
L'exposition "Jardins" au Grand Palais, qui s'est tenue jusqu'au 24 juillet 2017, a offert une exploration riche et nuancée de la relation entre l'homme et le jardin. Cet amour, profond et multiforme, y transparaît sous une multitude d'expressions artistiques, allant des peintures florales aux herbiers, en passant par les plans de parcs et même les outils de jardinage anciens. Au-delà de la célébration des espaces verts eux-mêmes, l'exposition mettait en lumière une figure essentielle : celle du jardinier, souvent représenté comme un homme âgé, porteur d'une sagesse et d'une humilité particulières.
Le Jardin : Entre Réalité et Idéalisation Artistique
L'exposition "Jardins" au Grand Palais, qualifiée de "promenade jouissive" de Dürer à Cézanne et d'André Le Nôtre à Jean-Louis Othoniel, invitait les visiteurs à "butiner" de bosquet en belvédère. Elle célébrait les jardins, particulièrement français, de la Renaissance à nos jours. L'absence de jardin réel au Grand Palais soulignait un point fondamental : l'exposition se concentrait essentiellement sur la représentation du jardin par les artistes, un sujet qui leur est souvent cher.
Pourtant, le jardin n'était pas uniquement une toile pour l'imaginaire. L'exposition s'ouvrait sur une fresque de Pompéi, une des premières représentations de jardin connues, si l'on exclut la Grèce et l'Égypte. Cette ouverture ancre la thématique dans l'histoire, tout en soulignant que le champ exploré s'étend de la Renaissance à nos jours, avec une concentration sur l'Europe et, plus particulièrement, sur la France. La Renaissance est un moment clé, car c'est à cette période que la recherche scientifique a révolutionné la découverte des plantes.
Le jardin est également envisagé comme une forme d'art, comme l'explique Coline Zellal, conservateur du patrimoine et commissaire associée de l'exposition. La frontière entre le scientifique et l'artistique est souvent floue. Des exemples frappants de cette porosité étaient présentés : un petit film commandé par Albert Kahn sur la croissance des plantes, les herbiers du Muséum d'Histoire naturelle, qui donnent l'impression de véritables œuvres d'art. Les cyanotypes d'algues, réalisés dès le début des années 1840 par la botaniste britannique Anna Atkins, pionnière de la photographie, illustrent parfaitement cette dualité, relevant autant de l'art que de la science. Les formes irréelles des plantes photographiées systématiquement par l'Allemand Karl Blossfeldt au début du XXe siècle renforcent cette idée.
L'art du banal en photographie
La Bordure du Jardin : Un Concept Fondamental
Coline Zellal souligne que "la première définition du jardin, c'est l'hortus conclusus (jardin clos), un jardin se définit par sa bordure, c'est un espace qui est délimité dans la nature, qui est travaillé à la différence de la nature sauvage environnante. Sa bordure c'est un thème fondamental." Cette notion de bordure était mise en évidence à travers des plans de jardins, ainsi que des vues peintes en surplomb, dont la grandiose "Vue du château de Mariemont" (1612) de Jan Brueghel le Jeune. Pour accentuer cette idée, certains tableaux étaient même accrochés derrière une fenêtre, invitant le spectateur à contempler l'espace délimité du jardin.
Le Grand Palais célébrait ainsi les jardins dans leur diversité, qu'il s'agisse de représentations idéalisées comme les bosquets de Versailles emplis de nymphes et d'éphèbes, une "Assemblée dans un parc" de Watteau (1716) ou "Le Déjeuner" de Monet (1873). Même peuplée de divinités, la fresque bucolique de la maison du bracelet d'or (Pompéi, 30-35 après J.-C.) nous paraît plus proche et plus reposante, suggérant une connexion intemporelle avec la nature cultivée.
Une Explosion de Couleurs et de Textures
L'exposition était une véritable explosion de fleurs, avec les massifs frémissants entre ombre et soleil de Claude Monet dans "Le Déjeuner" (1873), les marguerites et orchidées de Caillebotte - peintre et jardinier comme lui -, les couleurs vibrantes du jardin de Bonnard, et les soucis de Koloman Moser. Les "Nymphéas" de Monet étaient présents, non seulement en peinture, mais aussi à travers un petit tirage, un autoportrait photographique unique et émouvant du peintre, où son ombre se reflète sur le bassin.
Le jardin n'était pas toujours printanier. Un "Jardin hivernal au paon" d'Edouard Vuillard côtoyait les lierres et la mousse du jardin d'Orgeval de Paul Strand, des photographies en noir et blanc prises au soir de sa vie. Ces œuvres montraient la diversité des saisons et des humeurs qu'un jardin peut évoquer.

Le thème de la terre, élément fondamental pour un jardin, était abordé de manière artistique par l'artiste japonais Kôichi Kurita. Il a recueilli de la terre tout au long de la vallée de la Loire, l'a tamisée et disposée au sol en carrés, révélant l'incroyable infinité des couleurs qu'il a trouvées. Cette œuvre magnifique, intitulée "Soil Library", constituait une exploration fascinante de la matière brute du jardin.
Le Jardinier : Une Figure Emblématique
Le tableau du jardin ne serait pas complet sans la figure essentielle du jardinier. Ceux représentés dans l'exposition étaient souvent des hommes âgés, des figures humbles et sages. Parmi eux, "Le Vieux jardinier d'Emile Claus", tenant un bégonia sur le bras, entre le soleil du dehors et l'ombre de la maison, et "Le Jardinier Vallier" de Paul Cézanne (vers 1936), comme en méditation sur sa chaise. Ces portraits révèlent une profonde connexion entre l'homme et la terre, un respect pour le labeur et la patience que requiert le jardinage.

L'amour pour les jardins transparaît également chez les artistes. Le peintre allemand prolonge le goût des enlumineurs du Moyen Âge pour les simples fleurs de nos jardins. L'homme nous domine de sa puissance humble et maîtrisée. S'avançant vers son patron avec de pauvres bégonias dans les bras, il va le supplier de faire le nécessaire pour sauver ses créatures. Cette scène, bien que fictive, illustre la passion et la dévotion que peuvent ressentir les jardiniers pour leurs "créatures" végétales.
La Diversité du Sujet : Botanique, Artistique et Technique
"Jardins" fut un vaste projet, visant à refléter toute la diversité du sujet. L'aspect botanique était mis en avant par la recherche scientifique révolutionnaire de la Renaissance. L'aspect artistique se manifestait à travers les innombrables représentations de jardins par des maîtres comme Dürer, Cézanne, Monet, Klimt ("Le Parc", 1910 ou avant), et Vuillard. Une magnifique collection d'outils de jardin complétait l'exposition, illustrant l'aspect technique. On y trouvait des sécateurs aux formes étonnantes et des arrosoirs anciens en céramique, témoins de l'ingéniosité humaine au service du jardin.
Chaque recoin de l'exposition, de "bosquet" en "belvédère", était conçu pour être réjouissant, offrant un "tout petit peu de plaisir", selon Laurent Le Bon, président du musée Picasso de Paris et commissaire de l'exposition "Jardins" du Grand Palais. En ces temps moroses et incertains, le jardin et le jardinage offrent un refuge, un moyen de se ressourcer, de se changer les idées, de méditer. Cela explique sans doute la passion grandissante pour les jardins, même au cœur des villes, entre jardins partagés et végétalisation sauvage ou ordonnée.
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Réflexions sur le Jardin et la Condition Humaine
Le jardin, qu'il soit représenté dans une fresque de Pompéi ou dans une peinture moderne, reste un symbole puissant. Il incarne le désir humain de maîtriser et d'embellir la nature, de créer un espace de beauté et de sérénité. L'exposition du Grand Palais a su capter cette essence, en offrant une promenade à travers les différentes facettes de cette relation complexe et enrichissante.
Les figures des jardiniers âgés, humbles et sages, sont particulièrement touchantes. Elles incarnent la patience, le savoir-faire transmis de génération en génération, et la profonde connexion avec le cycle de la vie. Leur présence dans l'exposition rappelle que le jardinage n'est pas seulement une activité, mais aussi une philosophie, un mode de vie qui invite à l'observation, à la contemplation et au respect du vivant.
Le jardin, qu'il soit réel ou rêvé, scientifique ou artistique, délimité par une bordure ou sauvage, est un espace de transformation et de renaissance. Il est le miroir de nos aspirations, de nos joies et de nos peines. Et à travers les yeux des artistes et des jardiniers, il nous invite à nous reconnecter avec la beauté simple et profonde du monde naturel. L'exposition "Jardins" a offert une précieuse occasion de célébrer cette connexion intemporelle.
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