Tintin et l’Architecture : Entre Réalité Historique et Fascination Gothique

L'univers d'Hergé, loin de se limiter à une simple succession de péripéties, constitue un véritable monument de la culture du XXe siècle. En décembre 1978, à la veille de fêter le cinquantenaire de la création de Tintin, Hergé se livrait, avec brio, pour Lire, à un exercice de ventriloquie quasi schizophrénique : faire parler son personnage. Cette autonomie, comme la dépendance du personnage illustre par rapport à son créateur, met en lumière une œuvre empreinte de mystère, d’histoire et du charme de la découverte. Pour garantir un maximum de précision, Hergé s’est consacré à l’étude de la mécanique, de l’aéronautique et des innovations technologiques. Cependant, certaines aventures s’inspirent directement de monuments et d’événements historiques, qui apportent profondeur et substance au récit, en particulier à travers le prisme de l’architecture gothique.

Plan général du château de Moulinsart

Les racines médiévales dans les Aventures de Tintin

Les Aventures de Tintin nous plongent dans une réalité empreinte de mystère, d’histoire et du charme de la découverte. En complément de ces albums, trois aventures s’inscrivent également dans ce contexte, mais, curieusement, leur récit se déroule sur le continent européen, berceau de l’architecture gothique. Le Sceptre d’Ottokar, L’Île Noire, Le Secret de La Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge conjuguent, en effet, mystère, histoire et architecture. À travers le château de Ben More en Écosse, le château de Kropow en Syldavie et les passages souterrains du château de Moulinsart en Belgique, les énigmes se dévoilent, comme si le passé détenait la clé de leur solution. Tous ces monuments ont en commun le style gothique, exprimé dans leurs éléments et structures caractéristiques. Il est vrai que de nombreux artistes ayant collaboré avec Hergé avaient une prédilection pour les récits et les éléments médiévaux. C’est le cas, par exemple, de Jacques Laudy, qui se définissait lui-même comme : « Un vaillant chevalier du Moyen Âge, né par erreur au XXᵉ siècle ».

L’énigme du château de Ben More

Publié entre 1937 et 1938, L’Île Noire met en scène le château de Ben More, érigé sur une île déserte, au large des côtes écossaises. De nombreux chercheurs se sont interrogés sur le monument qui aurait inspiré Hergé, mais les sources disponibles ne permettent pas d’aboutir à une conclusion définitive. La structure du château de Ben More se distingue par son architecture militaire défensive qui rappelle celle de plusieurs châteaux écossais. Donjon, escaliers en colimaçon, portails ogivaux et pont en arc brisé permettent de situer sa construction entre le XIIIᵉ et le XVᵉ siècle. Le portail menant à la tour adopte, quant à lui, un style plus primitif, avec des chapiteaux corinthiens similaires à ceux qui ornent le portail du château de Kropow. En réalité, ce n’est qu’à partir du XIIIᵉ siècle que le gothique s’étend à l’architecture militaire, jusque-là réservé aux édifices religieux.

Il est important de considérer à la fois les versions couleur et la version originale en noir et blanc de cet album. Les éditions de 1938 et 1943 ne comportaient, en effet, aucun élément gothique. Ceux-ci ne furent ajoutés qu’ultérieurement pour la publication définitive de 1965. Hergé s’est rendu dans le sud de l’Angleterre en mars 1937, où il a sûrement collecté des informations précieuses pour nourrir son récit. Dans la version originale de l’album, où portails et fenêtres présentent des arcs en plein cintre, on retrouve des traces du château de Northampton, édifié au XIᵉ siècle. Toutefois, c’est la version de 1965 qui introduit la profusion d’éléments gothiques mentionnée précédemment. Le château de Windsor illustre ce style, avec ses tours circulaires et ses portails ogivaux (Hergé y fait référence dans son album inachevé Tintin et l’Alph-Art). Bien que sa construction ait débuté au XIᵉ siècle, Windsor a connu, du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle, de nombreuses transformations intégrant des éléments gothiques. C'est l’un des exemples les plus emblématiques du gothique tardif anglais, ou gothique perpendiculaire. Le château d’Arundel est sans doute l’exemple le plus proche du château de Ben More, avec un donjon circulaire et des fenêtres ogivales comparables.

Le Sceptre d’Ottokar et le poids de l’histoire syldave

Paru entre 1938 et 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Le Sceptre d’Ottokar reflète en filigrane les tensions politiques et militaires propres à cette période troublée de l'histoire. Pour détourner ses lecteurs de la réalité, Hergé imagine l’affrontement de deux nations fictives des Balkans. Le sceptre d’Ottokar, emblème de la souveraineté syldave, incarne à la fois l’indépendance et la légitimité du roi actuel, Muskar XII. Cette relique, ornée d’un pélican - motif probablement emprunté aux traditions iconographiques polonaise ou albanaise - est précieusement conservée dans la salle du Trésor royal du château de Kropow, au cœur de Klow.

Schéma architectural du portail du château de Kropow

À partir de 1947, une nouvelle version du récit voit le jour. Outre la mise en couleur, elle intègre d’importantes retouches architecturales et décoratives, fruit de la précieuse collaboration d’Edgar P. Jacobs. Parmi ces ajouts, l’un des plus marquants est la présence d’ornements religieux dans la salle du Trésor royal, où figure désormais une représentation de Saint Georges terrassant le dragon. Quant au château de Kropow, les modifications sont encore plus visibles. Son portail principal, initialement dessiné dans un style tardif des XIVᵉ-XVIᵉ siècles est remanié selon les formes du gothique primitif du XIIᵉ siècle, tel qu’on le connaît, notamment grâce à l’Album de Villard de Honnecourt qui date du milieu du XIIIᵉ siècle. Cette modification s’accorde parfaitement avec l’histoire de la Syldavie, qui est présentée dans la brochure touristique que Tintin lit durant son vol vers Klow. En 1360, Ottokar IV accède au trône, marquant l’instauration du rituel de transmission du Sceptre entre les souverains légitimes de Syldavie. Ainsi, le château de Kropow aurait été édifié au XIVᵉ siècle, une période où l’architecture gothique connaissait une profonde évolution et où elle s’étendait désormais à l’architecture civile et militaire.

Analyse des influences stylistiques : Du Portugal à la Bohême

Pour commencer notre analyse, arrêtons-nous sur les différents types d’arches visibles sur ses portails. Celui de l’enceinte principale se caractérise par un arc brisé, représentatif du gothique primitif. À l’inverse, la version originale de 1939 reflétait une transformation du gothique apparue entre la fin du XIVᵉ et celle du XVᵉ siècle, reconnaissable à l’usage de l'héraldique sculptée dans la pierre. Au-dessus du portail figurent les armoiries royales de Syldavie, à l'effigie du pélican. Au Moyen Âge, le pélican constituait un motif fréquent dans l’art religieux, perçu comme un symbole biblique de charité et de sacrifice.

L’analyse des nombreux détails et variations présents dans l’album révèle en réalité un mélange d’influences, toutes rattachées aux formes les plus anciennes du gothique. Par ailleurs, les uniformes des gardes du Trésor royal dans la version originale, proches de ceux de la famille royale britannique, laissent supposer qu'il s’est principalement inspiré du gothique anglais. Dans le second portail, qui donne accès au château, les formes s’inspirent de l’architecture gothique des XIVᵉ et XVᵉ siècles, dont les exemples incluent le portail principal du monastère de Batalha au Portugal, le portail principal de la Beverley Minster en Angleterre, et les arches précédant l’autel de l’église Saint-Pierre à Louvain, en Belgique.

SUGER et la naissance de l'architecture gothique - Retour sur un documentaire RMC

Sur les arcs-boutants du monastère de Batalha, deux trèfles à quatre feuilles, sculptés dans la pierre calcaire, sont également visibles, et se retrouvent dans les bas-reliefs situés près du portail principal. Si l’on analyse le style gothique tardif dans la région bohémienne, on constate que l’inspiration provient probablement de ses solutions architecturales, dont les plus grands exemples sont le château de Prague et la cathédrale Saint-Guy. Ces monuments ont subi d’importantes transformations au XIVᵉ siècle, ordonnées par Charles IV de Bohême. Le pont Charles a également été construit à cette époque, sous la direction de Peter Parler, l’un des architectes les plus renommés du gothique tardif bohémien.

La crypte de Moulinsart et le mystère souterrain

Dans Le Secret de La Licorne puis dans Le Trésor de Rackham le Rouge, apparaît une nouvelle manifestation de l’architecture gothique : une crypte souterraine, vestige probable d’une église médiévale disparue. Aménagée sous les fondations du château de Moulinsart, cette salle secrète recèle la clé de l’énigme. Sa première apparition en révèle beaucoup sur sa structure : de massives colonnes, caractéristiques des nefs centrales ou des cryptes gothiques, y soutiennent l’édifice. Elles servent d’appui au système d’arcs brisés et de voûtes nervurées. Toutefois, Hergé adopte ici une interprétation plus rudimentaire du style gothique, limitant la voûte à quatre arcs. L’ensemble du complexe souterrain évoque plusieurs modèles médiévaux, à commencer par la crypte orientale de la cathédrale de Canterbury, édifiée à la fin du XIIᵉ siècle. On retrouve également des similitudes dans la crypte de la basilique Saint-Hermès à Renaix, dont les colonnes et voûtes rappellent celles représentées par Hergé.

L’escalade moderne : De la fiction à la réalité

Si Hergé dessinait avec une précision quasi architecturale, des passionnés d'aujourd'hui cherchent à vivre physiquement cette proximité avec le gothique. C'est le cas de Sico, un étudiant de 23 ans. Il se surnomme Sico et en août dernier, il a escaladé la cathédrale d'Amiens jusqu'à son sommet. Il n'est pas seul dans cette pratique, bien que celle-ci soit totalement illégale. "On ne prépare rien en amont, on voit si c'est possible sur place et sinon on laisse tomber." Le groupe d'amis a le matériel d'escalade nécessaire. Les deux plus aguerris montent en premier. "On a fait en sorte de tout sécuriser pour que les autres puissent monter." Si la pratique, semblable à l'urbex, est illégale, Sico ne peut plus se passer de ces moments qu'il qualifie de privilégiés.

L’universalité de Tintin : Entre indétermination et vertu

Le succès phénoménal de Tintin - plus de 200 millions d'albums vendus - s'explique par une alchimie unique. Le philosophe belge Henri van Lier propose une explication originale : Tintin est l’éternel adolescent qui ne vieillit jamais. Plus encore, il est asexué. Enfin, son visage n’est qu’un cercle dont la houppe vient rompre l’harmonie. Il est comme un zéro qui ouvre sur l’infini. Cette indétermination favorise l’identification et l’universalisation, par le biais d’un processus de mimésis. En regard, Haddock est un personnage fermé, clos, parce que limité à sa psychologie ; Tintin est ouvert, susceptible d’être interprété de multiples façons.

Au-delà de cette ouverture graphique, Tintin est éthiquement très déterminé : non pas seulement au sens fontal où il est très volontaire, presque stoïcien, mais aussi au sens terminal où il est très vertueux. La preuve la plus évidente en est fournie dans le vingtième album qui est peut-être le plus poignant, Tintin au Tibet : « Cœur pur » y apparaît à la fois héroïque dans sa loyauté, sa persévérance et son amour, et vulnérable dans son découragement et son besoin vital d’être aidé. Ainsi, dans un coup de génie unique dans le neuvième art, Hergé a su joindre le visage le plus ouvert, donc le plus indéterminé, au cœur le plus ouvert, donc le plus déterminé.

Portrait stylisé de Tintin et Milou

Il faudrait ajouter un troisième élément : l’auteur, plus, le créateur. À l’instar de Flaubert vis-à-vis de Madame Bovary, Hergé s’écrie : « Tintin, c’est moi. […] Ce sont mes yeux, mes sens, mes poumons, mes tripes !… je crois que je suis seul à pouvoir l’animer dans le sens de lui donner une âme ». Cette symbiose entre l'homme et l'œuvre, couplée à une rigueur documentaire sur le patrimoine architectural, a permis de créer un univers "inusable", comme le qualifiait Michel Serres. Que ce soit à travers les arcs brisés de Syldavie ou les cryptes mystérieuses de Moulinsart, Tintin demeure ce reporter-boy-scout dont la curiosité, sans cesse renouvelée, continue de fasciner des générations de lecteurs, transformant chaque album en une exploration quasi archéologique du monde et de son histoire.

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