Le bougainvillier, cette plante luxuriante et colorée qui illumine les façades méditerranéennes et tropicales, porte en elle bien plus qu'une simple esthétique florale. Son nom est le témoin d'une époque charnière, celle où, au XVIIIe siècle, les puissances européennes se lançaient dans des voyages océaniques d'anthologie pour cartographier le monde, répertorier sa flore et affirmer leur influence. Cette plante, symbole de voyage et d'évasion, est intimement liée à l'histoire de Louis-Antoine de Bougainville, premier explorateur français à avoir bouclé un tour du monde, et à celle de Jeanne Barret, botaniste de l'ombre dont le destin exceptionnel a croisé celui de la science.

Les racines d'un explorateur : Louis-Antoine de Bougainville
Rien n’annonçait le marin dans les origines familiales et géographiques de Louis-Antoine de Bougainville, né le 12 novembre 1729, à Paris, à l’emplacement de la rue du Temple, paroisse Saint-Merry, pas très loin des Halles. Sa famille était venue de Picardie à Paris et son père était notaire. La réussite sociale des Bougainville avait fait de ce dernier, devenu échevin de Paris, c’est-à-dire membre du conseil municipal, un bourgeois puis un gentilhomme, car il fut anobli en 1741. Fils d’un anobli pourvu de relations, Louis-Antoine fut dirigé vers la cour du roi et une carrière militaire.
Il entra aux Mousquetaires noirs en 1750, même s’il reçut en parallèle une formation de mathématiques suffisamment poussée pour lui permettre de publier quatre ans plus tard un Traité de calcul intégral qui attira sur lui l’attention du monde savant et lui valut d’être reçu en 1756 dans la Royal Society de Londres. C’est l’Angleterre qui lui valut de découvrir la mer, d’abord en prenant le bateau pour traverser la Manche. Ce fut aussi l’occasion de rencontrer une célébrité maritime, l’amiral George Anson qui venait d’effectuer le tour du monde.
Rentré à Paris, il devint capitaine de dragons et fut nommé aide de camp du général désigné pour commander au Canada, le marquis de Montcalm. Pour la première fois de sa vie, il traversa l’Atlantique, de Brest à Québec, au printemps 1756. Amère dans sa conclusion, l’aventure lui a pourtant fait découvrir, outre les opérations militaires, la nature, l’océan, l’hiver canadien, l’immensité continentale et les peuples indiens - les Iroquois l’ont même naturalisé en lui donnant un nom dans leur langue, un autre monde qui l’a fasciné.
La naissance d'un projet de circumnavigation
Que faire après la chute de Québec ? Bougainville proposa au Secrétaire d’État de la Marine, le duc de Choiseul, d’établir des Français aux Iles Malouines qui lui paraissaient offrir une bonne base de départ pour passer dans le Pacifique. Choiseul, qui cherchait à compenser par de nouveaux territoires ceux perdus en Amérique du Nord, donna son accord, sans se soucier des Espagnols. Il fit nommer Bougainville temporairement capitaine de vaisseau, en plus de colonel.
La paix revenue, le nouveau marin quitta Saint-Malo vers ce lointain archipel en 1764 puis de nouveau en 1765. Cette fois, c’était lui qui commandait. Il n’était plus passager. La deuxième année, il alla reconnaître le détroit de Magellan. Mais là encore l’affaire tourna court. Les alliés espagnols n’appréciant pas de voir les Français s’installer aux Malouines, Versailles décida de renoncer. C’est Bougainville qui fut envoyé d’abord négocier à Madrid, sans succès, puis évacuer la petite colonie.
L’improvisation et l’expérience se retrouvèrent dans le choix des deux navires pour le grand voyage : la Boudeuse, une frégate toute neuve, et l’Etoile, une flûte qui a déjà fait le voyage des Malouines. L’expérience était clairement celle des hommes que Bougainville eut à commander : des marins et des scientifiques. Les Malouins formèrent la colonne vertébrale de l’encadrement et des équipages.

Jeanne Barret : Une botaniste dans les coulisses de l'histoire
Au milieu des années 1760, Philibert Commerson, médecin et botaniste à la curiosité infatigable, engagea Jeanne Barret comme gouvernante après le décès de son épouse. Au fil des années, une profonde complicité se noua entre eux. Lorsque le projet d'expédition mondiale se précisa, le botaniste demanda que Jeanne Barret soit également autorisée à participer à l'expédition comme assistante. Cependant, le règlement de la marine française interdisait aux femmes d'embarquer sur les navires d'expédition.
C'est alors que Jeanne Barret, déguisée en homme sous le nom de Jean Baré, devint la première femme à faire le tour du monde. À son arrivée à Rio de Janeiro, alors colonie portugaise, Jeanne Barret participa activement à la collecte de spécimens végétaux. Avec l'aide de Jeanne Barret, le botaniste sécha et conserva quelques spécimens. Deux des nombreux spécimens originaux collectés aux alentours de Rio de Janeiro sont aujourd'hui conservés au Conservatoire et Jardin botaniques de Genève. C’est la première femme à avoir embarqué sur un bâtiment de la Marine (qui lui versa plus tard une pension) et pour un voyage scientifique.

La découverte botanique : L'éclosion du Bougainvillea
Lors d’une escale brésilienne, Commerson a découvert une fleur qu’il appellera plus tard « bougainvillée ». Cet arbuste épineux, découvert au Brésil, fut nommé en hommage à Louis-Antoine de Bougainville. Philibert Commerson, médecin naturaliste du voyage, réalise alors ses premières explorations botaniques et découvre avec éblouissement un arbrisseau à la floraison opulente. Il le nomme Bougainvillea en l’honneur du chef de l’expédition dont il faisait partie.
On lui prête deux noms vernaculaires : la Bougainvillée, plutôt utilisé pour la fleur, et le Bougainvillier pour la plante. Arbuste sarmenteux au développement rapide, le bougainvillier aime s’installer le long d’un mur, d’un grillage ou d’une pergola. Il appartient à la famille des Nyctaginacées, qui regroupe des espèces caractérisées par des fleurs sans pétales groupées à plusieurs dans un même involucre de bractées. En observant les « fleurs » de bougainvillée, on distingue effectivement, non pas des pétales, mais bien des bractées amples, à l’aspect de papier de soie, aux couleurs chatoyantes qui entourent de petites fleurs, tubulaires couleur ivoire.

Le bilan du voyage et son héritage culturel
Le voyage de Bougainville a duré du 15 novembre 1766, date de son départ de Mindin, au 16 mars 1769, jour de son arrivée à Saint-Malo. L’expédition s’écarta des côtes sud-américaines espagnoles, atteignit les « îles dangereuses » (le Sud des Tuamotu), arriva début avril 1768 devant Tahiti, y resta un peu plus d’une semaine, poursuivit par l’archipel des Petites Cyclades (Samoa), les Fidji, les Grandes Cyclades (Vanuatu), la Nouvelle Hollande, les Salomon et fit enfin escale aux Moluques.
Quel est le bilan de cette navigation ? Il s’avère paradoxal à bien des égards. Rapportés aux instructions remises à Bougainville, les apports sont limités. Peu de terres inconnues ont été découvertes et même Tahiti a été visité quelques mois plus tôt par Wallis. Pourtant l’écho fut immense. Peu de temps après la fin d’une guerre perdue contre la monarchie britannique, Bougainville avait montré que la France pouvait, elle-aussi, effectuer un tour du monde.
Surtout, il tira de son journal un ouvrage publié en 1771 puis en 1772, ce Voyage autour du monde qui marqua son siècle. Le récit de Bougainville rencontra directement les rêves et les fantasmes d’une partie de ses contemporains. L’homme naturel, ou le bon sauvage, leur semblait, dans son innocence primitive, très au-dessus d’une civilisation devenue dépravée. Sous la plume de Diderot, l’un des Philosophes qui écrivit un Supplément au voyage de Bougainville qu’il se garda bien de publier, Tahiti devint plus que jamais un mythe, celui d’un monde heureux car sans contraintes.
Comment les Îles de Polynésie ont-elles été découvertes ?
L'introduction en Europe et les mystères de la culture
On ignore la date exacte de l'arrivée du bougainvillier en Europe. Diverses sources historiques indiquent plutôt 1829 comme année de la première culture du bougainvillier en Europe, bien que ces sources présentent des détails contradictoires et que les données officielles issues d'herbiers fassent défaut. Les origines européennes de la plante restent donc en partie incertaines.
Dans le genre Bougainvillée, on compte de nombreuses espèces dont seulement trois présentent un intérêt horticole : glabra, spectabilis et peruviana. Aujourd'hui, ces plantes sont devenues des incontournables des jardins tropicaux et méditerranéens. Par exemple, au Domaine Château Gaillard en Martinique, les jardiniers proposent une très grande variété de ces arbustes, témoignant de la popularité persistante de cette découverte botanique qui a traversé les siècles, depuis les côtes brésiliennes jusqu'aux serres modernes.

La finalité de l'expédition était avant tout politique : assurer la maîtrise de nouvelles voies maritimes et conquérir des terres inconnues au nom du roi constituaient l'objectif de la mission dévolue à Bougainville. Pourtant, à travers le nom de cette fleur, c'est toute la complexité de l'aventure humaine, scientifique et coloniale du XVIIIe siècle qui nous parvient. De la rigueur mathématique de Bougainville à l'audace de Jeanne Barret, le bougainvillier demeure une trace vivante de ces hommes et femmes qui ont bravé l'inconnu pour dessiner les contours d'un monde globalisé.