais vétérinaires, ainsi que des contraintes d’espace plus importantes.

Les piliers de la fertilité végétale

Plutôt que de fétichiser le fumier (ou le lisier), revenons aux bases agronomiques. À quoi sert la fertilisation, que signifient les trois lettres « NPK » répétées en chœur par tous les apprentis agronomes ? La fertilisation permet d’apporter de l’azote (« N »), du phosphore (« P »), du potassium (« K »), afin de nourrir les cultures et d’améliorer la structure et donc la qualité du sol.

Les animaux n’ont pas la capacité de fixer l’azote, contrairement aux légumineuses par exemple, et qu’ils re-dirigent seulement un flux, c’est-à-dire la nourriture consommée, qui se transforme en excréments puis en fumier. Ils peuvent ainsi être comparés à des composteurs sur pattes ! Les alternatives reposent sur la combinaison de différentes utilisations de ce qu’on appelle les « engrais verts », que l’on peut décomposer en trois familles :

  • Les légumineuses : plantes dont la propriété particulière est de fixer l’azote de l’air pour le réinjecter dans les sols.
  • Les crucifères : qui se développent rapidement dans les sols pauvres en humus.
  • Les graminées : qui sont cultivées en mélange avec les légumineuses.

L’agroforesterie joue également un rôle clé. L’implantation d’arbres sur une exploitation permet de capter l’azote dans l’air mais également de nombreux nutriments dans le sol grâce à leur incroyable système racinaire. Les feuilles qui tombent apportent de l’humus en se décomposant, le broyat de branches et de branchages issus des élagages aussi. Les arbres participent ainsi activement à la fertilisation des sols.

Infographie montrant la rotation des cultures et l'utilisation des engrais verts comme alternative au fumier

Expérimentations et avenir de la culture sans intrants animaux

Une expérience de fertilisation des sols sans engrais et sans fumier est en cours jusqu'en 2027 à Tourneville-sur-Mer (Manche). L'herbe pourrait remplacer ces deux options. Le projet « Maraîchage Tout Herbe » vise à valoriser l’herbe des prairies, ressource quasiment infinie. « Le but, c’est de savoir si à la place de la fertilisation classique, on peut utiliser l’herbe », explique Giulia Tosca, cheffe du projet. Sur les tomates, le rendement est équivalent si on utilise de l’herbe, du fumier ou des engrais.

Ce changement de pratique demande toutefois une courbe d’apprentissage. Quand on commence à cultiver de façon véganique, il peut y avoir une courbe d’apprentissage et certaines complexités lorsque les agriculteurs passent de techniques de culture à base de fumier à des techniques de culture à base de plantes, comme se familiariser et acquérir de l’expérience avec les engrais verts et la rotation des cultures.

Il est nécessaire de souligner que même dans le monde biologique, la dépendance aux sous-produits animaux reste une réalité problématique. Sang desséché, poudre d’os, corne de bœuf, plumes de volailles, sabots de mammifères ongulés sont utilisés comme amendement sur les sols des cultures destinées à la consommation humaine et à nourrir les animaux d’élevage. D’ailleurs, beaucoup de céréaliers en agriculture biologique ne veulent plus de l’élevage et cultivent en agriculture biovégétalienne sans le savoir.

Maraîchage Bio-Intensif : les fondamentaux

L'importance de la biodiversité et de la structure du sol

La gestion de la fertilité passe aussi par la préservation des écosystèmes. Ces pratiques ont pour conséquence directe de tuer un très grand nombre de petits mammifères et d’insectes. Quant aux haies, arbres et talus, ils sont largement supprimés pour agrandir les parcelles et faciliter les accès. La deuxième préserve et tente de développer le bocage. Le fait d’avoir favorisé les haies a réellement boosté la population d’auxiliaires qui était quasi invisible quand on est arrivés.

Pour minimiser le lessivage des nutriments, il faut des sols de bonne qualité, qui résistent en cas d’intempérie grâce à une grande capacité d’absorption de l’eau. D’une manière générale, une fertilisation organique permet de maintenir le sol vivant, notamment par la présence de micro-organismes et de vers de terre, assurant ainsi un bon fonctionnement du drainage, de l’aération, du cycle de l’azote et du stockage de carbone.

L’agriculture végane constitue certes un défi, dans la mesure où il faut imaginer se passer de fertilisants animaux qui prennent de la fertilité d’un lieu pour la rediriger vers un autre. Pourtant, comme le souligne l'expérience de la ferme de l'Aube en Outaouais ou les travaux de Tolly au Royaume-Uni, cette transition est possible et offre des résultats agronomiques convaincants. Je produis 2 ou 3 tonnes de blé par hectare. Je fais moins de rendement en grain que ceux qui utilisent des intrants biologiques (farines de plumes ou d’os, fientes de volailles, etc.) mais attention, pas forcément moins de marge économique ! La simplicité de gestion, la réduction des risques pathogènes et la cohérence éthique font de l'agriculture sans fumier une voie d'avenir pour une alimentation durable.

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