La Belgique, terre de contrastes et d'innovations, est également un creuset où le monde du jardinage et de l'horticulture se réinvente constamment. Loin des clichés, les jardiniers belges, qu'ils soient professionnels ou amateurs passionnés, sont à la pointe de l'écologie, explorant des méthodes respectueuses de l'environnement et des écosystèmes. Mais au-delà des techniques, c'est aussi un espace où la diversité humaine prend racine, où des personnalités singulières brisent les tabous et cultivent un avenir plus inclusif. Cet article explore les multiples facettes du jardinage belge, de la gestion durable des grands espaces verts aux micro-potagers urbains florissants, en passant par les récits inspirants de ceux qui cultivent leur passion tout en affirmant leur identité.
Le Jardinage Durable en Belgique : Des Pratiques Innovantes aux Espaces Urbains
Le mouvement vers un jardinage plus durable et respectueux de l'environnement est une réalité tangible en Belgique, se manifestant à travers diverses initiatives et philosophies. Les pratiques écologiques s'étendent des méthodes traditionnelles d'organisation du jardin aux stratégies avant-gardistes de gestion des grands domaines, en passant par l'ingéniosité des jardiniers urbains.
L'organisation des espaces de jardinage, comme l'utilisation de planches, facilite les semis et les plantations, l’entretien au quotidien, et les récoltes. Ce principe simple permet une gestion plus efficace et moins intrusive. Le paillage de son jardin, par exemple, permet d’apporter de nombreux avantages à vos plants et arbres fruitiers, en améliorant la rétention d'eau, en réduisant la croissance des mauvaises herbes et en enrichissant le sol.
Dans les villes et au sein des collectivités, l'engagement écologique est de plus en plus visible. Prenez l'exemple de Bruxelles, où la gestion du plus grand "jardin" de la capitale, un domaine vaste et complexe, est devenue un modèle de durabilité. La première impression que l'on retire de cet espace est frappante : les pelouses sont impeccables et aucun brin d’herbe n’est visible sur les allées pavées. Cette perfection pourrait suggérer l'emploi de méthodes conventionnelles, mais la réalité est tout autre. Comme le précise notre guide, il est vrai que certaines parties du domaine doivent être entretenues selon des règles très précises, mais dans d’autres parties du parc, un choix délibéré a été fait de laisser des arbres au sol, ou d’autres debout, même s’ils sont morts. Cette approche, bien que moins conventionnelle, est dictée par une logique écologique profonde : ces éléments naturels fourniront un refuge aux pics ou aux insectes, contribuant ainsi à la biodiversité de l'écosystème.
Pour l’entretien des allées en pavés ou en gravier, Jean-Yves André poursuit en expliquant qu'aucun désherbant n’est plus utilisé depuis 2019. C'est un engagement fort qui a conduit à l'adoption de solutions alternatives. Désormais, c’est une entreprise extérieure qui se charge d’éliminer les mauvaises herbes au moyen de vapeur ou d’une plaque chauffante. Cette transition vers des méthodes non chimiques souligne une volonté ferme de réduire l'impact environnemental. Il affirme avec conviction : "nous n’utilisons aucun produit pour la gestion du parc." Cependant, il reconnaît une nuance importante : "Bien sûr dans les serres, c’est forcément un peu différent !" Les serres, par leur nature contrôlée et leur concentration de cultures délicates, posent des défis uniques. On les visite au printemps lorsque les fuchsias et les azalées sont en fleur, un spectacle qui masque le travail constant qui se poursuit évidemment toute l’année.

Dans la grande galerie de 200 mètres de long, on croise Johan Lauwers, un homme d'expérience avec 35 ans de service au compteur. Ici, il est un peu le chef, le sage, et ce qui le préoccupe pour le moment, c’est éviter que ses "abutilons" (arbustes à fleurs) ne soient ravagés par les mouches blanches. Pour éviter les pesticides, il a donc choisi de tailler au maximum les plantes, pour ne pas laisser aux larves, l’occasion de se cacher dans les feuilles. Ce travail très manuel, bien que minutieux, est une illustration de l'ingéniosité nécessaire pour adopter des pratiques écologiques. Selon Jean-Yves André, cette approche ne coûterait toutefois pas forcément plus cher, même s’il le reconnaît aussi, on ne peut pas encore se passer entièrement de pesticides dans les serres. Tout au plus a-t-on choisi, ici, des produits phytosanitaires "bio", plus compatibles avec la protection de l’environnement, une démarche qui, bien que n'étant pas une élimination totale, représente un progrès significatif.
La Réduction des Pesticides en Belgique : Un Engagement Régional et des Solutions Alternatives
La lutte contre les pesticides est un enjeu majeur en Belgique, particulièrement à Bruxelles, où les autorités régionales s'engagent activement dans la mise en œuvre de politiques environnementales audacieuses. La prise de conscience collective et l'innovation technique sont les piliers de cette transition.
Le gouvernement bruxellois vient de donner son feu vert au nouveau plan 2023-2027 de réduction des pesticides dans les espaces privés, marquant une étape cruciale après l'interdiction de ces produits dans l'espace "public" bruxellois depuis plusieurs années. Les autorités régionales veulent à présent s’attaquer à ceux utilisés par les particuliers ou sur des terrains privés, reconnaissant que l'impact de ces usages dispersés est loin d'être négligeable.
Henri Caulier, qui travaille au service Développement Nature chez Bruxelles Environnement, suit de près la mise en place de ce nouveau plan régional de réduction de pesticides. Il met en lumière une difficulté majeure : il est impossible à dire quelle est la quantité de pesticides présents à Bruxelles. Les seuls chiffres disponibles concernent les "ventes" au niveau fédéral, soit 6000 tonnes de produits, essentiellement destinés à l’agriculture. L’utilisation par des particuliers ne représenterait que 4% du total. À Bruxelles, il s’agirait par exemple d’herbicides (voire d’eau de javel !), pour désherber les allées de garages ou les trottoirs. Face à cette situation, l'approche est double : Nous allons outiller les particuliers et les professionnels pour qu’ils se passent des pesticides et encadrer les pratiques de vente pour mieux informer l’utilisateur. Cette stratégie vise à la fois à éduquer et à réguler.
Les réticences à l’abandon de pesticides tombent peu à peu, signe d'un changement de mentalité progressif. Etienne Duquenne, responsable "éco-jardinage" à la ferme Nos Pilifs, installée à Neder-Over-Heembeek, observe cette évolution. Il constate que tant que ces produits chimiques seront en vente, certains les utiliseront. Cependant, il note que dans les rayons de la jardinerie, comme sur les chantiers d’entretien de jardin, il a depuis longtemps adopté des pratiques de jardinage qui favorisent la biodiversité. Cette expérience de terrain lui permet d'affirmer : "Je pense que la sensibilisation du public a déjà bien fonctionné." Il se souvient qu'il y a quelques années encore, ils ont perdu des clients qui redoutaient de ne plus avoir la maîtrise de leur jardin, mais petit à petit, les mentalités ont changé. La prise de conscience est palpable, et l'idée qu'un jardin, sans pesticides, c’est tellement plus vivant, gagne du terrain.
Même de grandes entreprises, confrontées à des défis d'entretien complexes, cherchent des alternatives. La SNCB, par exemple, fait partie de ces entreprises qui bénéficient de dérogations pour l'utilisation de désherbants chimiques. Pour assurer l’entretien des voies et donc, la sécurité des trains, elle pulvérise encore deux fois par an, des désherbants chimiques, sur la végétation présente le long des rails. Néanmoins, le changement est en cours, selon la porte-parole : "nous investissons dans l’innovation pour développer d’autres solutions comme les techniques électriques, des plantations spécifiques et les bio herbicides." À ce titre, Infrabel, la gestionnaire du réseau ferroviaire belge, a récemment testé un train à eau chaude dans la région de Liège, une solution prometteuse pour un désherbage plus écologique des infrastructures ferroviaires.
Innovation Désherbage vapeur
Arthur, Jeune Prodige du Micro-Potager Bio et l'Éloge de la Biodiversité
À quelques kilomètres de Bruxelles, l'histoire d'Arthur, âgé de 18 ans, est une véritable source d'inspiration. Ce jeune homme soigne un micro-potager d’une productivité époustouflante, démontrant qu'il n'est pas nécessaire de disposer de vastes étendues pour cultiver l'abondance et la biodiversité.
Ses succès, partagés sur les réseaux sociaux, suscitent un véritable engouement et surtout de la curiosité. Au point où il a édité son propre livre retraçant son aventure précoce : « Mon petit potager bio sur 15m² ». Ce livre est devenu un guide pour de nombreux aspirants jardiniers. Avec son potager, Arthur emporte un véritable succès sur les réseaux sociaux. Sur Instagram, où il poste les photographies de ses réussites, plus de 5000 personnes le suivent alors qu’il commence à peine, témoignant de l'impact de son approche et de sa capacité à inspirer.
Son parcours de jardinier a commencé très tôt. « J’ai commencé à jardiner à l’âge de 7 ans », se souvient le jeune homme. Une passion transmise par un proche : « C’est un proche de mes parents âgé de plus de 80 ans qui m’a transmis cette passion fantastique », complète-t-il. Inspiré des techniques de la permaculture et des nombreux livres qu’il a lus, il jardine de manière écologique et privilégie les associations de cultures. Ces méthodes sont au cœur de son succès et de la vitalité de son micro-écosystème.
Les photos de son petit espace en témoignent : les légumes sont plantés serrés et chaque interstice est exploité. On y trouve des céleris, des choux, des haricots, des concombres, illustrant la diversité et la densité de ses cultures. Et afin de gagner encore un peu plus de place, Arthur fait pousser les courges le long d’une palissade, maximisant l'utilisation verticale de son jardin. Au programme également, le paillage du sol, une technique essentielle pour la rétention d'humidité et l'enrichissement du sol, et l’installation de « Ollas », des pots en argile enterrés et remplis d’eau qui permettent de réduire la fréquence des arrosages, une astuce ingénieuse pour économiser l'eau et simplifier l'entretien.

Face aux défis des insectes et des champignons, Arthur adopte une philosophie de l'acceptation et de la confiance envers la nature. Qu’en est-il des insectes et des champignons pouvant s’attaquer aux légumes ? « Je laisse faire l’écosystème. Et si ça ne marche pas, la plante meurt », confie le jeune homme avec beaucoup de philosophie. C’est un peu la part que la biodiversité prend pour elle, reconnaissant que la nature a ses propres mécanismes de régulation. Néanmoins, il observe que la nature fait bien les choses, « de manière générale, les écosystèmes sont bien réglés », si bien qu’une « invasion de pucerons par exemple est régulée par l’arrivée de prédateurs naturels, comme les larves de coccinelles ». Les scientifiques observent effectivement que, dans la nature, l’augmentation d’une proie génère l’augmentation des prédateurs et inversement, permettant une auto-régulation dans le temps. Cette observation confirme la sagesse de son approche basée sur l'équilibre écologique.
Pour Arthur, le jardinage, ce n’est pas seulement la joie de pouvoir consommer des légumes frais. « Je suis toujours époustouflé par les plantes qui se développent à partir de si petites graines », nous explique-t-il avec fascination, soulignant la merveille du cycle de vie. Et puis, travailler au jardin, c’est aussi l’occasion de bricoler : « les hôtels à insectes « fonctionnent du tonnerre, ajoutant une dimension ludique et pratique à son engagement environnemental. Si l’on a souvent l’image d’une jeunesse qui ne s’engage pas, Arthur participe à démontrer le contraire par son action concrète et inspirante.
Le jeune homme partage sa passion avec ses camarades et échange des semences avec ceux qui jardinent tout comme lui, favorisant ainsi une communauté de partage et d'apprentissage. À l’école, il a même été invité à présenter son projet en cours, ce qui témoigne de la reconnaissance de son travail et de son potentiel d'influence. Et pour la suite ? Il ne sait pas encore exactement. Néanmoins, à l’avenir, il espère pouvoir s’investir à son échelle contre le changement climatique, montrant une vision à long terme et un engagement citoyen. Pour tous les admirateurs de son travail qui souhaiteraient suivre son exemple, Arthur a signé un livre sorti en librairies ce 5 mars et intitulé « Mon petit potager bio sur 15m² ». L’ouvrage d’une centaine de pages, illustré de photos, dessins et schémas le rendant aisé à lire, détaille comment aménager son potager sur le modèle de celui d’Arthur. Il comporte des recommandations sur les semences, les outils nécessaires, des connaissances indispensables sur l’environnement, les mauvaises herbes, l’arrosage… le tout en relation avec les saisons. Aussi, des fiches détaillent la culture pour 22 variétés de légumes & plantes potagères (ail, maïs, potiron, radis…), offrant un guide complet et accessible.
Kevin Gay des Combes et l'Agroforesterie Syntropique : Un Modèle d'Abondance et d'Autonomie
Kevin Gay des Combes n’est pas un jardinier comme les autres. Son parcours et sa philosophie incarnent une approche révolutionnaire du jardinage, axée sur la création d'écosystèmes résilients et productifs, souvent désignés sous le terme de jardins syntropiques ou nourriciers.
Après une année passée à l’école d’horticulture de Lullier / Genève et 3 années d’apprentissage, Kevin se retrouve avec son CFC (Certificat Fédéral de Capacité) d’horticulture en poche en 2009. Fort de cette formation solide, il travaille ensuite en tant que maraîcher sur sol vivant, une spécialisation qui l'a conduit à explorer des pratiques de pointe en matière de fertilité des sols et de production durable. L’objectif de ce type de jardin, appelé aussi jardin nourricier ou jardin syntropique, est de créer de l’abondance en respectant au mieux les caractéristiques du milieu dans lequel celui-ci sera implanté. Cette approche holistique considère le jardin comme un écosystème complexe où chaque élément interagit avec les autres pour favoriser la croissance et la résilience.
Ainsi, dans un espace réduit, peuvent se côtoyer arbres fruitiers, légumes ou encore plantes aromatiques, mais aussi des essences dites « sacrificielles » (comme le sureau par exemple), utiles lors des premières années de vie du jardin pour alimenter le sol en matières organiques. Cette diversité et cette stratification des cultures sont des principes clés de la syntropie, permettant une utilisation optimale de l'espace et des ressources.
Kevin met en lumière un principe fondamental de son approche : « Toute action dans le jardin engendre une réaction : quand je coupe un arbre et que je lui enlève plus de la moitié de sa partie aérienne, l’information qu’il génère c’est « j’ai perdu la quasi totalité de mes branches et de mes feuilles, il faut que je repousse ». En passant par le bouleversement de la taille, on va donner une information de pousse et de croissance (au reste du jardin) et les jours et semaines qui suivent les coupes sévères menées en été ou en automne, on voit que tous les végétaux autour de l’arbre en question explosent en croissance parce qu’ils reçoivent l’information de l’arbre taillé. Ce concept fascinant de "communication" végétale montre à quel point chaque intervention du jardinier peut influencer l'ensemble de l'écosystème.
Pour débuter, il est important de créer dans un premier temps le « design ». C’est le plan qui permet de se faire une projection du futur jardin avec la place de chaque essence. Cette étape de conception est cruciale pour anticiper les interactions et maximiser la productivité du système. L’idée du jardin forestier est d’être rapidement autonome en intrants, réduisant ainsi la dépendance aux apports extérieurs et renforçant la durabilité. Aussi le jardinier sera là pour accompagner et aider au mieux le jardin dans ses premières années, agissant comme un facilitateur plutôt qu'un contrôleur.

Pour Kevin, il n’y a pas vraiment de surface minimale pour créer son jardin forestier ; ainsi, même un citadin peut tenter sur son balcon. Cette accessibilité rend l'agroforesterie syntropique pertinente pour une grande variété de contextes. Il va même plus loin en soulignant des initiatives urbaines : « Certains projets, à Genève entre autres, se mettent en place pour « reforester » les toitures d’immeubles, avec des jardins partagés, et même des cultures fruitières ! » Cette vision d'une agriculture urbaine intégrée offre des perspectives passionnantes pour verdir les villes et améliorer l'autonomie alimentaire locale.
D’autant plus que ce type d’agroforesterie doit, selon lui, devenir le modèle à suivre et être associé à une paysannerie raisonnée où cultures céréalières et maraîchage cohabiteraient harmonieusement. Kevin n'hésite pas à critiquer le modèle agricole dominant : « Si on compare ce modèle (agroforesterie syntropique) avec l’agriculture chimique actuelle où il faut de quatre à cinq calories fossiles, la plupart du temps, pour produire une calorie agricole ; si ça n’était pas un modèle lourdement subventionné, c’est une agriculture qui serait à perte ! Elle ne fonctionne pas ! » Cette analyse incisive met en lumière l'inefficacité énergétique et la dépendance aux subventions de l'agriculture conventionnelle.
Ainsi, si le jardin syntropique est un atout pour gagner en autonomie alimentaire sur le plan individuel, il pourrait l’être aussi à l’échelle d’un pays si des politiques nationales étaient déployées dans ce sens. Kevin s'efforce de partager son savoir et son expérience. Aujourd’hui, il propose des conférences, des visites de jardins afin de transmettre son savoir au plus grand nombre. Il encourage l'expérimentation et l'apprentissage par la pratique : « On est nos meilleurs professeurs, il n’y a pas d’erreurs quand on plante un jardin forêt. Ça peut être aussi ludique et joyeux et les soi-disant erreurs seront nos clés d’apprentissage et de compréhension. » Cette approche dédramatisée et positive est essentielle pour encourager l'adoption de ces pratiques innovantes.
La Diversité dans le Jardin : Parcours et Témoignages de Jardiniers LGBTQ+ Belges
Au-delà des techniques de culture et des engagements écologiques, le monde du jardinage en Belgique est aussi le reflet d'une société en évolution, où la diversité des identités trouve progressivement sa place, même dans des milieux traditionnellement conservateurs. La visibilité des personnes LGBTQ+ dans l'agriculture et l'horticulture est un sujet qui, bien que parfois encore délicat, commence à être abordé avec plus d'ouverture.
L’émission télévisée Boer zkt vrouw (VTM), équivalent flamand de L’amour est dans le pré (RTL TVi), sera déclinée cette année dans une version gay : Fermier ch femme deviendra ainsi Fermier ch homme. Cette adaptation est un événement marquant, témoignant d'une reconnaissance croissante de la diversité. Tristan, 25 ans, est le tout premier candidat homosexuel de l’émission. Il fait à ce titre l’objet d’une grande admiration, tant dans le milieu agricole que dans le monde LGBT, symbolisant un espoir de changement et une brèche dans les tabous.
Les tabous restent très présents, comme en témoigne Jaimie Deblieck, 21 ans, élu Mister Gay Belgium en 2017 alors qu’il était encore aux études, à l’école d’horticulture. « Combien de fois ne m’a-t-on pas demandé pourquoi je n’avais pas choisi la coiffure ou la danse ! », ironise-t-il, soulignant les stéréotypes persistants. Le jeune homme est aujourd’hui très admiratif de Tristan, reconnaissant l'importance de sa visibilité. Jaimie partage ses propres expériences difficiles : « Les choses n’ont pas été simples : en stage, je faisais régulièrement l’objet de moqueries. Comme ce jour où nous devions porter de lourdes bordures en pierre pour délimiter un jardin. Un gars m’a alors lancé : ‘Ça va aller ? Tu ne vas pas te casser un ongle ?’ » Ces anecdotes illustrent la pression et l'homophobie latente dans un milieu souvent perçu comme "macho". L’agriculture est un monde d’hommes, de vrais durs. Tous ceux qui sortent du moule sont moqués, tournés en ridicule, explique Jaimie. Pour les homosexuels actifs dans le secteur, il est donc bien plus confortable de rester dans le placard. Cette situation met en lumière la nécessité d'un soutien et d'une plus grande acceptation.
Le chemin vers l'acceptation est long et varie selon les contextes. « À l’école d’horticulture, mon coming-out a été relativement bien accepté. Mais au fin fond de la Flandre-Occidentale, ça a été plus compliqué. Aujourd’hui encore, je n’ose pas prendre la main de mon compagnon en rue », confie Jaimie, illustrant les disparités régionales et la persistance de l'intolérance.
Il aura donc fallu attendre treize saisons pour voir le premier fermier homosexuel dans l’émission, un signe que les mentalités évoluent, mais lentement. Bram Bierkens, organisateur du concours Mister Gay Belgium, raconte : « J’ai travaillé comme recruteur pour VTM il y a une dizaine d’années. À l’époque, il était tout bonnement impossible de trouver le moindre fermier gay. » Le problème demeure, même pour des événements comme le concours Mister Gay Belgium : « J’ai le même problème aujourd’hui pour l’organisation du concours. J’avais déjà contacté Tristan il y a quelque temps, mais il m’avait alors répondu qu’il était trop occupé par son travail à la ferme. C’est fantastique qu’il ait accepté de participer cette année et de faire son coming-out à la télévision. » La participation de Tristan est un pas de géant pour la représentation.
Jaimie Deblieck se souvient de l’histoire déchirante de ce fermier homosexuel de 45 ans, qui n’a osé faire son coming-out qu’à la mort de ses parents. Le cas n’est pas rare, et ces récits soulignent la profonde solitude et la peur du jugement qui peuvent marquer la vie de ces individus. Un membre d’une association d’agriculteurs raconte une histoire similaire : « Je connais un agriculteur qui part en vacances dans un hôtel de luxe en Afrique du Sud une fois par an. Il y retrouve son compagnon, qui habite pourtant en Flandre, dans la même province que lui. Même dans l’avion, ils refusent d’être assis l’un à côté de l’autre ! Il m’a dit un jour : ‘s’ils savent que je suis gay, je ne pourrai plus sortir sans être montré du doigt ou moqué. » Cette peur de l'ostracisme social est une réalité vécue par de nombreux agriculteurs et horticulteurs homosexuels.
Nous n’avons pas de chiffres précis sur le nombre de fermiers LGBT, ce qui rend difficile de mesurer l'ampleur du phénomène et d'adapter les soutiens. Le Boerenbond (association qui défend les intérêts des entrepreneurs agricoles en Flandre, ndlr) ne leur offre pas de structure spécifique. Cependant, la porte-parole Vanessa Saenen précise que si un fermier gay fait l’objet de harcèlement fondé sur son orientation sexuelle, il peut néanmoins s’adresser à l’asbl ‘Boeren op een Kruispunt’, qui apporte une aide aux agriculteurs et horticulteurs confrontés à des problèmes financiers, familiaux ou personnels. Cette association connaît ainsi quelques fermiers homosexuels qui cohabitent avec un homme. La plupart ont été mariés à une femme. Ils ont d’abord essayé de se conformer au mode de pensée traditionnel du milieu agricole, un monde de machos, généralement homophobes, confie Liselotte Deroo, l’une des conseillères de l’asbl. Elle ajoute qu'il est donc très positif qu’un fermier gay participe à une émission aussi populaire, car cela contribue à briser les stéréotypes et à ouvrir la voie à une meilleure acceptation.
