La littérature française regorge d'œuvres explorant les frontières ténues entre le réel et l'irréel, et Guy de Maupassant, maître incontesté de la nouvelle, se distingue particulièrement dans ce domaine avec ses récits fantastiques. Parmi eux, "Apparition" se révèle être une pièce maîtresse, publiée pour la première fois dans "Le Gaulois" le 4 avril 1883 avant de rejoindre le recueil "Claire de Lune". Cette nouvelle ne se contente pas de relater un événement surnaturel ; elle plonge le lecteur au cœur d'une expérience profondément troublante, explorant les peurs intimes et les obsessions qui peuvent hanter une vie entière. C'est l'histoire d'une rencontre avec l'indicible, racontée avec une sincérité telle qu'elle suscite un doute lancinant sur la nature même de la réalité.

Le Cadre d'un Récit Inoubliable : Entre Mondanité et Confession
L'ambiance initiale de la nouvelle est posée lors d'une soirée intime, rue de Grenelle, dans un ancien hôtel, où chacun partage des histoires, affirmées comme vraies. C'est dans ce contexte propice aux confidences que le vieux marquis de la Tour-Samuel, âgé de quatre-vingt-deux ans, se lève et vient s'appuyer à la cheminée, prêt à dévoiler l'expérience la plus terrifiante de sa vie. Son récit commence par cette déclaration frappante : « Moi aussi, je sais une chose étrange, tellement étrange, qu’elle a été l’obsession de ma vie. » Il précise que cinquante-six ans se sont écoulés depuis cette aventure, et il n'y a pas un mois sans qu'il la revoie en rêve.
Cette expérience a laissé en lui une marque indélébile, une « empreinte de peur » qui persiste encore. Le marquis confie avoir « subi l'horrible épouvante, pendant dix minutes, d'une telle façon que depuis cette heure une sorte de terreur constante m'est restée dans l'âme. » Les bruits inattendus le font tressaillir jusqu’au cœur, et les objets qu’il distingue mal dans l’ombre du soir lui donnent une « envie folle de me sauver ». Il admet sa peur la nuit, ce qu'il n'aurait jamais avoué avant d'atteindre son âge. La permission de n'être pas brave devant les dangers imaginaires est un luxe de la vieillesse, alors que devant les dangers véritables, il n'a jamais reculé. Cette histoire a tellement bouleversé son esprit, a jeté en lui un trouble « si profond, si mystérieux, si épouvantable », qu'il ne l'a même jamais racontée. Il l'a gardée dans le fond intime de lui, là où l'on cache les secrets pénibles, honteux, toutes les inavouables faiblesses. Il promet de raconter l'aventure telle quelle, sans chercher à l'expliquer, tout en affirmant qu'elle est explicable, à moins qu'il n'ait eu son heure de folie. Cependant, il maintient qu'il n'a pas été fou et en donnera la preuve.
Apparition, nouvelle fantastique de Guy de Maupassant, publiée en 1883 dans Le Gaulois #audiobook
L'Amitié Retrouvée et le Poids du Chagrin
L'aventure du marquis débute en 1827, au mois de juillet, alors qu'il est en garnison à Rouen. Un jour, lors d'une promenade sur le quai, il rencontre par hasard un homme qu'il croit reconnaître sans se souvenir de son nom exact. Cet étranger se révèle être un ami de jeunesse qu’il avait beaucoup aimé. Après cinq ans sans se voir, l'ami a vieilli d'un demi-siècle ; ses cheveux sont tout blancs et il marche courbé, comme épuisé. Un malheur terrible l'a brisé, lui confie-t-il. Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait épousée dans une sorte d'extase de bonheur. Cependant, après un an de félicité surhumaine et de passion inapaisée, elle est morte subitement d'une maladie de cœur, « tuée par l'amour lui-même », sans doute.
Anéanti par la douleur, l'ami avait quitté son château le jour même de l'enterrement et était venu habiter son hôtel à Rouen. Il vit là, solitaire et désespéré, rongé par la douleur, si misérable qu'il ne pense qu'au suicide. C'est dans cette détresse qu'il demande au marquis un grand service : aller chercher chez lui, dans le secrétaire de sa chambre, qu'il appelle « notre chambre », quelques papiers dont il a un urgent besoin. Il ne peut charger de ce soin un subalterne ou un homme d'affaires, car il lui faut une impénétrable discrétion et un silence absolu. Quant à lui, pour rien au monde il ne rentrerait dans cette maison. Il donne au marquis la clef de cette chambre, qu'il a fermée lui-même en partant, et la clef du secrétaire, ainsi qu'un mot pour son jardinier qui ouvrira le château. Le marquis accepte ce léger service, d'autant que le domaine de son ami se trouve à cinq lieues de Rouen environ, une simple promenade d'une heure à cheval pour lui.

La Mission au Cœur de l'Oubli
Le lendemain, à dix heures, le marquis est chez son ami. Ils déjeunent en tête à tête, mais l'ami ne prononce pas vingt paroles. Il prie le marquis de l'excuser, expliquant que la pensée de la visite que le marquis va faire dans cette chambre, où gisait son bonheur, le bouleverse. Il apparaît singulièrement agité et préoccupé, comme si un mystérieux combat se livrait dans son âme. L'ami explique précisément ce que le marquis doit faire : prendre deux paquets de lettres et une liasse de papiers enfermés dans le premier tiroir de droite du meuble dont il a la clef. Le marquis est presque blessé par cette parole et le lui dit un peu vivement. Puis, son ami se met à pleurer.
Vers une heure, le marquis quitte son ami pour accomplir sa mission. Le temps est radieux, et il galope à travers les prairies, écoutant les chants d'alouettes et le bruit rythmé de son sabre. Il entre ensuite dans la forêt et met son cheval au pas, les branches d'arbres caressant son visage. Il savoure cette "joie de vivre" qui vous emplit, d'un bonheur tumultueux et insaisissable. En approchant du château, il cherche dans sa poche la lettre qu'il a pour le jardinier et s'aperçoit avec étonnement qu'elle est cachetée. Surpris et irrité, il manque de faire demi-tour, mais se dit qu'il montrerait là une susceptibilité de mauvais goût, son ami ayant pu sceller le mot sans y prendre garde, dans le trouble où il se trouvait.
Le manoir semble abandonné depuis vingt ans. La barrière, ouverte et pourrie, tient debout on ne sait comment. L'herbe emplit les allées, les plates-bandes du gazon ne sont plus distinguables. Au bruit qu'il fait en tapant à coups de pied dans un volet, un vieil homme sort d'une porte de côté et paraît stupéfait de le voir. Le marquis saute à terre et lui remet la lettre. Le jardinier, atterré, lui demande s'il va dans la chambre. Le marquis s'impatiente : « Parbleu ! » Mais le vieil homme insiste : « Non… monsieur… mais c'est que… c'est qu'elle n'a pas été ouverte depuis… depuis la… mort. » Il propose d'y aller lui-même, mais le marquis s'emporte : « Ah ! çà, voyons, vous fichez-vous de moi ? » Il écarte violemment le jardinier et pénètre dans la maison, exigeant qu'on lui montre l'escalier avant de le laisser seul.
L'Immersion dans l'Obscurité et le Suspens
Le marquis traverse d'abord la cuisine, puis deux petites pièces habitées par le jardinier et sa femme. Il franchit ensuite un grand vestibule et monte l'escalier, reconnaissant la porte indiquée par son ami. Il l'ouvre sans peine et entre. L'appartement est tellement sombre qu'il n'y distingue rien d'abord. Il s'arrête, saisi par cette odeur « moisie et fade des pièces inhabitées et condamnées, des chambres mortes. » Puis, peu à peu, ses yeux s'habituent à l'obscurité, et il distingue une grande pièce en désordre, avec un lit sans draps mais gardant ses matelas et ses oreillers, dont l'un porte l'empreinte profonde d'un coude ou d'une tête comme si on venait de se poser dessus. Les sièges semblent en déroute. Il remarque qu'une porte, sans doute celle d'une armoire, est restée entrouverte.
Il tente d'ouvrir la fenêtre pour faire entrer le jour, mais les ferrures du contrevent sont tellement rouillées qu'il ne peut les faire céder. Il essaie même de les casser avec son sabre, sans y parvenir. Irrité par ces efforts inutiles, et ses yeux s'étant enfin parfaitement accoutumés à l'ombre, il renonce à l'espoir d'y voir plus clair et se dirige vers le secrétaire. Il s'assied dans un fauteuil, rabat la tablette et ouvre le tiroir indiqué, qui est plein jusqu'aux bords. Il lui faut seulement trois paquets, qu'il sait reconnaître, et il se met à les chercher. C'est à ce moment précis que le surnaturel commence à s'immiscer subtilement dans la réalité. Le marquis écarquille les yeux pour déchiffrer les suscriptions, quand il croit entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière lui. Il n'y prête pas attention, pensant qu'un courant d'air a fait remuer quelque étoffe. Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct, lui fait passer sur la peau « un singulier petit frisson désagréable ».
C'est tellement absurde d'être ému, même à peine, qu'il ne veut pas se retourner, par pudeur pour lui-même. Il vient alors de découvrir la seconde des liasses qu'il lui fallait, et il trouve justement la troisième, quand un grand et pénible soupir, poussé contre son épaule, le fait bondir « de fou à deux mètres de là ».

La Rencontre avec l'Indicible : Terreur et Étrange Requête
Dans son élan, il s'est retourné, la main sur la poignée de son sabre, et il avoue que si le sabre n'avait pas été à son côté, il se serait enfui comme un lâche. Une grande femme vêtue de blanc le regarde, debout derrière le fauteuil où il était assis une seconde plus tôt. Une telle secousse lui parcourt les membres qu'il manque de s'abattre à la renverse. Il décrit cette terreur avec des mots poignants : « Oh ! personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L'âme se fond ; on ne sent plus son cœur ; le corps entier devient mou comme une éponge, on dirait que tout l'intérieur de nous s'écroule. » Bien qu'il ne croie pas aux fantômes, il a défailli « sous la hideuse peur des morts », et il a souffert en quelques instants plus qu'en tout le reste de sa vie, « dans l'angoisse irrésistible des épouvantes surnaturelles ».
Si elle n'avait pas parlé, il serait peut-être mort. Mais elle parle, d'une voix « douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs ». Le marquis n'oserait pas dire qu'il redevient maître de lui et retrouve sa raison. Non, il est éperdu, ne sachant plus ce qu'il fait. Cependant, cette espèce de fierté intime qu'il a en lui, un peu d'orgueil de métier aussi, lui fait garder, presque malgré lui, une contenance honorable. Il pose pour lui et pour elle sans doute, « pour elle, quelle qu'elle fût, femme ou spectre. » Il réalise tout cela plus tard, car dans l'instant de l'apparition, il ne songe à rien, il a simplement peur. La femme s'exclame : « Oh ! » Le marquis veut répondre, mais il lui est impossible de prononcer un mot, un bruit vague sort de sa gorge. Le spectre reprend : « Voulez-vous ? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre affreusement. Je souffre, oh ! » Et elle s'assied doucement dans son fauteuil. Le marquis hoche la tête en signe d'acquiescement, sa voix étant encore paralysée.
Alors, la femme formule sa singulière requête : « Peignez-moi, oh ! peignez-moi ; cela me guérira ; il faut qu'on me peigne. Regardez ma tête… » Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, semblent-il, pendent par-dessus le dossier du fauteuil et touchent la terre. Le marquis se demande pourquoi il a fait ceci, pourquoi il a reçu en frissonnant ce peigne, et pourquoi il a pris dans ses mains ces longs cheveux qui lui donnent à la peau une « sensation de froid atroce comme si j'eusse manié des serpents ». Il ne le sait pas. Cette sensation lui est restée dans les doigts, et il tressaille en y songeant. Il la peigne. Il manie cette chevelure de glace on ne sait comment. Il la tord, la renoue et la dénoue ; il la tresse « comme on tresse la crinière d'un cheval. » Elle soupire, penche la tête, semble heureuse. Soudain, elle lui dit : « Merci ! », lui arrache le peigne des mains et s'enfuit par la porte qu'il avait remarquée entrouverte.

L'Épreuve de la Réalité et la Disparition
Resté seul, le marquis éprouve, pendant quelques secondes, ce « trouble effaré des réveils après les cauchemars. » Puis il reprend enfin ses sens ; il court à la fenêtre et brise les contrevents d'une poussée furieuse. Un flot de jour entre. Il s'élance vers la porte par où cet être était parti, mais il la trouve fermée et inébranlable. Alors, une « fièvre de fuite » l'envahit, une panique, « la vraie panique des batailles. » Il saisit brusquement les trois paquets de lettres sur le secrétaire ouvert ; il traverse l'appartement en courant, il saute les marches de l'escalier quatre par quatre, il se retrouve dehors, sans savoir par où. Apercevant son cheval à dix pas de lui, il l'enfourche d'un bond et part au galop.
Il ne s'arrête qu'à Rouen, devant son logis. Après avoir jeté la bride à son ordonnance, il se sauve dans sa chambre où il s'enferme pour réfléchir. Pendant une heure, il se demande anxieusement s'il n'a pas été le jouet d'une hallucination. Il a eu, certes, un de ces incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements du cerveau qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa puissance. Et il est sur le point de croire à une vision, à une erreur de ses sens, quand il s'approche de sa fenêtre. Ses yeux, par hasard, descendent sur sa poitrine. Son dolman est plein de longs cheveux de femme qui se sont enroulés aux boutons ! Il les saisit un à un et les jette dehors avec des tremblements dans les doigts. Cette preuve matérielle irréfutable ancre l'expérience dans le réel.
Le marquis appelle ensuite son ordonnance. Il se sent trop ému, trop troublé pour aller le jour même chez son ami. De plus, il veut mûrement réfléchir à ce qu'il doit lui dire. Il fait porter les lettres à son ami, qui remet un reçu au soldat. L'ami s'informe beaucoup de lui. On lui dit que le marquis est souffrant, qu'il a reçu un coup de soleil, on ne sait quoi. L'ami paraît inquiet. Le marquis se rend chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la vérité. Mais l'ami est sorti la veille au soir et n'est pas rentré. Le marquis revient dans la journée, mais on ne l'a pas revu. Il attend une semaine, mais l'ami ne réapparaît pas. Alors, le marquis prévient la justice. L'ami est recherché partout, sans découvrir une trace de son passage ou de sa retraite. Une visite minutieuse est faite au château abandonné, mais on n'y découvre rien de suspect. Aucun indice ne révèle qu'une femme y ait été cachée. L'enquête n'aboutit à rien, et les recherches sont interrompues. Et, depuis cinquante-six ans, le marquis n'a rien appris. Il ne sait rien de plus.
Apparition, nouvelle fantastique de Guy de Maupassant, publiée en 1883 dans Le Gaulois #audiobook
Maupassant et l'Art du Fantastique : Entre Doute et Symbolisme
"Apparition" s'inscrit parfaitement dans la définition du fantastique, genre où l'hésitation entre une explication rationnelle et une explication surnaturelle est maintenue, plongeant le lecteur, tout comme le narrateur, dans un profond doute. Ce récit est fondamentalement fantastique car il est basé sur une chose irréelle, ce qui semble incroyable tout en étant raconté avec une sincérité qui rend la terreur palpable. Le personnage évolue beaucoup pendant cette nouvelle, étant effrayé par ce qui n'est pas rationnel, tout ce qui est surnaturel et inexplicable. La terreur du marquis, due à une expérience qu'il a subie, est devenue « l'obsession de sa vie », et Maupassant espère que cette terreur se communiquera à son lecteur.
La manière dont Maupassant construit ses récits fantastiques en fait un petit bijou, comme le souligne l'analyse de son œuvre. Ces histoires, très courtes et toujours très réalistes, sont toujours écrites de façon très vivante, avec beaucoup de poésie. Elles suivent généralement une structure en trois parties : la première plante le décor et les personnages dans un quotidien d'une grande banalité ; la deuxième voit le narrateur commencer à évoquer des faits étranges qui le font douter de sa santé mentale, ce qui attire l'attention du lecteur et titille son imagination ; enfin, la troisième partie révèle le phénomène surnaturel. Ce procédé, qui sera plus tard utilisé par des auteurs comme Lovecraft, crée une immersion progressive dans l'étrange.
Le symbolisme de la chevelure joue un rôle central et équivoque dans cette nouvelle. La chevelure, comme le suggère une référence à un poème de Baudelaire, est un outil de séduction très puissant. Dans le contexte du XIXe siècle, l'expression « une femme en cheveux » signifiait une femme sans chapeau, une femme de mauvaise vie, suggérant une transgression ou une certaine liberté morale. Le fait que le narrateur ait coiffé le fantôme de la femme de son ami dans la chambre de cette dernière est doublement équivoque. Faut-il en déduire que la femme, dans son état de fantôme, est devenue une tentatrice, habitée par le Mal, ou est-ce un geste de réconfort ultime pour une âme en peine ?
La fin de l'histoire est volontairement laissée à l'imagination du lecteur. La disparition de l'ami, sans laisser de traces, est une énigme supplémentaire. Ayant compris que le narrateur a vu le fantôme de son épouse, s'est-il donné la mort pour rejoindre sa bien-aimée dans l'au-delà ? Cette ambiguïté renforce le caractère fantastique et l'impact émotionnel de la nouvelle, laissant le lecteur avec un sentiment de mystère persistant et l'écho de la terreur vécue par le marquis. Le manoir, abandonné depuis vingt ans, avec ses contrevents impossibles à ouvrir, ajoute encore au trouble du narrateur et à l'atmosphère oppressante de ce récit d'une « histoire de fantômes on ne peut plus classique ». Le marquis se demande même ensuite s'il n'a pas rêvé, mais les longs cheveux pris dans son dolman le prouvent, ancrant définitivement cette expérience dans une réalité terrifiante.

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