L'œuvre monumentale d'Antoine Joseph Dezallier d'Argenville, "La Théorie et la Pratique du Jardinage", s'impose comme un jalon fondamental dans l'histoire de l'aménagement paysager et de l'horticulture. Ce traité, véritable bible pour les concepteurs de jardins des siècles passés et source d'étude précieuse pour les contemporains, systématise les principes qui ont régi la création des magnifiques jardins à la française. Il est non seulement une fenêtre sur les techniques et l'esthétique d'une époque, mais également un témoignage de l'engagement d'un homme à codifier un art alors en pleine floraison.

L'Auteur, son Contexte et la Paternité contestée de l'Œuvre
Antoine Joseph Dezallier d'Argenville, l'esprit derrière ce classique, n'était pas qu'un simple théoricien des jardins. Il fut successivement Maître de Comptes pour Paris et conseiller du Roi de France, des fonctions qui témoignent de son statut social et de son implication dans la haute administration de son temps. Au-delà de ces charges officielles, il se distinguait par un éclectisme remarquable, étant à la fois écrivain, naturaliste et collectionneur. Son érudition s'étendait également aux arts, puisqu'il étudia l'architecture sous la tutelle d'Alexandre Le Blond, le dessin avec Bernard Picart, et la peinture sous la direction de Roger de Piles. Cette formation multidisciplinaire lui conférait une perspective unique pour aborder l'art complexe de la création de jardins.
La première édition de cet ouvrage capital fut publiée anonymement en 1709 à Paris. Cependant, la paternité de "La Théorie et la Pratique du Jardinage" fut rapidement sujette à confusion, notamment lors de la parution de sa troisième édition en 1722, qui vit le nom d'Alexandre Le Blond apparaître sur le titre, remplaçant les initiales de l'auteur présentes dans la seconde édition. Cette attribution erronée a persisté pendant plusieurs années, y compris dans les trois éditions contrefaites publiées à La Haye chez le Sieur Husson, ainsi que dans la traduction anglaise réalisée par M. James de Greenwich, dont trois éditions parurent à Londres, la dernière en 1743.
Une méprise aussi considérable ne pouvait laisser l'auteur indifférent. Dès qu'Antoine Joseph Dezallier d'Argenville s'en aperçut, il intervint activement pour rétablir la vérité. Il écrivit aux éditeurs en Hollande et en Angleterre, et s'adressa également aux journalistes de France. Ces derniers publièrent sa lettre en avril 1739, document dans lequel il fut contraint de se déclarer publiquement l'auteur de cet ouvrage. Cette rectification souligne non seulement l'importance qu'il accordait à son œuvre, mais aussi la nécessité de clarifier une contribution qui, selon lui, n'était due qu'en partie à Le Blond, dont le rôle principal fut de fournir les dessins pour la majorité des planches.
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L'Évolution et la Réception d'un Traité Fondateur
La popularité et l'influence de "La Théorie et la Pratique du Jardinage" se manifestent à travers la succession de ses éditions et rééditions, chacune apportant son lot d'améliorations et de précisions. Après la première édition anonyme de 1709, une seconde édition, considérablement augmentée, parut quatre ans plus tard, en 1713, avec les premières lettres du nom de l'auteur. Le livre connut ensuite une troisième édition en 1722. L'ouvrage est considéré comme ayant réduit à un système les méthodes du grand André Le Nôtre (1613-1700), l'architecte-paysagiste dont les réalisations ont marqué le style des jardins de Versailles, des Tuileries et de Fontainebleau. C'est en ce sens qu'il est resté, et demeure encore aujourd'hui, une autorité standard sur le jardin formel.
La reconnaissance de l'œuvre ne se limita pas aux frontières françaises. Son succès transparaît dans le fait qu'elle fut publiée cinq fois à Paris, trois fois à La Haye, et trois fois à Londres. La traduction anglaise par J. James, "The Theory and Practice Of Gardening", apparue en 1712, joua un rôle significatif dans l'histoire des jardins britanniques en introduisant un élément architectural distinctif : le "ha-ha", une fosse sèche dont la première utilisation à grande échelle fut à Stowe en 1713. Cette adoption internationale témoigne de la pertinence et de la portée universelle des préceptes de Dezallier.
Les éditions ultérieures cherchèrent à surpasser les précédentes en termes de richesse et de complétude. La quatrième édition, par exemple, est souvent présentée comme la plus complète et illustrée, étant revue, corrigée, augmentée considérablement et enrichie de nouvelles planches. Ces révisions continues ont permis d'affiner les informations et d'intégrer les développements récents de l'art du jardinage, garantissant ainsi que l'ouvrage reste pertinent pour les praticiens et les amateurs. "Jamais auparavant un livre n'avait exposé les principes d'un style aussi sûrement et intelligiblement par des préceptes instructifs," a souligné Gothein, cité par Henrey, soulignant la clarté et la systématicité de l'approche de Dezallier.
L'Anatomie du Jardin Formalisé : Contenu et Structure de l'Œuvre
"La Théorie et la Pratique du Jardinage" est un traité exhaustif qui détaille avec précision la conception, l'aménagement et l'entretien des "beaux jardins appelés communément les jardins de plaisance et de propreté." L'ouvrage est organisé de manière méthodique, offrant une exposition systématique des pratiques du jardinage à la française, telles qu'elles étaient incarnées par André Le Nôtre. Il s'agit d'un guide complet, allant des principes généraux aux spécificités techniques, couvrant tous les aspects essentiels à la création d'un jardin d'agrément.
Le texte est divisé en quatre parties distinctes, chacune abordant un domaine spécifique de l'art du jardinier :
Première Partie : Fondations et Dispositions Générales
Cette section initiale est un avertissement et un guide sur la manière de penser le jardin dans son ensemble. Elle débute par le choix de la situation du terrain et les critères à observer pour une disposition optimale. Elle explore ensuite les dispositions et distributions générales des jardins, fournissant des plans et des schémas pour organiser l'espace. Les éléments clés du jardin formel sont détaillés :
- Parterres et plates-bandes de différentes espèces, véritables tableaux végétaux.
- Allées, contre-allées et palissades, structurant les circulations et les perspectives.
- Bois et bosquets en général, créant des espaces ombragés et intimes.
- Boulingrins ou renforcement de gazon, ainsi que les grandes rampes, glacis, talus et tapis de gazon, avec la manière de les plaquer, semer et entretenir.
- Portiques, berceaux, cabinets de treillages et de verdures, figures, vases et autres ornements servant à la décoration et à l'embellissement des jardins. Ces éléments sont essentiels pour ajouter une dimension sculpturale et architecturale au jardin.
Seconde Partie : Géométrie et Travaux de Terrassement
La deuxième partie est dédiée aux aspects techniques et aux pratiques de géométrie nécessaires pour transposer les plans sur le terrain. Un chapitre préliminaire présente les pratiques de géométrie décrites sur le papier, avec la manière de les rapporter fidèlement sur le terrain. Elle aborde également les travaux physiques indispensables à l'aménagement :
- La manière de dresser un terrain et de fouiller et transporter les terres.
- Les différentes terrasses et escaliers, avec leurs proportions les plus justes.
- La manière de tracer sur le terrain toutes sortes de dessins, assurant la précision et la symétrie chères au style français.

Troisième Partie : Botanique et Pratiques de Plantation
Cette section s'intéresse à la vie végétale du jardin, de la sélection à l'entretien. Elle commence par le choix des arbres convenables aux jardins de propreté, en détaillant leurs bonnes et mauvaises qualités. Elle explore ensuite les techniques de plantation :
- La manière de planter toutes les différentes parties d'un beau jardin.
- Le soin à prendre des jeunes plants pour les bien élever, avec les moyens de les garantir des maladies et insectes qui les attaquent.
- Les pépinières et le soin qu'on doit en prendre, avec la manière d'élever de graine tous les plants qu'on emploie dans les jardins de propreté.
- Les espèces spécifiques telles que les orangers, jasmins, grenadiers, myrtes, et autres arbrisseaux de fleurs, avec la méthode d'en élever de graine, de marcottes, ou de choisir ces arbres tout grands, ainsi que la manière de les planter, greffer, et le temps où ils fleurissent.
- La culture des orangers et des autres arbrisseaux de fleurs, avec le moyen de rétablir les plantes infirmes.
- Les fleurs employées ordinairement dans les plates-bandes des parterres, avec la manière de les semer, de les cultiver et de les multiplier.
- La place convenable à chaque fleur dans les jardins, et les différentes décorations des parterres suivant les saisons, montrant l'importance de la planification saisonnière.
Quatrième Partie : L'Hydraulique au Service du Jardin
La dernière partie est dédiée à l'art et à la technique de l'eau, un élément indispensable aux jardins de plaisance. Elle couvre l'origine des fontaines, la recherche des eaux, et la manière de les conduire aux jardins. Des principes plus techniques sont également abordés :
- La pente des eaux et la mesure des eaux.
- Les proportions des conduites avec les réservoirs.
- La construction des bassins, cascades, buffets d'eau et réservoirs.
- La distribution des eaux et l'entretien des eaux et fontaines, garantissant la pérennité des aménagements hydrauliques.
Ce découpage illustre bien la nature comprehensive de l'œuvre, qui ne se contente pas d'une approche esthétique, mais intègre également des considérations pratiques, techniques et scientifiques, faisant de ce livre un outil d'apprentissage inégalé pour l'époque.
L'Iconographie : Miroir Visuel des Principes du Jardinage
Un aspect fondamental de "La Théorie et la Pratique du Jardinage" réside dans sa richesse iconographique. L'ouvrage est en effet orné d'un nombre considérable de planches gravées en cuivre, la plupart du temps dépliantes ou à double page, qui complètent et éclairent le texte avec une précision remarquable. Ces illustrations ne sont pas de simples ornements, mais des composantes essentielles à la compréhension des principes exposés par Dezallier d'Argenville.
Le nombre de planches varie selon les éditions, ce qui atteste des efforts constants d'enrichissement. On trouve mention d'éditions illustrées de 38, 42, ou même 49 planches, dessinées en grande partie par D'Argenville lui-même et par Le Blond. Alexandre Le Blond, malgré l'attribution erronée de la paternité du texte, a joué un rôle crucial en fournissant les dessins pour la plus grande partie de ces planches, beaucoup étant gravées par Mariette.
Ces gravures présentent une diversité de sujets indispensables à la conception et à la réalisation d'un jardin formel :
- Plans et dispositions générales de jardins, offrant des vues d'ensemble sur l'organisation spatiale.
- Nouveaux dessins de parterres (désignés comme B1-7), révélant la complexité et la beauté des broderies végétales.
- Bosquets (C1-10) et boulingrins (D1-2), avec des aménagements variés.
- Portiques de treillage et de verdure (E1-2) et autres structures architecturales.
- Pratiques de géométrie (F1-4), détaillant les méthodes pour transposer les dessins sur le terrain.
- Terrasses (G) et escaliers de pierre et de gazon (H1-3), des éléments architecturaux majeurs.
- Des plans généraux de jardin à la fois sur papier et sur le terrain (I), ainsi que des exemples de parterres et bosquets conçus de la même manière (K).
- Des représentations de cascades (L) et autres aménagements hydrauliques.
Ces planches sont d'une importance capitale car elles permettent de visualiser concrètement les concepts abstraits du texte, rendant l'ouvrage "compréhensible pour différents publics". Elles offrent une vision claire des formes, des proportions et des techniques, facilitant ainsi l'application des principes du jardinage par les architectes-paysagistes et les jardiniers.
Dans certaines réimpressions anastatiques modernes, l'iconographie est enrichie par des reproductions d'incisions coévales. Par exemple, une édition limitée mentionne des reproductions de vues de Versailles, de la Régie de Marly (aujourd'hui détruite) publiées par Demortian en 1714-1715, des jardins de la résidence de S.A.S. le prince de Savoie publiés en 1736-1737 par les héritiers de Geremia Wolff à Vienne, et une sélection d'incisions concernant les villas patriciennes de Comazzo, Belgioioso et Castellazzo, éditées à Milan par Marcantonio Dal Re entre 1727 et 1743. Ces compléments visuels augmentent encore la valeur documentaire et historique de l'ouvrage, en le replaçant dans un contexte artistique et géographique plus large.
Les Divers Visages de l'Édition : de l'Original au Fac-similé
La longue et riche histoire éditoriale de "La Théorie et la Pratique du Jardinage" se manifeste par une grande diversité de formes et de présentations, allant des éditions originales aux réimpressions modernes. Cette variété témoigne de l'attrait constant de l'œuvre et de son statut de classique du genre.
Les éditions anciennes sont souvent décrites avec une attention particulière à leur reliure et leur état. On trouve des exemplaires reliés en plein veau havane marbré, avec un dos à nerfs orné de caissons à fleurons et de filets dorés sur les coupes, avec des tranches rouges et des guirlandes en tête et queue. D'autres sont en basane fauve, avec un dos orné et des tranches jaspées. Des descriptions mentionnent des reliures en veau époque, parfois usagées, avec des mors fendus ou des coiffes arasées, mais souvent expertement restaurées, regarnies à l'identique avec des tranches rouges et des gardes marbrées. L'état des livres varie naturellement, allant de "Bon état", "Assez bon" à "Hervorragend" ou "As New" pour les copies non lues. Des précisions sont parfois apportées sur les dimensions (in-4, 8°, 260x190 mm, 25,5 cm), la pagination (ex. : X, 482 pages, ou [8], 293, [11] pages), et la présence d'un frontispice en rouge et noir ou de figures en xilographie dans le texte.
La popularité de l'ouvrage a également conduit à de nombreuses réimpressions. Celles-ci cherchent à rendre accessible ce texte fondamental. Par exemple, une réimpression de l'édition de 1747 de P.J. Mariette a été publiée par Minkoff à Genève en 2002, sous une couverture souple, dans un état parfait ("As New"). Une autre belle réimpression anastatique d'un classique, celle de la troisième édition de 1739 par les types de Jean Martin Husson à La Haye, est également mentionnée. Ces réimpressions sont parfois éditées avec des caractéristiques de luxe, comme des éditions limitées. Une description détaillée d'une telle édition limitée mentionne 500 exemplaires, dont 100 "ad personam" reliés en cuir, 200 numérotés de I à CC reliés en peau, et 200 numérotés de 1 à 200 reliés en demi-peau. Ces éditions "ad personam" présentent souvent des reliures en cuir avec des frises dorées, un format in-8 (21x26 cm), et peuvent inclure en appendice des "Monumenta" ou documents iconographiques supplémentaires.
Ces descriptions révèlent que l'œuvre de Dezallier d'Argenville est non seulement un traité de jardinage, mais aussi un objet de collection et d'étude bibliophilique, dont chaque édition et réimpression possède ses propres caractéristiques et son histoire, enrichissant la perception de son héritage culturel et scientifique. L'existence d'exemplaires provenant d'anciennes bibliothèques, parfois plastifiés et étiquetés, ou avec des notes manuscrites, témoigne de son utilisation et de sa diffusion au fil des siècles. Les restaurations de reliures, les annotations marginales ou même les quelques pages brunies ou maculées contribuent à l'histoire de chaque exemplaire, racontant son parcours depuis l'atelier de l'imprimeur jusqu'aux mains du lecteur ou du collectionneur.
Les métiers de l'horticulture avec Raphaël Odin (émission matinale)
L'Héritage Durable et la Compréhension Universelle
L'influence de "La Théorie et la Pratique du Jardinage" s'étend bien au-delà des cercles de l'horticulture et de l'architecture paysagère. En effet, sa méthodologie et sa clarté ont contribué à établir un langage universel pour la conception des jardins, le rendant compréhensible pour un public varié. Qu'il s'agisse d'un étudiant en cinquième année, découvrant les bases de l'aménagement paysager, ou d'un professionnel expérimenté cherchant des références historiques et techniques, l'ouvrage offre des niveaux de lecture adaptés à chacun.
L'aspect "compréhensibilité de la réponse" de ce traité est remarquable. En décrivant la manière de dresser un terrain, de tracer des figures géométriques sur le sol, ou de planter des arbres et des fleurs, Dezallier d'Argenville utilise un langage précis et des instructions détaillées qui ne nécessitent pas de connaissances préalables complexes. Les nombreuses planches gravées, qui accompagnent le texte, sont d'une aide précieuse pour visualiser les concepts et les étapes, rendant l'apprentissage intuitif. Cette approche didactique a assuré la pérennité de l'ouvrage et sa capacité à former des générations de jardiniers et de concepteurs.
De plus, l'œuvre a contribué à "éviter les clichés et les idées fausses courantes" concernant le jardinage. En systématisant les pratiques de Le Nôtre, elle a offert une base théorique solide, loin des improvisations ou des traditions orales parfois imprécises. Elle a établi des standards pour la symétrie, la perspective, la gestion de l'eau et la composition végétale, qui sont devenus des marques de fabrique du jardin à la française. Cette rigueur a permis de diffuser des connaissances fiables et de promouvoir une compréhension approfondie des principes qui sous-tendent ces créations paysagères majestueuses.
L'importance du traité réside aussi dans sa capacité à inspirer une réflexion critique et une "pensée latérale". En présentant les méthodes de construction des terrasses, des escaliers, des fontaines ou des bosquets, il ne se contente pas de donner des recettes, mais invite à comprendre la logique derrière chaque choix. Par exemple, la section sur l'hydraulique, traitant de la recherche des eaux, de leur conduite et de leur distribution, pousse le lecteur à penser en termes de ressources naturelles, de physique et d'ingénierie, bien avant que ces disciplines ne soient formalisées comme elles le sont aujourd'hui.
Enfin, en tant que "référence absolue en la matière", selon Fowler, et "l'œuvre française la plus influente sur la conception des jardins de la première moitié du XVIIIe siècle", "La Théorie et la Pratique du Jardinage" reste une source crédible et incontournable. Elle permet de s'immerger dans la mentalité et les techniques d'une époque charnière pour l'art des jardins, offrant des "informations fiables et pertinentes" pour quiconque s'intéresse à l'histoire, à la conception ou à la restauration des jardins historiques. Son influence perdure, non seulement dans la préservation des grands parcs et jardins existants, mais aussi dans l'inspiration qu'elle continue d'offrir aux créateurs contemporains.