L'Esclavage en Algérie : Une Histoire Complexe et Souvent Oubliée

L'histoire de l'esclavage en Algérie est un sujet d'une grande complexité, marqué par des siècles de traite transsaharienne, la capture d'Européens par les pirates barbaresques, et une transition difficile vers l'abolition sous le regard de la puissance coloniale française. Loin d'être une simple note de bas de page, l'esclavage a profondément façonné les structures sociales et politiques de l'Algérie, tant à l'époque ottomane que durant la période coloniale et postcoloniale. Cette histoire, souvent occultée ou déformée, révèle les mécanismes de pouvoir, les préjugés et les luttes pour la liberté qui ont traversé la société algérienne.

Caravane traversant le désert saharien

La Traite Transsaharienne et la Piraterie Barbaresque : Deux Faces d'une Même Médaille

Dès la fin du VIIe siècle, suite à la conquête arabe de l'Égypte et du Maghreb, une traite transsaharienne s'est mise en place. Des caravanes reliaient alors l'Afrique subsaharienne aux villes du Maghreb, apportant de l'or, de l'ivoire et des esclaves. L'Empire ottoman, en prenant le contrôle du Maghreb au XVIe siècle, a non seulement poursuivi mais aussi structuré cette traite. Parallèlement, un second phénomène, moins souvent mentionné, concernait la capture d'Européens par les pirates barbaresques d'Alger, Tunis ou Tripoli. On estime qu'environ un million d'Occidentaux ont été réduits en esclavage en Afrique du Nord durant cette période, et jusqu'à trois millions en Europe de l'Est.

Face à l'ampleur de ce phénomène, l'Église a créé dès le XIIIe siècle des ordres dédiés au rachat des captifs. Ces ordres ont permis de libérer des dizaines de milliers de prisonniers, parmi lesquels Miguel de Cervantes, qui fut détenu cinq ans à Alger avant d'être racheté. Pour limiter ces exactions, plusieurs puissances européennes ont mené des opérations militaires. La bataille de Lépante, en 1571, a marqué un coup d'arrêt temporaire à la puissance navale ottomane, mais la traite des Européens a perduré, témoignant de la résilience de ces réseaux.

Navires de pirates barbaresques en Méditerranée

Il est important de noter que l'esclavage en Afrique du Nord ne se limitait pas à la capture d'Européens. Les populations noires d'Afrique subsaharienne ont constitué une part significative des personnes asservies. Les premiers esclavagistes, il faut le rappeler, étaient souvent des négriers noirs eux-mêmes, qui vendaient leurs frères aux musulmans du Moyen-Orient, des Indes et d'Afrique du Nord, des siècles avant l'apparition de la traite triangulaire avec les Amériques et les Antilles. Cette réalité complexe remet en question une vision manichéenne de l'histoire.

L'Esclavage dans la Régence d'Alger : Une Réalité Souvent Occultée

La Régence d'Alger, comme toutes les sociétés ottomanes, se caractérisait par une forte stratification sociale. À l'opposé de la caste militaire turque qui dirigeait le pays, se trouvaient les esclaves noirs. Cependant, le sort de ces derniers est rarement abordé dans les débats publics. L'historien français Marcel Emerit, en 1951, notait que le reflux de l'esclavage au sud de la Méditerranée, cette "victoire de l'idée d'humanité en terre africaine", n'avait pas été suffisamment relaté par les historiens de l'esclavage. Si la question est aujourd'hui mieux étudiée par les spécialistes, l'esclavage arabo-musulman et les conditions de son reflux font encore l'objet d'une stratégie de dissimulation.

Dans les années 1840, l'administration française estimait le nombre d'esclaves noirs dans la Régence d'Alger à un peu plus de 18 000. Certains demandaient la protection de la France dès leur arrivée sur le sol algérien. Les militaires français se trouvaient dans une position embarrassante, oscillant entre des affranchissements en dehors de tout cadre légal et une politique de restitution des esclaves aux Arabes, en vertu des engagements pris par la France de "respecter les coutumes et la religion des indigènes", consignés dans l'acte de capitulation d'Alger.

Un incident survenu en 1839 illustre cette situation : lorsque Abd-el-Kader apprit que sa femme l'avait trompé avec la complicité de deux de ses serviteurs, deux esclaves noirs, ces derniers se réfugièrent à Alger. On ordonna de les rendre. "Les pauvres gens ont beau crier, pleurer, supplier qu'on les égorge sur-le-champ au lieu de différer un supplice inévitable, on les livre et ils périssent peu après dans d'atroces tortures", relate l'historien Marcel Emerit. Un an plus tard, un incident similaire se produisit, où un fonctionnaire libérant des esclaves suscita le courroux d'un notable, Mustapha ben Ismaël, qui invoqua la légende biblique de Cham pour justifier l'asservissement des Noirs, arguant que "Dieu, son prophète et notre loi ont dit dans le livre saint qu'il est permis aux enfants de Sem d'avoir les enfants de Cham pour esclaves".

Marché aux esclaves dans une ville d'Afrique du Nord

L'Abolition sous Pression Française : Un Héritage Controversé

Scandalisés par ces restitutions, les abolitionnistes pressèrent le gouvernement français de décréter la fin de cette institution en Algérie. "Abolissez l'esclavage des noirs, sinon par toute l'Algérie immédiatement, au moins dans les villes régies par l'autorité civile", écrivait le médecin Eugène Bodichon. Cependant, le Maréchal Bugeaud, alors gouverneur général, raillait les philanthropes, estimant qu'une telle mesure serait suicidaire dans un pays où la domination française restait fragile. "Je ne pense pas que nous dominons les Arabes depuis assez longtemps pour que nous puissions sans danger adopter une mesure qui froisserait gravement les intérêts de ce peuple", écrivait-il en 1844.

Les idéaux abolitionnistes qui germaient en Europe rencontrèrent très peu d'écho dans le monde musulman, où il n'y eut jamais l'équivalent d'un Condorcet ou d'une Société des amis des Noirs. C'est donc la France qui pressa les indigènes algériens de renoncer à l'esclavage lors de la révolution de 1848. Toutefois, la nouvelle législation ne fut pas toujours appliquée rigoureusement. En 1857, le maréchal Jacques Louis Randon émit une circulaire rappelant que des ventes d'esclaves avaient eu lieu sur les marchés algériens et que ce commerce était contradictoire à la loi. Il recommandait de veiller à ce que les prescriptions de cette loi soient respectées et que les personnes introduites en Algérie pour y être vendues soient immédiatement remises en liberté sans indemnité.

Journée internationale pour l'abolition de l'esclavage en Algérie 2022

Malgré ces efforts, la traite ne prit pas fin immédiatement. Sous la IIIe République, des rapports signalèrent que deux mille esclaves transitaient annuellement par le Mzab. La difficulté à éradiquer cette institution se manifesta par la présence de propriétaires musulmans d'esclaves dans la région d'Alger au début du XXe siècle, et même dans les régions reculées du Sahara algérien après l'indépendance. Comme dans la plupart des sociétés du Maghreb, c'est à mesure que l'emprise coloniale européenne se consolidait que les traites négrières ont progressivement reflué. La question de savoir pourquoi les sociétés musulmanes n'ont pas été capables de s'attaquer à cette institution de leur propre initiative, en dehors de toute pression occidentale, mérite d'être posée, surtout lorsque l'on compare si facilement la colonisation européenne au nazisme.

Le Recensement et la Continuité de la Traite sous la Colonisation

Le recensement des populations noires en Algérie, libres ou esclaves, pour les deux derniers siècles, varie considérablement d'une source à l'autre. Un rapport officiel de 1845 faisait état de 8 000 esclaves noirs sur l'ensemble du territoire algérien. Dès 1848, un nouveau rapport, à l'occasion de l'abolition de l'esclavage, chiffrait ce nombre à 18 329. Le même document estimait que plus de 3 000 individus étaient acheminés annuellement en Algérie.

Or, l'abolition, du moins sur le papier, ne mit pas fin à la traite dans la principale colonie française. Les autorités françaises, impériales et républicaines, ont plus que toléré la continuité de la traite arabe après 1848. L'importation de main-d'œuvre africaine en Algérie fut même débattue à la Chambre des Pairs en 1856. Le projet visait à faire travailler 100 000 Noirs dans les colonies agricoles. Bien que finalement rejeté, les caravanes continuèrent à faire entrer clandestinement des esclaves depuis le sud jusqu'aux villes littorales.

Il s'agit donc de dévoiler l'existence ou non d'une communauté noire en Algérie et de comprendre ce que signifie être "Noir" dans l'Algérie des XIXe et XXe siècles. Quelle place occupent-ils dans la société occupante et occupée, ou à l'écart de celles-ci ? La population d'Algérie compterait aujourd'hui environ 5 % de Noirs, soit un million selon l'estimation de Tingé Coulibaly en 1979, ce qui représente la plus faible proportion des pays du Maghreb. Mais le nombre des esclaves et de leurs descendants en Algérie importe moins que ce qu'ils révèlent du fonctionnement de l'État et de la société en situation coloniale et postcoloniale.

Statistiques démographiques sur la population noire en Algérie

Les Voix des Esclaves et la Construction d'un Nouveau Récit

L'historien M'hamed Oualdi, spécialiste de l'histoire moderne et contemporaine des espaces maghrébins, mène un projet de recherche innovant, soutenu par le Conseil européen de la recherche, visant à construire un nouveau récit de l'abolition de l'esclavage en Afrique du Nord à travers une perspective transnationale. Ce projet, qui couvre une période s'étendant du milieu du XVIIIe siècle à l'entre-deux-guerres, s'appuie sur des témoignages écrits de captifs, un défi majeur pour retrouver et faire entendre les voix des dominés.

L'accès à l'écrit était inégal selon l'âge, le genre, les origines sociales et géographiques des esclaves, ainsi que selon les types d'institutions administratives de leurs pays d'origine. Pour les esclaves venus du sud de l'Europe et se retrouvant captifs au Maghreb jusqu'au début du XIXe siècle, les archives européennes regorgent de pétitions et suppliques adressées aux autorités pour obtenir leur libération. Parallèlement, des esclaves maghrébins parvenaient à transmettre à leurs souverains et à leurs parents des suppliques rédigées en langue arabe.

Il est cependant plus difficile de retrouver les voix d'esclaves ouest-africains, et surtout ouest-africaines. Ces voix n'ont pas été complètement tues, mais des traces peuvent en être retrouvées, de manière dispersée, surtout à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Pour ce dernier groupe, il faut faire preuve d'une plus grande inventivité pour conduire les recherches dans les archives.

Au-delà des publications scientifiques, M'hamed Oualdi envisage de produire une anthologie écrite et, potentiellement, des audios ou des vidéos de témoignages d'esclaves qui pourraient être utilisés par les enseignants auprès d'élèves du secondaire et de l'enseignement supérieur. L'objectif est de s'adresser à des publics différents et de permettre une meilleure compréhension de cette histoire complexe, souvent méconnue.

Manuscrit ancien d'une supplique d'esclave

La Mémoire Coloniale et la Nécessité d'une Histoire Partagée

Certains éditorialistes semblent considérer que l'histoire coloniale ne doit pas produire de la connaissance, mais flatter les bas instincts du Sud global et de ses diasporas, ou qu'il s'agit de "narcissisme pénitentiel". L'Algérie, par la voix de ses dirigeants, a souvent brandi l'injure du génocide de l'identité algérienne par la France, arguant que cette identité n'a jamais existé avant 1830. Cette vision occulte les oppressions précoloniales.

En réalité, les nations civilisées doivent regarder leur histoire en face. La France a produit une littérature vaste et brillante sur ses forfaits, lesquels n'ont pas attendu le XXIe siècle pour être débattus et condamnés. Mais que dire du rapport que les Algériens entretiennent avec leur propre histoire, eux qui se perçoivent comme les éternels damnés de la terre ? La "nuit coloniale", chère à Ferhat Abbas, aurait débuté en 1830, éclipsant des sociétés prétendument "courtoises, fraternelles, démocratiques et coopératives", pour reprendre la description de l'Afrique traditionnelle par Aimé Césaire. Une manière habile de passer sous silence les oppressions que les sociétés africaines toléraient bien avant l'arrivée des Européens.

Il est temps de remettre un peu les pendules à l'heure. Pour devenir une nation forte, les Algériens doivent assumer leur réalité d'avant la colonisation, ce qui est loin d'être le cas. La colonisation n'était pas la seule issue de leur destin, c'est évident. En revanche, lui attribuer tous les maux de l'Algérie actuelle est non seulement une erreur mais une forme de négationnisme qui ouvre la porte à tous les excès et à leurs conséquences.

La France a respecté la langue arabe, l'imposant même au détriment du berbère, du tamashek et des autres dialectes, et a respecté la religion (ce que n'avaient pas fait les Arabes, forçant les berbères chrétiens à s'islamiser pour ne pas être tués). En 1962, la France a laissé en Algérie une population à la démographie galopante, souvent encore trop pauvre, mais en bonne santé, avec une agriculture redevenue riche, des usines, des barrages, des mines, du pétrole, du gaz, des ports, des aéroports, un réseau routier et ferré, des écoles, un Institut Pasteur, des hôpitaux et une université. Il n'existait rien de tel avant 1830.

Cette mise en place d'une infrastructure durable, et le désarmement des tribus, a été capital pour l'État naissant de l'Algérie. La France a permis aux institutions de passer, progressivement, de l'état tribal à un État-nation, et aux hommes de la sujétion à la citoyenneté en construction. Le colonialisme, ou plutôt la colonisation, a projeté le Maghreb, à travers l'Algérie, dans l'ère de la mondialisation.

L'oubli des oppressions précoloniales et la simplification outrancière du passé colonial empêchent une compréhension sereine des relations franco-algériennes. Il est essentiel de reconnaître la complexité de l'histoire, avec ses lumières et ses ombres, pour construire un avenir apaisé. Les Européens ont su parvenir à une réconciliation après s'être infligé, au XXe siècle, des horreurs qui n'ont rien à envier aux crimes coloniaux. Certains cherchent à nous convaincre que l'impossibilité d'une relation apaisée entre la France et l'Algérie serait due aux enfumades du XIXe siècle. Il est temps de dépasser ces postures et de s'engager dans une démarche de connaissance mutuelle et de reconnaissance historique.

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