L'Agriculture Urbaine sur les Toits : Le Modèle AgroParisTech et l'Éveil des Potagers en Altitude

L'association Potager sur les toits a investi le toit de l'école AgroParisTech en plein cœur de Paris. 600 mètres carrés transformés en jardin expérimental dans lequel poussent toutes sortes de légumes. Objectif : prouver les bénéfices de l'agriculture urbaine. Aubergines, tomates, fraises des bois : le toit d'AgroParisTech a été transformé en véritable jardin par l'association Potager sur les toits. L'ingénieur "Agro" Nicolas Bel y mène des expériences pour cultiver en pleine ville. Cet espace, il rêve en effet de l'exploiter à des fins agricoles en valorisant les résidus organiques de la ville.

Vue aérienne d'un potager expérimental sur toit urbain

La science au service de la fertilité urbaine

Dans son potager expérimental, ce scientifique teste notamment la pousse des salades vertes sur des sols composés de déchets de bois et de compost, enrichis avec des vers de terre et des champignons. Ces expérimentations visent aussi à s'assurer de l'innocuité des aliments cultivés en ville. Or les premiers résultats montrent que les légumes cultivés sur les toits ne sont pas plus pollués que ceux qui sont vendus dans les commerces.

Les chercheurs d’AgroParisTech ont créé des parcelles expérimentales avec l’INRA pour tester les combinaisons bois-compost et des inséminations en mycélium ou en lombrics, des prairies d’aromatiques sauvages avec le MNHN, et des jardins pour explorer des techniques agroécologiques en toiture. Ces recherches ouvrent des perspectives immenses sur le métabolisme urbain : les branches des arbres de nos rues et les épluchures de cuisine peuvent suffire pour cultiver sur nos toits. Nous avons aussi mis en évidence l’intérêt d’inséminer pour développer un écosystème complexe dans les conteneurs. Alors qu’un terreau classique se dégrade avec le temps, il semble que nos nouveaux substrats s’améliorent progressivement.

Conception et contraintes techniques : le défi du poids

Concevoir un potager sur le toit ? Bien sûr il faut disposer des bacs, des plantes, un système d’irrigation et penser au poids que la terre avec ses légumes représentera. Il faudra donc tenir compte des questions de poids. Pensez donc à des alternatives qui allègent ce poids, tout en garantissant des cultures efficaces. Un substrat léger, par exemple, qui convient aux structures à plus faible portance que le béton (comme une armature en acier) et suffisamment riche pour offrir une croissance idéale à la culture d’un potager de toit.

La réalisation d'une toiture végétale en pas à pas

Imaginez dès maintenant le type de végétalisation : toit intégralement vert (parcelles cultivables au niveau du sol) ou quelques carrés surélevés et délimités. Dans cette logique de répartition des poids, pensez que les plantes auront besoin d’eau. On pensera aussi à l’irrigation par capillarité. Ce système permet de retenir naturellement les eaux de pluie et de les filtrer naturellement. Un système d’irrigation sera complet s’il permet à l’usager d’aller remplir son arrosoir, comme dans tout bon potager traditionnel.

Adapter le design aux utilisateurs

S’adressera-t-on à un public qui peut être inspiré par un espace de type jardin des simples, comme dans les potagers du Moyen-âge ? Ce jardin qui était autant destiné à alimenter la cuisine des moines pour la soupe du jour qu’à approvisionner les alentours en plantes médicinales possédait ses codes architecturaux : quatre carrés, des gloriettes, etc.

S’adresse-t-on à un public de scolaires ? Il faudra alors penser à la façon dont on va l’utiliser. Les bras des enfants sont plus petits. La taille des bacs et platebandes devra être adaptée en conséquence. Mieux vaut éviter d’amener les élèves à devoir mettre les pieds dans ceux-ci pour pouvoir travailler. Pour que les futurs jardiniers puissent les utiliser, ces carrés ne doivent pas être excessivement larges, le centre doit être accessible en étendant le bras. Une astuce : imaginez des carrés mobiles pour les plantes les plus légères (aromates).

S’adresse-t-on à un public de professionnels de l’agriculture urbaine ? Ceux-ci souhaiteront optimiser les rendements. Tout devra être conçu pour cela : irrigation, gestion des déchets, des récoltes, etc. Enfin, optez pour un design en lien avec ses futurs utilisateurs : couleurs et formes adaptées à une école, par exemple, ou bacs surélevés et peu salissants et travées sans terre avec - pourquoi pas - un abri de jardin où se changer pour des employés de bureau qui ne s’y aventureront pas dans leur tenue de travail.

Diversité des modèles et écosystèmes urbains

Outre les bacs à légumes et autres plantes que contient un potager, l’avantage de ces espaces verts en milieu urbain est aussi qu’ils favorisent l’installation d’un écosystème spécifique. Certaines plantes, par exemple, sont particulièrement attirantes pour les abeilles (asperges, citronniers, menthe…). Pour un potager durable, il faut que chaque partie soit accessible.

Les potagers installés en toiture-terrasse suscitent toujours beaucoup d’enthousiasme lors de leur inauguration. Comment fonctionnent-ils quelques mois ou quelques années après leur lancement ? De manière générale, les retours montrent que les potagers urbains installés en toiture sont productifs quel que soit leur mode de fonctionnement. Ainsi, sur le toit de l’hôtel Pullman Tour Eiffel, les plantations ont été pensées à la fois pour accueillir la biodiversité et pour alimenter les cuisines de l’hôtel (100 % de la production).

Autre exemple au parti-pris complètement différent : le potager des bureaux de la BNP Paribas à Pantin. Cela fait 5 ans que les collaborateurs du site s’en occupent eux-mêmes. « Cela arrive sur la majorité des projets sur lesquels nous avons travaillé. Nous avons passé le témoin et nous ne nous en occupons quasiment plus, au-delà d’une dizaine d’animations par an », précise Frédéric Madre, co-fondateur de Topager.

L'Opéra Bastille : un laboratoire à grande échelle

Sur les toits de l’Opéra Bastille : un modèle économique encore à définir. Depuis l’été 2018, fruits, légumes et plantes aromatiques poussent sur les toits de l’Opéra Bastille à Paris. Il s'agit là du plus grand potager de la capitale. « A ce jour, il s’agit du plus grand potager de la capitale. Il est destiné à produire mais aussi à développer l’agroécologie et à expérimenter un modèle économique pour l’agriculture urbaine sur une telle surface à Paris », rappelle Frédéric Madre.

Quatre toitures pour une surface totale de 2 500 m² sont ainsi exploitées. « Plus de 1 200 m² sont dédiés aux cultures, le reste étant occupé par des zones de substrat sur lesquelles ont été semées de petites plantes telles que le trèfle blanc nain et le lotier corniculé. Elles ont vocation à la fois à permettre la circulation entre les espaces cultivés, à retenir l’azote et à devenir des refuges de biodiversité pour des espèces auxiliaires : oiseaux, insectes… », poursuit Frédéric Madre.

Schéma technique d'une toiture végétalisée productive

Pour garantir un développement optimal des plantations tout en participant à la rétention des eaux pluviales, le système de végétalisation repose sur des bacs de stockage et de régulation des eaux. Une épaisseur de 10 cm de substrat à tendance minérale a ensuite été soufflée sur les toitures de la rue par camion silo. Elle sert à la fois de chemin de circulation et de support aux zones de cultures. Elles supportent une épaisseur supplémentaire de 10 cm de substrat, plus organique cette fois, dont 5 cm d’épaisseur de compost. Les végétaux peuvent ensuite être plantés, en fonction de l’exposition de la toiture, de l’espèce.

L'Institut Cordon Bleu : l'excellence culinaire sur le toit

En France, un jardin potager s’est installé sur les toits de l’Institut Culinaire Cordon Bleu, à Paris. Focus sur une bulle d’oxygène de 800 m² qui surplombe la capitale. Niché en haut d’un immeuble flambant neuf, le jardin urbain de l’Institut Culinaire Cordon Bleu est un véritable havre de paix. Des jardinières colorées côtoient des équipements technologiques de pointe qui permettent de cultiver facilement sur un sol composé de dalles. Inauguré en 2016, ce projet innovant et ambitieux s’inscrit dans une démarche pédagogique défendue par le réseau culinaire international Le Cordon Bleu.

Eco-responsable et moderne, il a été pensé pour avoir un minimum d’impact sur l’environnement :

  • Les déchets sont triés et recyclés afin de favoriser le compostage.
  • Les produits utilisés pour les cours de cuisine sont disposés dans des bacs en vue d’enrichir le substrat des jardinières.
  • Les fruits, les légumes, les herbes et le miel récoltés permettent de maintenir une production alimentaire d’une grande diversité.
  • Les eaux de pluie sont récupérées puis utilisées pour le potager grâce à une borne-fontaine reliée à la cuve de récupération.

Diversité des approches techniques et urbaines

La start-up Aéromate est spécialisée dans la production d’herbes aromatiques, de fleurs comestibles et de micro-pousses, et cultive ses sites en hydroponie, une technique d’agriculture hors-sol très répandue aujourd’hui et pour laquelle la terre est remplacée par un substrat à base de billes d’argiles. L’exemple de la ferme Lachambaudie (12e) gérée par Aéromate est caractéristique des toits potagers et montre qu’en cultivant en circuit fermé on parvient à économiser 90% d’eau par rapport à l’agriculture en pleine terre.

Les projets portés par Toits Vivants repensent le toit comme un lieu de vie à destination de la population. Leur philosophie et leur modèle économique s’appuient sur la participation des habitants, qui deviennent adhérents pour entretenir collectivement l’espace, y organiser des ateliers, débattre. L’Espace Jean Dame est une microferme située sur le toit d’un gymnase dans le 2e arrondissement. Elle accueille aussi un petit rucher et laisse sauvage une partie de la parcelle afin de participer à la biodiversité du quartier.

Sur les 1200 m² de toiture du collège Delacroix (16e), l’équipe d’Agripolis expérimente l’aéroponie horizontale et verticale. Leurs nombreuses colonnes de cultures permettent un gain de place au sol et donc un rendement conséquent. Les cultures sont variées ; on y retrouve aussi bien des fraises que des légumes ou des aromatiques.

Perspectives de l'agriculture urbaine à Paris

Le projet T4P, lancé avec l’aide de Topager en 2012 sur le toit d’AgroParisTech (5e), est pionnier en matière de cultures sur toitures à Paris. Niché à 25 mètres de hauteur, il s’est donné pour objectif de constituer un sol fertile, cultivé sans intrants, uniquement à partir de déchets urbains : déchets de cuisine ou d’espaces verts, marc de café, briques ou tuiles en morceaux. Le toit utilise le compost des Alchimistes et expérimente aussi l’urine comme fertilisant. Le rendement est aujourd’hui important, au moins autant qu’une agriculture en plein sol pour la même surface, et les taux de polluants dans les légumes sont bien inférieurs aux normes.

La culture sur toiture offrant plus de chaleur, il a pu être testé des cultures exotiques comme le petsaïai (chou chinois), la brède mafane venant de Madagascar ou le gombo africain. Cela permet de cultiver local et sain tout en répondant à la mixité culturelle de Paris. La mairie de Paris évalue à 314 hectares la surface des toitures végétalisables dans la capitale.

Selon Christine Aubry, ingénieure de recherche à l’INRA, ces initiatives vont progresser car elles apportent des réponses variées aux besoins des urbains, qui se rejoignent sur plusieurs fronts : se reconnecter à l’alimentation, consommer local en espérant des bénéfices environnementaux et pouvoir pratiquer soi-même et se relier à la nature dans la ville. Ces projets ne sont que quelques exemples symboliques qui témoignent d’un intérêt grandissant des citadins pour l’écologie. Ils montrent la voie de zones urbaines nouvelles fondées sur le partage, le local, le bien-manger et le contact avec la nature. En effet, les villes devront s’inscrire dans un monde en changement.

tags: #agroparistech #potager #sur #les #toits