La Guyane française, écrin de verdure luxuriante, abrite une biodiversité arborée d'une richesse inouïe. Au cœur de cette forêt dense et complexe se trouvent de nombreux arbres fruitiers, dont la connaissance approfondie est essentielle pour la préservation et la valorisation de ce patrimoine naturel unique. Une publication majeure, le « Catalogue annoté des espèces d’arbres de Guyane », est l'aboutissement de décennies de recherches et d'inventaires, offrant une vision inégalée des types d'arbres fruitiers et de leur importance culturelle et écologique dans la région.
Un Travail de Bénédictin : La Genèse du Catalogue Arboréen Guyanais
Le « Catalogue annoté des espèces d’arbres de Guyane », paru dans la revue Adansonia du Muséum national d’Histoire naturelle, est le fruit d'un engagement scientifique exceptionnel, porté par une équipe dévouée, dont l’équipe de l’Herbier IRD de Guyane. Sous la direction de Jean-François Molino (IRD), cet ouvrage monumental représente l'aboutissement de plus de 40 ans d’inventaires forestiers et de travaux d’ethnobotanique. Il présente une liste des espèces d’arbres de Guyane française et contient 1811 taxons représentant 87 familles et 421 genres. Ce travail de bénédictin s'appuie sur la longue histoire de la floristique guyanaise, initiée dès 1775 avec Jean Baptiste Christophe Fusée-Aublet, pharmacien, botaniste et explorateur français (1720-1778).

L'impulsion moderne a été donnée il y a 40 ans avec le programme d’inventaires d’arbres lancé par Marie-Françoise Prévost (plus connue sous le nom de « Fanchon ») et Daniel Sabatier (UMR AMAP - IRD). Parallèlement, les travaux d’ethnobotanique de Françoise et Pierre Grenand, débutés dans les années 1970, ont enrichi considérablement cette entreprise. Jean-François Molino, botaniste et écologue à l’UMR AMAP - IRD, a souligné l'ampleur de cette tâche : « Cette activité d’inventaire et d’identification des arbres nous a conduits à travailler sur les spécimens d’herbier, sur la bibliographie systématique, à échanger avec des spécialistes de différents groupes et parfois à faire nous-mêmes de la systématique ».
La Richesse Taxonomique et Nomenclaturale Révélée
Le catalogue est une source précieuse d'informations sur la diversité des espèces d'arbres de Guyane. Il a permis de recenser 1811 taxons, ce qui représente une unité quelconque des classifications hiérarchiques des êtres vivants, répartis en 87 familles et 421 genres. Parmi ces taxons, 1793 sont des espèces. Des données démographiques originales, telles que l’abondance globale, la fréquence maximale locale et la dispersion géographique, sont données pour les 1293 espèces présentes dans les inventaires d’arbres.
Les travaux de recherche menés pour ce catalogue ont conduit à la reconnaissance de quelques nouveautés taxonomiques et nomenclaturales. Jean-François Molino précise : « Nos travaux ont conduit à la reconnaissance de quelques nouveautés taxonomiques et nomenclaturales, dont une nouvelle combinaison dans le genre Lecythis Loefl. (Lecythidaceae), plusieurs lectotypifications et nouveaux synonymes, ainsi que la réinstallation de Sloanea acutiflora Uittien (Elaeocarpaceae), d’Eugenia sinemariensis Aubl. (Myrtaceae), et de quatre espèces du genre Inga (Leguminosae) ». Ces découvertes et réévaluations sont cruciales pour affiner notre compréhension de la classification des plantes de la région.

Pour pallier l'absence de systématiciens pour certains genres ou familles, les chercheurs ont dû faire eux-mêmes le travail de classement des espèces. C'est ainsi que, peu avant la parution du catalogue, ils ont décrit deux nouvelles espèces du genre Tovomita (Famille Clusiacae). Cependant, le catalogue inclut toujours 143 espèces non nommées, qui sont soit des espèces déjà décrites mais non encore répertoriées en Guyane, soit des taxons nouveaux pour la science. Ces espèces non identifiées représentent un potentiel passionnant pour de futures découvertes et soulignent l'immensité de la biodiversité encore méconnue.
Une autre surprise révélée par les recherches est la plasticité morphologique de certaines espèces en fonction du contexte. Jean-François Molino raconte : « Je connaissais très bien Tapura guianensis (Famille Dichapetalaceae) une espèce assez commune sur la station de recherche de Paracou dans le nord de la Guyane. Tous les spécimens de l’herbier CAY (Herbier IRD de Guyane) indiquaient que c'était un petit arbrisseau d’un à deux mètres maximum de haut ». Cette observation met en lumière la capacité d'adaptation des plantes à leur environnement et l'importance d'une étude approfondie sur le terrain.
La Dimension Ethnobotanique : Une Passerelle entre la Science et les Cultures Locales
Une des particularités les plus remarquables de ce catalogue est sa dimension ethnobotanique. Il livre les noms vernaculaires, ou noms communs, des espèces d'arbres fruitiers et autres, en neuf langues parlées dans ce département d’outre-mer. Ces 4354 noms vernaculaires, désignant 1157 espèces, sont répertoriés en Palikur, Kali’na, Teko, Wayãpi, Wayana, Nengee tongo (Aluku/Ndjuka/Paramaka), Créole, Français, et Portugais du Brésil.
Cette richesse linguistique apporte une forte plus-value au catalogue, d'autant que les ethnobotanistes ont l'habitude de faire des restitutions auprès des communautés avec lesquelles ils travaillent. C'est un juste retour des choses, car les taxinomistes donnent rarement des noms liés aux populations autochtones lorsqu’ils décrivent de nouvelles espèces. Cependant, comme le souligne Jean-François Molino, « Jean Baptiste Christophe Fusée-Aublet a donné beaucoup de noms amérindiens, ou honorant des ethnies amérindiennes, aux genres et aux espèces qu'il a décrits, au grand dam de ses contemporains ne jurant que par le latin et le grec ! ».

Les enquêtes ethnobotaniques ont été fondamentales pour collecter ces informations. Par exemple, une enquête ethnobotanique a été menée dans le village Wayãpi de Zidock (Trois-Sauts) en 1980, en collaboration avec Françoise et Pierre Grenand et des habitants locaux. Ces interactions ont permis de documenter l'utilisation et la perception des plantes par les communautés qui vivent en étroite relation avec la forêt. Kahambag, mope, mombin ou taperebá, tous ces mots venus de différentes langues désignent une même plante, Spondias mombin L. Cet arbre fruitier de la famille des Anacardiaceae a été domestiqué par les Amérindiens précolombiens.
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La connaissance des noms vernaculaires est cruciale non seulement pour la compréhension culturelle, mais aussi pour la conservation. En effet, elle permet de valoriser les savoirs traditionnels et de sensibiliser les populations locales à l'importance de leur patrimoine naturel. Le catalogue est complété par des index des exsiccata, des noms vernaculaires et des noms scientifiques, facilitant ainsi l'accès à cette mine d'informations pour les chercheurs comme pour le grand public.
L'Importance des Inventaires et des Herbiers pour la Connaissance des Arbres Fruitiers
Le catalogue est basé sur des données issues de spécimens d’herbiers et d’inventaires d’arbres. Les noms ont été vérifiés au regard de toute la littérature taxonomique disponible à ce jour. Les herbiers, tels que l'Herbier IRD de Guyane (CAY), sont des collections de plantes séchées et pressées qui servent de références pour l'identification des espèces. Des milliers de spécimens ont été étudiés dans plus de 20 herbiers pour la réalisation de ce catalogue.
Les inventaires forestiers, quant à eux, consistent à recenser les arbres sur des parcelles définies, collectant des données sur leur identification, leur taille, leur répartition géographique et leur abondance. Ces inventaires permettent d'obtenir des données démographiques originales, telles que l’abondance globale, la fréquence maximale locale et la dispersion géographique, pour les 1293 espèces présentes.

L'expertise de terrain accumulée au fil des décennies par les scientifiques est inestimable. Jean-François Molino l'a bien exprimé en qualifiant cet énorme catalogue de « sous-produit » des travaux d’écologie forestière et d’ethnobotanique, soulignant qu'il était impensable de perdre cette expertise au fur et à mesure que les scientifiques prennent leur retraite. Le catalogue sert donc de compilation et de transmission de ce savoir accumulé.
La publication de ce catalogue, disponible dans Adansonia 44 (26): 345-903, sur 559 pages, est un événement majeur pour la connaissance de la biodiversité guyanaise. Il a été publié juste avant le One Forest Summit qui s'est tenu au Gabon, soulignant l'urgence et l'importance de connaître la biodiversité pour mieux la préserver. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 1811 taxons, 87 familles, 421 genres, 1793 espèces et 4354 noms vernaculaires en 9 langues. Ce travail constitue une base solide pour de futures recherches et actions de conservation, notamment pour les arbres fruitiers de Guyane qui jouent un rôle crucial dans les écosystèmes et la culture locale.