Comprendre le phénomène de l'émission fontaine et de l'éjaculation féminine

S’il est un fluide sexuel qui remporte la palme du mystère et qui est une grande source de fantasmes, c’est bien le liquide émis par les femmes fontaines. On l'appelle aussi « émission fontaine, ou "squirting" en anglais », précise le coauteur de Femmes fontaines et éjaculation féminine (éd. In Press), le Dr Samuel Salama. Gynécologue et sexologue, il a consacré une thèse et mené une étude scientifique sur le sujet. Mais de quoi est composé ce liquide qui répond au doux surnom de « nectar des dieux » ? Peut-on parler d’éjaculation féminine ? Ce liquide est-il en réalité de l’urine ?

L’éjaculation féminine, souvent désignée sous l’expression « femmes fontaines » en France, est un phénomène sexuel féminin qui suscite fascination, débats et recherches. Explorons ensemble l’histoire de cette manifestation physiologique à travers les âges et les cultures, son évolution dans la littérature scientifique et médicale, ainsi que sa réalité biologique.

Schéma anatomique du complexe clitorido-urétro-vaginal

Perspectives historiques et culturelles

Mystère entre les mystères, ce fameux liquide intrigue les hommes depuis trèèès longtemps. Déjà, durant l’Antiquité, Hippocrate et Aristote avaient étudié la question. Pour les deux savants, « l’émission fontaine pouvait participer à la reproduction en se mêlant à la semence de l’homme et c’est cette combinaison qui permettait de concevoir un enfant », rappelle le Dr Salama. Donc à l’époque, ce liquide était perçu de manière très positive.

Dans l’antiquité gréco-romaine, les fluides féminins, nommés « liquor vitae », étaient considérés comme contenant l’essence vitale nécessaire à la création de la vie. La tradition taoïste évoque « la voie des trois eaux » : la première eau (lubrification), la seconde eau (début de l’orgasme), et la troisième eau (éjaculation à l’apogée de l’orgasme). Le Kama Sutra (200-400 apr. J.-C.) mentionne que « la semence de la femme coule continuellement » pendant l’acte sexuel. Dans le Japon du 16ème siècle, le fluide éjaculatoire féminin était considéré comme un aphrodisiaque aux vertus rajeunissantes.

Ce n’est que bien des siècles plus tard, avec l’invention du microscope, que l’on découvre que « ces émissions fontaines ne contiennent aucune cellule et n’ont donc aucun rôle dans la reproduction. "Pire", on découvre qu’elles ne sont que la pure manifestation de la jouissance féminine », raconte le gynécologue sexologue. Dès lors, ce nectar des dieux n’est plus vraiment considéré avec bienveillance, et les femmes fontaines devaient être « soignées ».

Évolution de la compréhension médicale

Le passage d’une vision sacrée à une approche anatomique de l’éjaculation féminine s’est opéré progressivement avec les avancées médicales. Reinjier De Graaf (1664-1673) fut le premier scientifique à décrire précisément les organes génitaux féminins et les glandes péri-urétrales.

En 1950, le gynécologue allemand Ernst Gräfenberg identifie une zone érogène sur la face antérieure du vagin, côté pubis, particulièrement sensible aux caresses ou à la pénétration, dont la stimulation permet l’émission par l’urètre d’un liquide glaireux produit par les glandes péri-urétrales dites de Skène. Mais, ce n’est que trois décennies plus tard qu’apparaîtra la notion de « Point G ». On la doit à Franck Addiego, médecin américain qui mentionne « the Gräfenberg spot » dans une publication scientifique de 1981.

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Cependant, certains scientifiques ont remis en question l’existence anatomique d’un point G, comme Terrence Michael Hines en 2002. Des modèles d’IRM et d’échographie publiés en 2009 par Pierre Foldes et Odile Buisson ont montré que le clitoris était éminemment dynamique lors de l’excitation. Ils ont proposé de parler de fonction clitoro-urétro-vaginale plutôt que d'une structure fixe. Irwin Goldstein, spécialiste américain, a suggéré en 2022 de parler désormais de « zone G ».

De quoi est composé le liquide ?

On arrive à la question à un million d’euros. Plusieurs gynécologues interrogés par le passé n’ont pas réussi à se mettre d’accord, certains parlant d’éjaculation féminine produite par les glandes de Skene - sorte de vestige féminin de la prostate - et dont la composition est proche du liquide prostatique produit par ces messieurs, et d’autres évoquant « un liquide mystère dont la composition est proche de l’urine, sans en être ».

Pour en avoir le cœur net, le Dr Salama a mené en 2014 une étude sur sept femmes fontaines. « Nous leur avons fait passer trois échographies rapprochées : la première après avoir uriné, la seconde après une stimulation sexuelle, et la troisième juste après l’émission fontaine », décrit le gynécologue. Les résultats démontrent clairement que ce fluide est une émission involontaire d’urine provenant de la vessie avec une participation accessoire et non indispensable de la prostate féminine. La présence d’urée, de créatinine et d’acide urique signe la production rénale de ce liquide.

L'étude a révélé que, alors que la vessie de ces femmes était vide après la miction, elle se remplissait très rapidement sous l’effet de la stimulation sexuelle. Juste après avoir émis le liquide, la vessie était de nouveau vide. En résumé, ce liquide mystérieux est donc bien de l’urine, ou, plus politiquement correct, « un ultra filtrat provenant du plasma sécrété par les reins stocké dans la vessie et expulsé lors de la jouissance sexuelle ».

Distinguer les phénomènes : éjaculation vs squirting

Il est important de distinguer deux phénomènes souvent confondus : l’éjaculation féminine proprement dite (émission d’un liquide blanchâtre en petite quantité) et le « squirting » (expulsion plus abondante d’un liquide clair).

Si l’émission fontaine peut être spectaculaire, avec un jet puissant de liquide, et laisser penser que le terme d’éjaculation est approprié, en réalité, l’éjaculation féminine passe souvent totalement inaperçue. « C’est un liquide blanchâtre produit par la prostate féminine, et cela représente un volume émis de moins de 1 ml », précise le Dr Salama. L’origine du liquide émis par les femmes fontaines a été parfois, à tort, attribué à la prostate féminine. Mais le faible volume de ces glandes (2 à 4 ml) rendait peu crédible cette hypothèse pour des émissions pouvant dépasser 150 ml. L'absence de PSA chez certaines participantes confirme l’hypothèse que l’émission fontaine et l’éjaculation féminine sont deux phénomènes distincts.

Mécanismes physiologiques et psychologiques

Si toutes les femmes ne sont pas des femmes fontaines, « toutes les femmes peuvent le devenir car il n’y a pas de prédisposition anatomique ». En pratique, il existe deux catégories. D'une part, les « femmes fontaines dépendantes » : en stimulant la zone clito-urétro-prostato-vaginale - soit le point G -, on déclenche un torrent de plaisir, et la vessie se vide par effet mécanique de la pression.

D'autre part, les « femmes fontaines autonomes », qui ont une émission systématique associée à l'orgasme. Là, il s’agit d’un mécanisme cérébral : ces femmes parviennent à désactiver la zone du « qu’en-dira-t-on ? », ce qui leur permet de totalement lâcher prise. Cela correspond à un emballement cérébral dans le cortex orbito-frontal qui va gagner le centre sociétal du contrôle de la miction.

Diagramme illustrant les deux types d'émission de fluides

Prévalence et impact sur la vie sexuelle

Bien que difficile à déterminer, la prévalence de ces femmes qui ont eu occasionnellement ou régulièrement une expulsion de liquide durant la stimulation sexuelle serait de 10 à 40 % des femmes. Une étude internationale menée dans 16 pays a révélé que l’âge médian de la première émission est de 24 ans.

Charlotte Methorst, membre du comité d’andrologie et de médecine sexuelle de l’Association française d’urologie, rappelle que l’éjaculation féminine n’est pas un phénomène pathologique. Un travail universitaire mené en France auprès de 1 700 femmes et 1 300 partenaires a montré que près de 90 % des femmes bien informées sur ces réactions physiologiques avaient un ressenti positif. Elles décrivent souvent une vie sexuelle plus épanouie, avec des rapports et des orgasmes plus fréquents.

Il est crucial de pouvoir rassurer les femmes et leurs partenaires sur ce phénomène parfois associé à l’orgasme, parfois distinct de celui-ci, mais qui semble s’accompagner d’une meilleure entente dans la relation quand il survient. L'éducation sexuelle complète et démystifiée permet aux femmes et à leurs partenaires de comprendre et d’accepter ce phénomène naturel sans honte ni tabou.

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