Le cuivre, souvent perçu comme un allié naturel et inoffensif dans la lutte contre les maladies des plantes, est en réalité une substance complexe, à la fois indispensable et potentiellement toxique. Son utilisation, particulièrement en agriculture biologique et au potager, soulève de nombreuses questions et nécessite une compréhension nuancée. Cet article vise à explorer les différentes facettes du cuivre, de ses bénéfices à ses risques, en passant par les pratiques de gestion et les alternatives.

Le Cuivre : Entre Indispensable Oligo-Élément et Fongicide Efficace
Le cuivre est un métal naturel qui joue un rôle essentiel en tant qu'oligo-élément pour le bon développement des plantes. Il est impliqué dans des processus vitaux comme la photosynthèse et la structure cellulaire. C’est pourquoi, à petite dose, il est indispensable. Cependant, le cuivre est également reconnu pour ses propriétés antifongiques. Utilisé depuis des siècles sous forme de bouillie bordelaise (un mélange de sulfate de cuivre et de chaux) ou d’autres sels, il agit comme un fongicide préventif, capable de bloquer la germination des spores responsables de maladies telles que le mildiou, l’oïdium ou la tavelure.
L'hypocrisie du discours bio vient souvent de la confusion entre « naturel donc forcément sans danger » et « chimique donc forcément polluant ». Or, le cuivre est un excellent exemple de cette ambivalence : bien que naturel, il est très toxique en surdosage et accumulation. Il est important de ne pas confondre le cuivre, un fongicide, avec d'autres produits comme le glyphosate, un herbicide indispensable pour l’agroécologie et un sel organique biodégradable en conditions biodégradantes (un sol vivant riche en champignons saprophytes), ou les néonicotinoïdes, qui sont des insecticides. Les maladies fongiques et virales (ces dernières étant transmises par les pucerons) restent les moins difficiles à traiter par les techniques agroécologiques et des molécules biorécyclables.
Le sulfate de cuivre mélangé à de la chaux pour réduire son impact sur la plante et confectionner la fameuse « bouillie bordelaise », est largement utilisé en agriculture biologique et, pour environ les deux tiers du total, par la viticulture. Il permet de lutter contre le mildiou, un champignon favorisé par l’humidité et qui ravage les grappes. La bouillie bordelaise est également pulvérisée pour lutter contre le mildiou sur les pommes de terre et les tomates. Les arboriculteurs utilisent le cuivre contre la tavelure, un autre champignon qui se développe sur les pommiers.
Les Risques Environnementaux et les Réglementations Actuelles
Contrairement à certains produits de synthèse qui finissent par se dégrader, le cuivre s’accumule. Saison après saison, il s’installe dans le sol et, insidieusement, appauvrit la vie souterraine. Les vers de terre disparaissent, les micro-organismes déclinent, les champignons symbiotiques s’éteignent. Cette accumulation peut conduire à des accumulations conséquentes voire écotoxiques de cuivre dans les sols, notamment dans les vignobles où il est utilisé depuis 1885, ou dans les zones humides.
Le danger ne s’arrête pas là. Lorsqu’une pluie survient après un traitement, le cuivre peut être entraîné par le ruissellement. Il rejoint alors les fossés, puis les rivières, et finit dans les nappes phréatiques. Là, il agit comme un poison discret : il fragilise les algues, intoxique les crustacés, affaiblit les poissons. À cela s’ajoute une autre menace, plus proche encore : les plantes elles-mêmes. Car l’excès de cuivre leur est toxique. Le feuillage jaunit, les tiges s’affaiblissent, les cultures deviennent paradoxalement plus sensibles aux maladies. D’où l’importance capitale du dosage. Plus que la santé humaine, ce qui est pointé du doigt, « c’est plutôt un problème environnemental », évoquant un risque de « stérilisation, avec des sols qui fonctionnent moins bien » : « ça peut être un problème sur des vignes qui ont cumulé des années et des années de cuivre ». C'est un problème fréquent avec ces cultures pérennes qui restent souvent des dizaines d’années sur le même sol. Le cuivre peut être un danger pour la macrofaune du sol, notamment le lombric, acteur essentiel de la biologie de la terre.
Face à ces préoccupations, l’Union européenne a fixé une limite stricte pour l’agriculture biologique : une moyenne de quatre kilos de cuivre métal par hectare et par an, calculée sur sept ans, soit un plafond de 28 kg de substance active par hectare sur une période de sept ans. Auparavant, les viticulteurs ont toutefois « beaucoup réduit leur utilisation de cuivre dans les 10, 15 dernières années », passant de doses de 20 kilos par an et par hectare à aujourd’hui 6 kilos dans les régions aux conditions climatiques les plus difficiles et 3 kilos en moyenne en France.
La réglementation européenne relative à l’agriculture biologique a été récemment modifiée. La possibilité pour les États membres d’autoriser un « lissage » pour les cultures pérennes dans la limite de 30 kg/ha sur une période de 5 années glissantes a été supprimée en décembre 2019. Le règlement indique que seules les utilisations entraînant une application totale maximale de 28 kg de cuivre par hectare sur une période de sept ans sont autorisées. Cette durée d’approbation est réduite par rapport à la durée standard de 15 ans, car le cuivre est une substance dite « candidate à la substitution » qui répond aux critères de persistance et de toxicité.
Les agriculteurs bio doivent en complément respecter un plafond de 6 kg de cuivre métal par hectare et par an pour les cultures annuelles, et de 30 kg sur les 5 dernières années pour les cultures pérennes. Toutes les applications de cuivre, y compris les quantités utilisées, doivent être mentionnées dans le registre des traitements et prises en compte dans le décompte des cumuls. Les engrais (fertilisants ou correcteurs de carences) contenant du cuivre ne sont pas concernés par l’évaluation comparative, mais les apports de fertilisants doivent être pris en compte dans le calcul des quantités annuelles appliquées par hectare afin de vérifier le respect des plafonds d'apport en cuivre.
Devenir et toxicité du cuivre en viticulture bio : le sol, la faune, l’eau et la santé humaine
Stratégies de Réduction et Alternatives
Faut-il alors bannir le cuivre ? Pas totalement. Dans l’état actuel des connaissances, il n’y a pas d’alternative unique au cuivre pour lutter contre le mildiou de manière aussi efficace. Cependant, il doit être considéré comme une roue de secours, et non comme une habitude. L’important est de l’intégrer dans une stratégie plus large, privilégiant les solutions préventives et la réduction progressive des traitements curatifs.
Optimisation de l'Application du Cuivre
Une bonne protection phytosanitaire commence par le réglage et la vérification du pulvérisateur. Le matériel doit être réglé en début de saison et vérifié en cours de campagne. Un pulvérisateur mal réglé peut être la cause d'une défaillance du programme de traitement. Les systèmes de traitements en face par face sont à privilégier pour assurer une couverture optimale.
Le premier traitement est conditionné par plusieurs éléments : les œufs de mildiou sont matures et prêts à germer, le stade de sensibilité de la vigne (2 à 3 feuilles étalées) est atteint, et des précipitations sont annoncées. Il est essentiel de suivre les avertissements locaux comme le Bulletin de Santé du Végétal (BSV) afin de connaître l’avancée de la maturité des œufs de mildiou.
La pluie est le paramètre le plus déterminant pour renouveler un traitement. Le cuivre est un produit de contact sensible au lessivage. On considère qu’après 20 mm de pluie, la protection du traitement précédent n’est plus efficace. Il faudra renouveler dès que les 20 mm de précipitation sont atteints. D’autres facteurs peuvent influer sur la prise de décision d’un renouvellement, comme une pousse de végétation dépassant 20 cm, même si le dernier traitement n’est pas lessivé, il faudra renouveler pour protéger les nouvelles pousses. Si le climat est sec (pas de rosée, ni de brouillard, sol sec, pas de précipitations annoncées), il n’est pas nécessaire de réaliser des traitements contre le mildiou qui ne peut se développer dans ces conditions.
Les quantités de cuivre à appliquer dépendront de la surface foliaire, de la pression mildiou, de la pousse et du lessivage. Plusieurs outils d’Aide à la Décision (OAD) tels que Optidose® ou Décitrait® proposent des modules pour accompagner dans le choix de la quantité de cuivre à apporter. Afin de réduire les doses à appliquer, il est possible d’associer un produit alternatif tel qu’un produit de biocontrôle si les conditions le permettent.
Pratiques Préventives Efficaces
Pour réduire drastiquement le nombre de traitements à la bouillie bordelaise, l'adoption de pratiques préventives est cruciale :
- Rotation des cultures : Le mildiou hiverne dans le sol, notamment dans les débris de plantes infectées l'année précédente. Une rotation stricte, en plantant des légumes moins sensibles après les tomates ou les pommes de terre, et en attendant au moins 3 ans avant de replanter au même endroit, reconstitue un réservoir de spores.
- Arrosage au pied : L'arrosage par aspersion mouille le feuillage et crée des conditions idéales pour le développement du mildiou. Arrosez toujours au pied des plantes, en dirigeant le jet vers le sol, jamais sur les feuilles. L'utilisation d'un arrosage goutte-à-goutte ou d'un tuyau poreux réduit de 70 à 80 % le risque de mildiou.
- Éviter le paillage excessif au pied des tomates : Le paillage au pied des tomates crée une zone constamment humide. Si le paillage est utilisé, laissez au moins 20 cm d'espace sans paillis autour du pied de chaque plant et supprimez systématiquement les feuilles basses qui touchent le sol.
- Espacement et aération des plantes : Des plants trop serrés créent un microclimat humide. Espacez les tomates d'au moins 60 à 80 cm et les pommes de terre de 40 à 50 cm. Taillez les gourmands des tomates pour aérer le feuillage. Plus les feuilles sèchent rapidement après une pluie, moins le mildiou a de chances de s'installer.
- Tunnels ou abris : Les tunnels en plastique ou les abris à tomates protègent le feuillage contre les pluies chaudes. Il est important d'aérer régulièrement les tunnels. Un simple toit au-dessus des tomates, sans parois, suffit souvent à réduire drastiquement le mildiou.
- Renforcement de la vigueur des plantes : Un plant vigoureux résiste mieux aux maladies. En complément des bonnes pratiques culturales, des biostimulants naturels à base de purins végétaux (ortie, prêle, consoude) peuvent apporter des éléments nutritifs et stimuler la vigueur des plantes.

Alternatives au Cuivre
Les alternatives au cuivre sont rarement efficaces seules, mais elles valent la peine d’être pratiquées pour limiter au maximum les traitements cupriques. Parmi celles-ci :
- Le soufre : Reste une alternative efficace contre l’oïdium.
- La décoction de prêle : Riche en silice, elle renforce naturellement les tissus végétaux.
- Le purin d’ortie : Stimule les défenses des plantes.
- Le bicarbonate de potassium : Agit contre certains champignons.
- Les tisanes d’ortie et de consoude : Peuvent être utilisées contre le mildiou, comme l'indique Jean Claude Le Bihan dans son livre "Faire son vin bio dans son jardin".
- Plantes témoins : Planter à proximité de la vigne des plantes témoins plus fragiles, comme les rosiers, asters ou roses trémières, qui seront malades les premières, peut servir d'indicateur précoce.
- Cépages plus résistants : L'utilisation de cépages plus résistants aux maladies est une autre possibilité pour limiter les besoins en produits.
Actuellement, des efforts sont déployés pour développer les alternatives et les moyens de former les producteurs. Un plan cuivre est en cours de mise en place avec les ministères de l’agriculture et de la transition écologique. Cependant, l’essentiel des budgets sont actuellement captés par les efforts pour sortir du glyphosate, herbicide controversé. Les agriculteurs sont également confrontés à de nouveaux défis pour lutter contre les mauvaises herbes en raison de la suppression de l’homologation de matières actives, ce qui les pousse à innover avec des outils de désherbage mécanique ou thermique ultraperformants, quoique coûteux.
En agriculture conventionnelle, le cuivre est également réutilisé en raison de l'interdiction progressive de nombreuses matières de synthèse. Cela souligne la complexité de la transition vers une agriculture plus durable et la nécessité de ne pas affaiblir les alternatives déjà en place.
