Les Jardins du Musée départemental Albert-Kahn, situés à Boulogne-Billancourt, aux portes de Paris, représentent un lieu d'une richesse paysagère et culturelle exceptionnelle. Conçu comme un "jardin à scènes", cet espace de 4 hectares est une métaphore vivante du rêve de paix universelle de son créateur, le banquier philanthrope Albert Kahn (1860-1940). Ici, les différentes cultures paysagères se fondent harmonieusement, invitant le visiteur à un voyage autour du monde sans quitter les Hauts-de-Seine. Récemment rénovés, ces jardins offrent une expérience immersive, où l'art du bonsaï trouve également sa place d'honneur.

Albert Kahn : Un Visionnaire et un Créateur de Mondes
Albert Kahn, de son vrai nom Abraham Kahn, s'installe à Boulogne-sur-Seine en 1893. D'abord locataire de son hôtel particulier, il tombe amoureux des lieux et en devient propriétaire deux ans plus tard. Passionné de jardin, il décide alors d'acquérir au fur et à mesure les parcelles avoisinantes. De 1895 à 1920, il consacre quinze années à l'édification de son jardin d'exception, réunissant des arts horticoles de tous horizons et faisant de cet espace l'image vivante de son rêve d'un monde en paix. Ce jardin est une véritable carte personnelle issue de ses voyages et découvertes, une célébration de la diversité culturelle.
Albert Kahn : les archives de la planète
L'aménagement du site est amorcé par Achille Duchêne, paysagiste de la haute société qui avait élaboré un genre nouveau, le jardin mixte, alliance de la régularité classique et du jardin à l'anglaise. Aux côtés de son chef jardinier, Kahn s'implique fortement dans la conception et l'entretien de son parc. Deux scènes ont une résonance particulièrement personnelle : la forêt vosgienne, hommage à la nature parcourue dans sa jeunesse, et le jardin japonais, souvenir d'un pays de cœur. Le jardin s'inscrit dans une mode des aménagements paysagers qui se retrouve dans plusieurs des propriétés voisines, comme en témoigne le jardin japonais créé par Edmond de Rothschild dans le parc de son château de Boulogne.
Une Mosaïque de Paysages : Les Sept Scènes des Jardins
Les Jardins Albert-Kahn dévoilent 7 scènes paysagères distinctes qui dialoguent entre elles, offrant au visiteur une véritable odyssée botanique et culturelle. Des essences originaires d'Europe, d'Amérique, d'Afrique, d'Océanie et d'Asie sont réunies, créant une richesse inouïe.
Le Village Japonais : Un Voyage en Extrême-Orient
Le village japonais, la partie la plus importante du jardin par sa surface, recrée en miniature des paysages du Japon où se mêlent architecture domestique, végétaux asiatiques et évocation de sites sacrés. Cette première partie du jardin, créée en 1897, est l'œuvre de charpentiers japonais venus spécialement du Japon et hébergés à Boulogne. L'accès se fait depuis le jardin anglais par un portique en bois à deux vantaux. À l'autre extrémité du village, un portique plus rustique ouvrait sur le sanctuaire. On y découvre une maison de thé traditionnelle ainsi que deux maisons d'habitations traditionnelles transportées depuis le Japon. Lanternes, glycines en fleurs et bonsaïs ornent l'entrée du « village japonais », comme en témoigne une photographie d'avril 1912. Le sanctuaire, construit entre 1908 et 1909, évoquait les sites sacrés du Japon et s'ouvrait par deux Torii (portique de sanctuaire shintô), mais n'existe plus aujourd'hui. Une pagode de cinq étages en bois, s'inspirant des pagodes bouddhiques du Japon, ouvrait le jardin mais a disparu dans un incendie en 1953.

Le Jardin Japonais Contemporain : Un Hommage à la Vie d'Albert Kahn
Aux côtés de ce village traditionnel se déploie le « jardin japonais contemporain » imaginé en 1988 par le paysagiste Fumiaki Takano, qui remplace le jardin original de 1908. Cette création moderne, réalisée en 1990, rend hommage à la vie et à l'œuvre d'Albert Kahn. Fort des principes régissant l'organisation, voire le rôle philosophique, du jardin japonais, cette parcelle est constituée d'éléments naturels, aquatiques et rocheux évoquant la vie du banquier. Celle-ci jaillit d'une montagne conique, évoluant le long d'un tortueux cheminement de galets et se terminant dans un tourbillon inversé. Jardin de contrastes, il mêle, en toute harmonie, les goûts personnels et les aspirations à la paix universelle de son créateur, conçue autour de trois axes essentiels : la vie (yang), la mort (yin) et l'axe féminin-masculin.
Le Jardin Français : La Régularité Classique
On passe ensuite au jardin français, un espace qui reprend le vocabulaire géométrique des jardins classiques du XVIIe siècle. Contrairement à la tradition, celui-ci se situe au pied d'une majestueuse serre et non dans l'axe de la demeure du propriétaire. On découvre alors trois blocs géométriques, caractéristiques des jardins français, devant une grande serre encore en travaux. Il est ceinturé par deux rangées d'arbres taillés en rideau et par une ligne de fruitiers ouverte sur le verger-roseraie. Au centre, le tapis vert est toujours encadré de quatre parterres fleuris monochromes ; à l'époque d'Albert Kahn, il était parfois orné de broderies.
Le Jardin Anglais : La Liberté de la Nature
Le jardin anglais se caractérise par le lâcher-prise à la nature. Il présente des arbres non taillés, un gazon vallonné et une rocaille qui évoque une falaise au milieu desquels s'écoule une rivière. Ce jardin est ponctué de pavillons pittoresques et est orné d'une fontaine sculptée évoquant la fable de La Fontaine : Le Renard et les Raisins. Un enrochement artificiel évoquant une falaise surplombe la rivière sinueuse qui s'évase en bassin ; afin d'en accentuer le côté rustique, ses balustrades en ciment simulent des branches d'arbres. Le puits indique l'emplacement d'une laiterie aujourd'hui disparue.
La Forêt Vosgienne : Un Hommage aux Origines d'Albert Kahn
La forêt vosgienne, occupant 3 000 m², est un hommage à la nature parcourue dans la jeunesse d'Albert Kahn et évoque les grands paysages du massif montagneux qui ont bercé son enfance. Bien qu'originaire des Vosges du Nord, Albert Kahn représente un espace des Vosges du Sud, dites cristallines, où des blocs de granite polis par le temps peuvent former des éboulis rocheux. Afin de suggérer le relief élevé des ballons vosgiens, des remblais surélèvent cette partie du jardin. De nombreux conifères mais aussi des feuillus sont alors plantés. Deux versants y sont représentés : celui lorrain (épicéas et hêtres plantés sur un éboulis de granit) et celui alsacien (pins et chênes dans un décor minéral composé de grès rose).
La Forêt Bleue et la Forêt Dorée : Des Tableaux Changeants
La forêt bleue est composée de cèdres de l'Atlas et d'épicéas du Colorado. Légèrement surélevée par rapport à elle, se découvre la forêt dorée : au printemps, les jeunes pousses d'épicéas prennent une teinte jaune paille lumineuse ; elles sont relayées, à l'automne, par les étincelantes feuilles d'or des bouleaux pleureurs qui la composent. Ces deux évènements saisonniers donnent ici son nom à la forêt dorée.
La Prairie et le Marais : La Spontanéité des Paysages Naturels
Derrière la forêt dorée, se déroule un autre spectacle surprenant : une prairie avec son foisonnement de fleurs sauvages. Annuelles et vivaces s'y développent librement, formant une infinité de tableaux multicolores qui se succèdent au fil du temps, à la manière d'un tableau impressionniste. Le marais et ses espaces évoquent la spontanéité de paysages naturels : ceux de l'Atlas en Afrique du Nord ou encore ceux des milieux humides avec leurs espèces aquatiques. Au pied des grands arbres se développe toute une gamme de végétaux qui transforme les lieux au fil des saisons.
L'Art du Bonsaï au Cœur des Jardins Albert-Kahn
Au-delà de la diversité paysagère, les jardins Albert-Kahn sont également un lieu privilégié pour la découverte et l'admiration de l'art du bonsaï. Le musée a l'honneur de présenter régulièrement des expositions dédiées à ces arbres miniaturisés, offrant au public une immersion dans cette pratique ancestrale.

Rémy Samson : Un Maître du Bonsaï à l'Honneur
Rémy Samson, dont le grand-père était l'un des tout premiers fleuristes parisiens dans les années 1940 et dont la maman était professeur d'art floral, a grandi au milieu des plantes. Cependant, c'est pour les bonsaïs qu'il se passionne depuis près de quarante ans. Il a découvert les bonsaïs en 1969 sur le stand du Japon des Floralies de Vincennes, un événement qui l'a "fait l'effet d'un coup de poing dans le ventre", tant il était émerveillé.
Aujourd'hui, sa collection est régulièrement à l'honneur au musée Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt. Par exemple, onze spécimens rares, âgés de 60 à 110 ans, sont présentés sur leurs plateaux, dans la pièce d'eau principale du jardin japonais contemporain. Ce lieu est décrit par Rémy Samson comme "un lieu magique, paisible et protégé". Cette exposition offre l'opportunité d'admirer un cèdre du Japon de 70 ans, un pin à feuilles quinées de 80 ans ou encore un thuya occidental de 110 ans. L'exposition, installée dans la pièce d'eau du jardin japonais contemporain, permet, en faisant le tour de la mare, de contempler les bonsaïs sous différents angles et arrières-plans. Les arbres semblent comme en apesanteur sur l'eau, simplement troublée par le passage des canards et des carpes, invitant à la lenteur et à la découverte d'un monde en miniature.
La Passion de la Collection et de la Transmission
Ces onze spécimens ne représentent qu'une infime partie de la collection de Rémy Samson. Pour l'admirer dans son ensemble, il faut se diriger vers Châtenay-Malabry, où se situe sa boutique-musée. Une entreprise créée en 1973 avec son épouse, Isabelle. Au fil des ans, le couple a acquis et produit plusieurs milliers de bonsaïs, dont environ 200 spécimens d'exception. Rémy Samson explique : « Les plus beaux arbres sont en Asie mais, comme chaque pays a ses spécificités, on peut dire que notre collection est l'une des plus variées du monde ». Son plus vieux bonsaï est âgé de 340 ans, un arbre acheté à Taïwan dont le prix s'élèverait, s'il devait le vendre, à près de 25 000 €. Cependant, pour que les novices se rassurent, l'horticulteur propose également des arbres à moins de 100 €.
Pour partager sa passion, Rémy Samson organise également pour les membres de son « club » des cours une fois par mois, et pour le grand public des ateliers où les propriétaires viennent avec leur arbre pour le travailler sous son regard. Il estime qu'« il existe des règles d'esthétisme sur la taille, la couleur des pots, mais il ne faut pas, non plus, être trop rigoriste. La seule véritable règle à respecter est de reproduire les effets de la nature. »
Le Musée Albert-Kahn : Au-delà des Jardins
Le Musée départemental Albert-Kahn offre bien plus que ses magnifiques jardins. Après la ruine du banquier, le jardin, devenu public en 1937, avait peu à peu perdu son caractère. Depuis 1989, l'équipe de conservation du musée, en coordination avec celle des jardiniers du Conseil général des Hauts-de-Seine, mène des travaux de restauration, replaçant ce jardin au sein de l'ensemble de l'œuvre d'Albert Kahn.

Le musée, récemment rénové, est un lieu qui vaut le détour du côté des Hauts-de-Seine. Il propose de découvrir les nouveaux espaces rénovés dans lesquels les collections du philanthrope sont exposées. Parallèlement aux jardins, une galerie de 650 m² propose des expositions temporaires d'autochromes, le premier procédé industriel de photographies en couleurs, récoltés par les opérateurs d'Albert Kahn au début du vingtième siècle. Ces archives visuelles sont une fenêtre sur le monde tel qu'il était perçu par Albert Kahn et ses collaborateurs, reflétant son projet humaniste de documenter et de comprendre les différentes cultures.
Des expositions temporaires enrichissent également l'offre culturelle du musée. Par exemple, l'exposition "Bénin, aller-retour", prévue du 14 octobre 2025 au 14 juin 2026, invitera à une plongée immersive au cœur du Dahomey historique, entre photographies rares, films ethnographiques et regards d'artistes contemporains.
Le musée et les jardins sont généralement ouverts tous les jours sauf le lundi, de 11h à 18h (19h, du 1er mai au 30 septembre). Il est à noter que pour la sécurité et le confort des visiteurs, les entrées se font parfois sur réservation uniquement, et des périodes de gratuité sont occasionnellement proposées, comme ce fut le cas jusqu'au 14 juillet après une réouverture.