Les conditions climatiques récentes, caractérisées par des excès d'eau depuis l'automne dernier, ont créé un environnement particulièrement complexe pour les cultures de céréales, y compris le triticale. Cette situation a des répercussions significatives sur la disponibilité des nutriments, notamment l'azote et le soufre, ainsi que sur le développement racinaire et le potentiel de rendement des cultures. Comprendre ces enjeux est crucial pour optimiser la fertilisation en fin d'hiver et atténuer les impacts négatifs.

Impact des Excès d'Eau sur la Disponibilité des Nutriments et le Développement des Cultures
Les parcelles touchées par les excès d'eau connaissent une situation où l'azote est peu disponible et difficile à valoriser. Le peuplement en sortie d’hiver, c'est-à-dire le nombre de pieds et de talles par m², et l’enracinement des cultures, risquent d’être pénalisés par les conditions d'anoxie. Ces conditions d'anoxie, dues à un manque d'oxygène dans le sol, vont impacter directement les potentiels de rendements.
Si les prochaines semaines s'avèrent sèches, les céréales devraient être en mesure de rattraper un impact modéré sur le peuplement grâce à la grande « plasticité » des composantes de rendement. Cependant, un maintien prolongé des excès d’eau ou, à l'inverse, l’apparition de déficits hydriques en cours de montaison ou en fin de cycle, pourraient fortement compromettre ces phénomènes de compensations, entraînant alors des pertes de rendement conséquentes.
Pour les parcelles semées en janvier, ou celles nécessitant un ressemis, il faudra également anticiper une réduction du potentiel de rendement de 15 à 20 %. Cela s'explique par un cycle de croissance plus court et décalé vers des périodes plus exposées au stress hydrique et aux excès thermiques.
Changement climatique : les leviers d’adaptation pour les céréales - ARVALIS-infos.fr
La Lixiviation de l'Azote et du Soufre
Une forte lixiviation de l’azote est à prévoir dans les parcelles ayant subi des excès d’eau. Par conséquent, les valeurs de reliquats d’azote minéral devraient être très faibles en sortie d’hiver. Il est également possible de s'attendre à des niveaux d’azote ammoniacal (NH4+) plus élevés que d'habitude dans les résultats des analyses de reliquats. Ces valeurs nécessiteront d’être interprétées avec une grande prudence.
En conditions normales, les quantités mesurées d’azote sous forme ammoniacale sont relativement faibles et presque toujours inférieures aux quantités d’azote sous forme nitrique. Une valeur élevée d’azote ammoniacal est généralement la conséquence de mauvaises conditions de conservation de l’échantillon de terre envoyé au laboratoire pour analyse. Néanmoins, des valeurs élevées d’azote ammoniacal peuvent également être observées sur des sols compactés ou saturés en eau, ce qui est pertinent dans le contexte actuel. De la même manière que pour l'azote, une forte lixiviation du soufre est également à anticiper dans les parcelles concernées par les excès d'eau, nécessitant une attention particulière pour cet élément nutritif également.
Croissance Ralentie et Enracinement Superficiel
Une des conséquences directes des excès d’eau et de l’anoxie est un ralentissement de la croissance des cultures. Ce phénomène devrait se traduire par des enracinements superficiels. Dans ces situations, les céréales à paille ne valoriseront donc pas ou difficilement l’azote des horizons profonds, c'est-à-dire au-delà de 60 cm, voire moins dans les situations les plus impactées. Il ne faudra donc pas compter sur l’azote de l’horizon 60-90 cm pour satisfaire les besoins en début de cycle, ni même durant la montaison.
Stratégie de Fertilisation Azotée en Fin d'Hiver
Dans ce contexte particulier, il est fortement recommandé d’éviter toute impasse sur le premier apport en sortie d’hiver. Cette recommandation s'applique aux cultures dont la capacité à absorber l’azote en profondeur est réduite, sauf dans les cas où un reliquat azoté élevé sur 0-30 cm est constaté. Cependant, il est essentiel de se limiter à de petits apports, ne dépassant pas 40-50 kg N/ha maximum.

La croissance ralentie des cultures s’accompagne généralement d’une mauvaise absorption de l’azote et, par conséquent, d’une diminution de l’efficacité de l’engrais (mauvais CAU* - coefficient apparent d'utilisation). Cette observation justifie la stratégie de « biberonner » la culture en fractionnant la dose d’azote en 3, voire 4 apports. Cette approche permet de limiter les pertes et d'ajuster la fertilisation en fonction de l'évolution de la situation.
L’utilisation d’outils de pilotage pour ajuster la fertilisation azotée est ainsi recommandée. Il est cependant crucial de rester vigilant quant à l’interprétation de leurs résultats dans ce contexte très particulier et inhabituel.
Spécificités du Triticale et Besoins en Azote
Le poids spécifique (PS) du triticale est en moyenne inférieur de 4 à 5 points par rapport au blé. Cela correspond aux écarts de réfaction généralement pris en compte par les organismes stockeurs entre les deux espèces. Le PS du triticale est généralement équivalent à celui du blé lorsque la fertilisation azotée n'est pas limitante. Les besoins en azote pour le triticale sont voisins de 2.6 kg N/ha par quintal.
Comme pour le blé, il est conseillé de fractionner et de limiter, dès que possible, les apports précoces avant le stade épi 1 cm. Il s'agit d'un point faible majeur du triticale, en raison de l'origine de l'espèce, issue de croisements avec des espèces sensibles comme le blé dur et le seigle. Bien que des différences existent entre variétés, seules GRANDVAL (7) et ROTEGO (6) présentent une faible sensibilité à ce risque. Pour toutes les autres variétés, et en particulier TRIBECA (2), BIENVENU (2), KORTEGO (2), RAGTAC (2), une attention particulière doit être portée à cette sensibilité.
Gestion des Densités de Semis et Sensibilité à la Verse
Depuis plusieurs années, la gamme de précocité du triticale s’est profondément élargie, et le choix de la date de semis doit s’adapter à ces nouvelles caractéristiques. La maîtrise des densités de semis est impérative pour atteindre le potentiel de rendement et limiter les risques de verse et d’oïdium sur cette espèce sensible. Des densités trop élevées sont préjudiciables au rendement.
Le triticale est assez sensible à la verse et doit généralement être protégé. La lutte contre la verse débute par une maîtrise impérative des densités de semis et par un choix variétal judicieux. Les variétés ANDIAMO, BELLAC, KORTEGO et VUKA sont parmi les plus tolérantes à la verse.
Maladies et Ravageurs du Triticale
Le triticale est sujet à un grand nombre de maladies communes avec le blé, mais il développe très rarement la septoria tritici. La présence de Didymella et de S. La principale difficulté concerne la lutte contre l’oïdium, en particulier sur les variétés sensibles telles que BIENVENU, KWS FIDO, SECONZAC et TRISKELL.
Depuis plusieurs campagnes, la rouille jaune est fortement présente sur triticale, en particulier dans l’ouest de la France. Il est important de rappeler que les races de rouille jaune sont très évolutives et peuvent être particulièrement nuisibles sur triticale, nécessitant une surveillance constante et une adaptation des stratégies de protection.
Enfin, la prise en compte de la lutte contre la fusariose se réalise de la même manière que sur le blé. L’intensité des attaques est très variable, mais elle peut conduire au retournement des parcelles dans les cas les plus graves, soulignant l'importance d'une gestion proactive.
En termes de ravageurs, Geomyza tripunctata est l’insecte responsable de certaines attaques. Il s’agit d’une petite mouche qui attaque également le maïs. Sa présence sur triticale a été identifiée pour la première fois en 1995 par Etienne Brunel (INRA Rennes). Les essais de comparaisons variétales ont montré de fortes différences de niveau de sensibilité entre les variétés, ce qui permet d'orienter les choix pour réduire les risques.
