
La commune d’Arcueil, en proche banlieue parisienne, avec un peu plus de 20 000 habitants, est confrontée à des problématiques urbaines classiques telles que les difficultés d’accès à l’emploi ou les coupures urbaines. Cependant, elle se distingue par un engagement fort en faveur de la vie citoyenne et une implication des habitants dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques locales. C'est dans ce contexte dynamique qu'a émergé l'ambitieux programme « Arcueil, ville comestible », une démarche initiée en 2014 qui a profondément transformé le paysage urbain et le tissu social de la ville. Ce programme vise à développer en milieu urbain des arbres fruitiers et des plantes comestibles, en les rendant accessibles à tous et à moindre prix, incarnant ainsi une vision de transition écologique concrète et participative.
Genèse d'une Initiative Innovante : Le Programme « Arcueil, Ville Comestible »
L'initiative « Arcueil, ville comestible » trouve ses racines dans le programme sur lequel la municipalité actuelle, de gauche et écologiste, a été élue. Simon Burkovic, élu et militant, a introduit le sujet de la « ville comestible » dans le cadre de la fabrique citoyenne du programme électoral. Si le concept a suscité intérêt et curiosité, il est resté initialement abstrait. C'est en 2015, lors du lancement public de la démarche, que les choses ont pris un tournant sérieux, avec la participation de plus d’une centaine de citoyens. Simon Burkovic, inspiré notamment par les écrits de Vergers Urbains sur le sujet, a vu cette idée prendre forme.
Une fois élus, un travail collaboratif a été mené avec le directeur des services techniques de la Ville pour la rédaction d’une feuille de route. Cette feuille de route, présentée en Conseil municipal en novembre 2014, posait les enjeux, les objectifs et les jalons du programme Ville Comestible. Elle définissait à la fois une vision susceptible de transformer la ville à l’horizon 2030, inspirée par le travail de Rob Hopkins, et des actions concrètes à mener. L'importance de placer les citoyens au cœur du projet a conduit à la création du « collectif Arcueil ville comestible ». Ce groupe informel rassemblait à l’origine les élus intéressés par la démarche, les citoyens engagés et des acteurs partenaires tels que Vergers Urbains, Natureparif et Graines de jardin.
La première réunion du collectif, en mars 2015, a rassemblé 125 personnes pour présenter et lancer la démarche, grâce à la mise en place d’un réseau efficace et à l’engagement des citoyens et des associations. Une seconde réunion en avril a permis de travailler sur la vision, de structurer le collectif et d’engager les premières actions. L'enthousiasme était tel que les personnes présentes souhaitaient même commencer à bêcher immédiatement. C'est ainsi que le jardin Cauchy a été identifié comme un espace ayant le potentiel pour devenir un démonstrateur, et les premiers coups de bêche y ont été donnés en mai 2015.
L'Engagement Citoyen : Un Moteur Essentiel pour la Transformation
La démarche « Arcueil, ville comestible » n'est pas née d'une attente explicite des habitants, mais plutôt de l'initiative de Simon Burkovic autour de la transition écologique. Bien que les citoyens n'aient pas signalé de demande spécifique, les autres élus ont été séduits par la démarche, les thèmes de la ville comestible et l’imaginaire qu’ils véhiculent. L'expérimentation et les actions ont permis au collectif de monter en compétence, confronté à des questions évidentes mais parfois difficiles à résoudre, comme la définition d'un jardin partagé ou la manière de lancer une dynamique collective. Le sujet de la vision a finalement cédé la place aux actions concrètes, prouvant que l'apprentissage par la pratique était primordial.
La mise en place du jardin partagé a été un puissant moyen de créer du lien, de susciter des initiatives individuelles et d’engager une démarche collective. Les membres du collectif ne se connaissaient pas à l’origine, ce qui a rendu cet apprentissage collectif d’autant plus significatif. Chacun a appris à travailler en collectif, découvrant la complexité et la richesse de cette collaboration. Un principe fondamental était que les projets développés par les citoyens soient réellement ouverts sur la ville et ses habitants, évitant ainsi la privatisation derrière des grilles au bénéfice de quelques privilégiés, comme cela peut être observé dans certains jardins partagés parisiens. Pour cela, un système de barrières basses en bois a été mis en place et généralisé sur tous les jardins. Malgré les craintes initiales concernant l’ouverture des jardins, très peu de dégradations ont été observées, une véritable victoire contre la tentation de tout clôturer.
L'inspiration majoritaire, notamment grâce à la popularité des Incroyables Comestibles, était tournée vers l’aspect collectif de la démarche. Cependant, un effet d’appropriation a pu être observé, particulièrement parmi les jardiniers les plus impliqués, conduisant parfois à un sentiment de « vol » lorsque des citoyens peu ou pas engagés venaient se servir. Malgré cela, la fonction sociale, et non productive, est privilégiée dans ces jardins.
Le Rôle Pivot de la Collectivité et l'Expansion du Projet
La Ville d'Arcueil a joué un rôle incontournable dans le développement de cette démarche. En tout premier lieu, elle a réalisé un diagnostic du foncier disponible et des espaces potentiels pour l’installation de jardins partagés, de ruches, d’écopâturages, etc. Ce soutien institutionnel est crucial pour pérenniser et étendre de telles initiatives.
L'aspect pédagogique est également intégré au programme, car pour qu'un jardin fonctionne pleinement, il doit allier plusieurs dimensions : l’appropriation et la citoyenneté, l’implication des services, l’aspect ornemental et la thématique de l’alimentation. Les jardiniers de la Ville sont associés à la démarche, avec l'un d'eux faisant le lien pédagogique avec les écoles de la ville. Les jardins partagés sont ainsi devenus des lieux supports d’expression culturelle et d’accueil d’événements festifs, enrichissant l'offre éducative et culturelle de la commune.
Nouveaux Jardins et Perspectives d'Avenir
L'élan donné par « Arcueil, ville comestible » continue de se manifester à travers l'ouverture de nouveaux espaces dédiés au jardinage partagé. Le Samedi 9 avril a marqué le lancement d’un nouveau jardin partagé à Arcueil. Près de 30 personnes se sont mobilisées tout au long de la journée pour valoriser un espace délaissé situé au 5 av Convention, au pied d’une résidence gérée par Opaly. Ce projet est soutenu par le bailleur et accompagné techniquement par Vergers Urbains. Des rendez-vous réguliers sont prévus pour démarrer au mieux la création du jardin. Ces rendez-vous ont débuté par un atelier semis le lundi 4 avril et se poursuivront avec un nouvel atelier semis et la création de plusieurs bacs à compost. L'enthousiasme est tel que certains futurs adhérents sont déjà prêts à étendre cette dynamique à d’autres espaces de la résidence.
Un autre exemple concret de cette effervescence est l'installation discrète qui a pris place sur le belvédère de Belleville, réalisée en deux après-midi pendant le festival Irrueption. Ces initiatives illustrent la construction ambitieuse d'un programme politique et citoyen inspiré par les thèmes de la transition et de la ville comestible.
Le jardin partagé du foyer Roure, situé rue Paul-Bert, est un autre lieu emblématique de cette dynamique. Inauguré il y a un an, il fonctionne jusqu'à présent en autogestion. Catherine Klintoe, conseillère municipale « Arcueil ensemble » et initiatrice de ce jardin, souligne l'importance des événements festifs pour fédérer la communauté. Le potager a ainsi été le théâtre d'un pique-nique participatif et ouvert à tous, un moyen de faire découvrir ce lieu convivial. Actuellement, le fonctionnement est informel : les participants effectuent les tâches nécessaires et communiquent par messages pour signaler l'arrosage ou le repiquage des salades. Les parcelles ne sont même pas délimitées, tout appartient à tout le monde, reflétant un esprit de partage et de collaboration.
Malgré l'absence apparente de règles formelles, la création de ce lieu s'inscrit pleinement dans le projet de Ville comestible, destiné à redonner une place à la nature en milieu urbain. Les bacs de persil, cerfeuil et carottes, ainsi que les carrés de myrtilles, framboises et patates, sont installés sur une réserve foncière de la ville. Catherine Klintoe insiste sur le fait que tout est bio, un point que Benjamin, 29 ans et visiteur régulier du potager, apprécie particulièrement. Benjamin décrit une atmosphère conviviale avec la présence de jeunes retraités dont les enfants sont partis, et à qui il donne parfois un coup de main pour les efforts physiques. Cependant, il exprime une réserve quant à la population du jardin, qu'il trouve « un peu trop uniforme » en termes d’âge, d’origine et de catégorie socioprofessionnelle, s'interrogeant pourquoi la nature, censée être la chose la plus accessible qui soit, n'attire pas des profils plus variés. Catherine Klintoe espère que des événements comme le pique-nique convaincront de nouvelles personnes de pousser la barrière du jardin, insistant sur le fait que c'est un lieu « vraiment ouvert à tous » et où l'atmosphère est « très conviviale ». À terme, une structuration en association et la signature de la charte de la ville relative à ce type d'endroits sont envisagées.

Un Bilan Prometteur et une Influence Élargie
Bien que la démarche soit encore récente pour en faire un bilan exhaustif, il est certain que « Ville Comestible » influence et oriente les nouveaux projets d’aménagement à Arcueil. Des végétaux comestibles (arbres fruitiers, plantes odorantes) ont été plantés dans certains espaces publics lors de leur requalification, intégrant ainsi la dimension comestible au cœur même de l'urbanisme. Personne ne pensait que la démarche prendrait une telle ampleur. Aujourd’hui, « Ville Comestible » rayonne au-delà d’Arcueil et même au-delà de l’Île-de-France, devenant une véritable vitrine pour la ville. L'objectif est de poursuivre cette dynamique, de continuer à développer le programme, afin de démocratiser la notion de transition écologique et de faire prendre conscience à chacun de sa capacité à agir de manière concrète. Cette approche holistique, mêlant jardinage, engagement citoyen, éducation et aménagement urbain, démontre qu'une autre façon de vivre la ville est possible, plus résiliente, plus conviviale et plus respectueuse de l'environnement.