L'Ouganda, pays enclavé mais doté de terres fertiles et d'abondantes ressources en eau grâce au lac Victoria, au Nil et à deux saisons des pluies par an, est fondamentalement une nation agricole. L'agriculture reste le pilier de la subsistance pour la majorité de sa population, et le riz est devenu la deuxième céréale la plus produite après le maïs en termes de volume, jouant un rôle crucial à la fois comme aliment de base et comme culture de rente. Le gouvernement ougandais a d’ailleurs fait du riz une denrée stratégique, soulignant son importance grandissante pour la sécurité alimentaire et économique du pays.

La Demande Croissante de Riz Face à une Production Nationale Insuffisante
La consommation de riz en Ouganda connaît une augmentation constante de 4 % par an. Cette croissance est principalement stimulée par l'urbanisation croissante, l'évolution des préférences alimentaires et la dynamique de la croissance démographique. En moyenne, un Ougandais consomme environ 5,6 kg de riz par an. Cependant, ce chiffre est nettement inférieur à la moyenne mondiale de 50 kg par habitant, ce qui suggère un potentiel d'augmentation encore plus important de la demande.
La production rizicole nationale actuelle de l'Ouganda est estimée à 200 000 tonnes par an, tandis que la demande intérieure est évaluée à 350 000 tonnes annuellement. Cette disparité crée un déficit significatif d'environ 150 000 tonnes, qui est partiellement comblé par les importations. En effet, les importations couvrent entre 20 % et 45 % de la demande nationale en riz, mettant en évidence la dépendance du pays vis-à-vis des marchés étrangers pour satisfaire ses besoins alimentaires.
Le riz a été introduit en Ouganda au début des années 1900 sous forme de produit décortiqué destiné à la consommation. Par la suite, les Indiens ont introduit des variétés de riz aromatiques cultivées en conditions pluviales dans les bas-fonds à la même période, marquant le début de la riziculture locale.
Les Défis de la Riziculture Ougandaise : Des Rendements Faibles et des Obstacles Structurels
Malgré l'importance du riz, les rendements rizicoles en Ouganda restent très faibles, avec une moyenne de 2,5 tonnes par hectare. Ce chiffre est considérablement inférieur à celui d'autres pays producteurs comme la Tanzanie, ce qui souligne les défis persistants auxquels sont confrontés les agriculteurs ougandais.
Plusieurs obstacles majeurs entravent le développement et la diffusion de technologies rizicoles améliorées, ainsi que l'amélioration des rendements :
- Accès limité aux semences de qualité : De nombreux agriculteurs n’ont pas accès à des semences de qualité, ce qui entraîne de faibles rendements et une mauvaise qualité des récoltes. L'utilisation de variétés traditionnelles, qui peuvent arriver à maturité en six mois et offrir des rendements plus faibles (1,6 tonne par hectare), est courante.
- Infrastructures et logistique : Les infrastructures routières insuffisantes, souvent accidentées et principalement faites de terre, compliquent l’acheminement du riz vers les marchés. Les capacités de stockage limitées exacerbent ce problème, provoquant des retards et une hausse des coûts pour les producteurs.
- Concurrence du riz importé : Le riz local est souvent en concurrence directe avec le riz importé, ce qui peut faire baisser les prix et réduire les revenus des agriculteurs. Cette situation rend difficile pour les riziculteurs de réaliser des profits suffisants pour investir dans l'amélioration de leurs pratiques.
- Accès au crédit : Les producteurs ont du mal à obtenir des crédits abordables en raison de critères d’éligibilité stricts et de taux d’intérêt élevés. Ce manque de financement limite leur capacité à acheter des intrants essentiels comme des engrais et des semences améliorées, ou à investir dans des technologies modernes.
- Contraintes environnementales : Les sécheresses deviennent plus fréquentes, et les glissements de terrain sont un motif d’inquiétude croissant dans les environs du mont Elgon. De plus, la riziculture traditionnelle, notamment l'assèchement des marais pour la culture, a des conséquences négatives sur la qualité des sols et la biodiversité locale, ainsi que sur la gestion de l'eau. Au moins 70 000 hectares de marais ont été asséchés en Ouganda pour la riziculture, ce qui, selon le Dr Justus Imanyuma, sélectionneur de riz et consultant, risque de conduire le pays vers une catastrophe environnementale majeure si le problème persiste.
Le Rôle Crucial des Engrais et les Alternatives Émergentes
L'Ouganda manque de production primaire d’engrais minéraux et dépend largement des importations, en particulier du NPK et de l’urée. La dépendance aux engrais chimiques importés a été exacerbée par les tensions géopolitiques, comme le souligne le PDG de Marula Proteen. Le prix des engrais azotés, par exemple, a doublé depuis le début de la guerre en Ukraine, en raison des embargos commerciaux et du blocage des ports. "30 à 40 % du total des engrais chimiques disponibles ne sont plus là et l'Europe en a besoin, le Brésil en a besoin, les États-Unis en ont besoin, donc ils vont ailleurs qu'en Ouganda, ailleurs qu'en Afrique."
Cette situation pousse de nombreux agriculteurs ougandais à se tourner vers des alternatives plus durables et économiques. Wagodoma, agriculteur à Kayunga, témoigne : "Ce qui m'a incité à me tourner vers les engrais organiques, c'est le prix des engrais chimiques, je n'avais pas d'autre source d'argent pour continuer à les utiliser." Il utilise une méthode de fermentation des déchets pour produire des engrais organiques, les asticots jouant un rôle clé dans la décomposition. Charles Swama, de Nawanjofu, utilise également les effluents d'élevage de ses bêtes pour fertiliser ses terres.

Les Initiatives de Coopération et l'Innovation pour Transformer la Riziculture
Face à ces défis, des efforts considérables sont déployés pour développer les marchés nationaux et internationaux du riz local. Des usines de transformation du riz sont mises en place et la promotion de la compétitivité sur le marché est encouragée.
Le projet de coopération Sud-Sud FAO-Chine-Ouganda est un exemple phare de ces initiatives. Ce projet, le plus long mené dans le cadre du programme de coopération Sud-Sud FAO-Chine, vise à augmenter la productivité des agriculteurs ougandais et à les aider à produire plus avec moins grâce à la formation, aux moyens techniques et à l’assistance technique dans un large éventail de domaines.
La Chine, qui entretient une amitié et des liens commerciaux de longue date avec l’Ouganda, a beaucoup à apporter au pays sur les moyens de nourrir une population grandissante. Des experts chinois du riz, comme Zhong Ping Luo, un vétéran de 59 ans qui forme des agriculteurs ougandais depuis cinq ans, partagent leur savoir-faire. "Je me souviens des rations alimentaires et aussi d’avoir parfois eu faim", raconte Zhong Ping, soulignant l'importance de l'autosuffisance alimentaire.
Le Gouvernement de l’Ouganda croit fermement en ce projet, comme en témoignent les financements importants qu’il a accordés à sa troisième phase, actuellement en cours, à savoir 9,6 millions d’USD. Cette contribution s'ajoute aux 2,3 millions d'USD versés par la Chine pour la phase III. L'Ambassadeur de Chine en Ouganda, Lizhong Zhang, assure que la Chine est un fervent soutien et défenseur de la coopération Sud-Sud, qualifiant le projet de "grande réussite" qui contribue déjà aux exportations ougandaises.
Les résultats des phases I et II ont été remarquables :
- La production de riz a été multipliée par 4, passant de 2,5 tonnes à 10 tonnes par hectare dans certaines régions.
- La production de lait est passée de 2 à 7 litres par vache par jour.
- Plus de 3 000 agriculteurs ougandais et 80 agents gouvernementaux ont été formés.
- Des techniques d’alimentation des poissons de qualité et peu onéreuses ont permis d’accroître la production aquacole.
L’objectif pour la phase en cours était d’atteindre les 9 600 bénéficiaires. L'assistance technique chinoise a aidé l'Ouganda à faire face au problème de la mauvaise productivité agricole qu'il rencontrait depuis longtemps.
L'Alliance de la Riziculture et de la Pisciculture : Une Tradition Ancienne au Service de la Modernité
Une tradition chinoise ancestrale, l’élevage de poissons dans des rizières inondées, est également promue en Ouganda. Anastasia, une agricultrice qui produisait auparavant 100 kilos de riz sur sa rizière de 0,25 acre, a été interpellée par une émission de radio sur ce sujet en 2005. Le principe est que les rizières offrent protection et nourriture naturelle aux poissons, tandis que ces derniers ameublissent le sol et fournissent des nutriments et de l’oxygène au riz.
Au début, Anastasia a rencontré des difficultés : "Au début, j’avais des problèmes. Je n’avais aucune expérience avec les poissons. Les nourrir coûtait très cher et je ne savais pas comment m’y prendre." Cependant, un spécialiste chinois, Chen, lui a montré qu’elle pouvait utiliser des aliments facilement disponibles dans la nature, comme des escargots et des morceaux de feuilles de chou, pour économiser de l’argent et acheter plus de poissons. Depuis, sa production de poisson a doublé, dépassant les 100 kilos. Elle utilise cet argent pour financer les études de ses enfants, illustrant l'impact positif de cette pratique sur les revenus et le bien-être des familles.
Charles Oberu, Fonctionnaire principal des pêches au Ministère de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche de l’Ouganda, signale que les écloseries du pays sont actuellement trop éloignées pour de nombreux exploitants, car les poissons ne se reproduisent pas dans les rizières mais dans les rivières. Cela souligne la nécessité d'améliorer l'accès aux alevins et le soutien aux pratiques aquacoles.
L'Ouganda réussit à planter le riz pérenne grâce à une coopération avec la Chine
Le Nouveau Riz pour l'Afrique (NERICA) et la Riziculture Durable
La prise de conscience des impacts environnementaux de la riziculture traditionnelle, en particulier l'assèchement des marais, a mené à la recherche de solutions innovantes. Dr Godfrey Asea, responsable de l’équipe des programmes de céréales au National Crops Resources Research Institute, et son équipe ont développé trois variétés de riz pour les zones sèches, connues sous le nom de Nouveau riz pour l’Afrique ou NERICA.
Ces variétés permettent de cultiver le riz sans envahir les précieux écosystèmes des marais. Le gouvernement est en train de mettre en place une interdiction visant l’exploitation agricole des marais. Actuellement, 48 000 hectares de terres sont utilisées pour le riz des hautes terres, et cette superficie augmente de jour en jour.
Le NERICA présente des avantages considérables :
- Il ne contribue pas à la dégradation de l'environnement en asséchant les marais.
- Il aide à réduire la dépendance de l'Ouganda vis-à-vis des importations de riz, qui sont non durables et coûtent des millions de dollars au pays.
Bien que certaines variétés de riz de basses terres, comme le "Super", aient un arôme particulier apprécié des consommateurs, le Dr Asea assure que son équipe est consciente de cet attachement et travaille à développer des variétés de riz des hautes terres qui répondent aux préférences des consommateurs.
La Diversification des Cultures et l'Innovation Agricole
Outre le riz, le projet de coopération Sud-Sud soutient également l'élaboration de plans de rendement élevé pour le millet des oiseaux. La plus ancienne trace de la culture du millet des oiseaux a été découverte le long du cours ancestral du fleuve Jaune à Cishan en Chine et remonte à plus de 8 000 ans. Cette céréale est très résistante à la sécheresse et aux maladies, ce qui signifie que sa culture ne requiert pas la pulvérisation de pesticides chimiques. Elle offre aussi des rendements supérieurs et se récolte au bout de seulement 85 jours. Riche en protéines et en vitamine B12, le millet des oiseaux est une culture prometteuse pour l'Ouganda. Les Ougandaises ont commencé à mélanger sa farine avec du manioc pour fabriquer un pain brun, savoureux et croustillant, appelé kalo.

Les programmes de formation sur l’alimentation des animaux d’élevage ont également eu un impact significatif, avec plus de 1 000 agriculteurs formés. Plus de 170 nouvelles variétés cultivables sont en cours d’expérimentation, démontrant l'engagement envers l'innovation agricole. Les projets ont aussi porté sur la mécanisation, la transformation des produits agricoles et l’apport d’une valeur ajoutée, des éléments essentiels pour moderniser l'agriculture et améliorer la chaîne de valeur.
La coopération entre l'Ouganda et la Corée du Sud, via un ambitieux projet de près de 4 millions de dollars, vise également à moderniser l'agriculture ougandaise. Au-delà de l'augmentation quantitative de la production, une attention particulière sera portée à la qualité du riz produit. L'amélioration de la chaîne de valeur, de la semence à la récolte, permettra d'obtenir un riz de meilleure qualité, capable de rivaliser sur les marchés locaux et internationaux.
L'Autonomisation des Agriculteurs et la Durabilité Économique
L'objectif global de ces initiatives est que "les agriculteurs s’approprient de bonnes pratiques agronomiques". Des agriculteurs comme Robert, l'un des cultivateurs les plus expérimentés de la région, qui s'est tourné vers l'agriculture à la fin de ses études et a repris l'exploitation familiale au décès de son père en 1986, ont reçu une formation spécialisée dans le cadre du projet de coopération Sud-Sud. L'écho rencontré par le projet est tel que 200 personnes sont déjà venues demander conseil à Robert. Avant de bénéficier de ces formations, Robert pouvait récolter 500 kilos par acre avec l'ancienne variété. L'adoption de variétés de riz hybride qui arrivent à maturité en 125 jours (au lieu de six mois), ont des rendements plus de deux fois supérieurs (4 tonnes par hectare contre 1,6 tonne) et un arôme apprécié, a transformé sa production.
Ces projets visent à améliorer les conditions de vie et les moyens d'existence des agriculteurs ougandais et des personnes qui dépendent d'eux. La promotion de l’alliance de la riziculture et de la pisciculture, le développement de nouvelles variétés de riz adaptées aux zones sèches, et la diversification des cultures vers des céréales résilientes comme le millet des oiseaux, sont autant de stratégies pour garantir la sécurité alimentaire, stimuler l'économie rurale et assurer une agriculture durable en Ouganda.