Au cœur des campagnes françaises, un mouvement discret mais puissant redonne vie aux traditions ancestrales : celui des paysans boulangers. Ces artisans, qui embrassent l'intégralité de la chaîne, de la moisson à la cuisson, incarnent une agriculture et une alimentation plus durables et authentiques. Ils ne sont pas seulement des producteurs de pain, mais aussi des gardiens d'un patrimoine végétal menacé, cultivant avec passion des semences paysannes pour faire revivre des variétés oubliées et préserver la biodiversité.

Un Retour aux Sources : La Reconquête de la Chaîne Alimentaire
La figure du paysan boulanger n'est pas nouvelle, mais elle connaît un regain d'intérêt significatif. Ces nouveaux cultivateurs artisans contribuent activement à l'animation des campagnes et à la renaissance de semences oubliées. Ils sont souvent animés par une volonté de maîtriser toute la chaîne, de la production à la vente, une aspiration née des mutations profondes de l'agriculture.
Marcel Fabreguettes, agriculteur à Cornus, au sud du Larzac, exprime ce sentiment d'être un "dernier des Mohicans". Face à la diminution du nombre d'éleveurs laitiers, il s'est formé à la boulange pour anticiper la fin des quotas laitiers et le phénomène redouté des "fermes usines". Pour lui, le pain est un acte de résistance, une semi-reconversion qui lui permet de continuer à exploiter ses céréales et fourrages tout en conservant une trentaine de frisonnes. Son épouse, Muriel, a été à l'initiative de cette démarche. "On voulait maîtriser toute la chaîne, de la production à la vente", explique-t-elle. L'apprentissage du levain, avec ses subtilités pour obtenir une pâte bien levée, fait partie intégrante de ce nouveau savoir-faire. Marcel, quant à lui, pétrit et chauffe le four à bois en deux temps pour atteindre la température idéale, un processus qui demande 10 à 14 heures, contrastant avec les deux heures d'un boulanger en ville. Les journées à la ferme "La Borie" commencent ainsi à 4h00 les jours de cuisson.
Dans la même veine, à Dormelles, en Seine-et-Marne, Sabrina Derosin, citadine diplômée des Beaux-Arts, a embrassé la boulange pour valoriser les céréales de son époux, Gilles, agriculteur depuis 30 ans. Après sept ans d'efforts, elle est fière de proposer un pain au levain qui satisfait ses clients. Gilles, de son côté, s'est improvisé meunier à la meule de pierre, transformant 10 à 15% de sa récolte. Autrefois, il livrait son blé à la coopérative sans plus y penser ; aujourd'hui, il distribue le pain de Sabrina aux Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne (Amap) et jusqu'à Paris.
Un Choix de Vie Engagé
Le métier de paysan boulanger est avant tout un choix de vie, une reconversion souvent motivée par le désir de vivre à la campagne et d'être maître de son activité. C'est ce qui a poussé Thierry Hermeline, boulanger bio originaire du Perche, à se réorienter. Après avoir exercé son métier aux quatre coins de France, il aspirait, avec son épouse Cécile, à être leurs propres patrons et à élever leurs enfants en pleine terre. C'est Cécile qui l'a encouragé à suivre une formation en agriculture biologique, un retour à l'école à 39 ans qui l'a mené, après un stage, à acquérir 20 hectares dans l'Orne. La "Surdière", nom de leur propriété, attire une clientèle fidèle, prête à se lever tôt le dimanche pour déguster leur pain.
Malgré des expériences parfois âpres, comme des récoltes perdues à cause de la pluie, Thierry, à 52 ans, ne regrette pas sa reconversion. Il se passionne pour la vie de ses champs, travaillant davantage qu'en ville. Il a rejoint le réseau Semences Paysannes, s'approvisionnant en variétés bio et anciennes. Cette année, il cultive cinq blés différents sur une même parcelle pour obtenir une farine unique, estimant que la diversité offre une meilleure résistance aux maladies, même si les variétés ne mûrissent pas toutes en même temps, comme le "Rouge de Bordeaux" qui dépasse les autres de 50 cm.
La plupart des paysans boulangers privilégient également des alternatives au blé, comme le petit épeautre ou le sarrasin, pour répondre aux allergies au gluten qui se développent avec les blés modernes, plus riches en protéines et plus facilement panifiables.
Thierry a également expérimenté les cultures sans labour, ce qui a suscité la suspicion de ses voisins. L'hostilité, lorsqu'elle existe, vient plutôt des meuniers et des boulangers conventionnels. Il a dû faire face à des contrôles et des tracasseries administratives, mais a finalement obtenu la reconnaissance que, comme le fromager avec son lait, il transforme son propre produit.

Ingéniosité et Créativité face aux Défis
Depuis 2010, un décret encadre ces activités, reconnaissant la légitimité des paysans boulangers. Cependant, la corporation des boulangers traditionnels s'inquiète, entraînant une multiplication des contrôles. Patrick de Kochko, coordinateur et responsable Blé du réseau Semences paysannes, confirme cette tension. Son réseau assure une veille juridique pour ses membres, tout en insistant sur leur identité première de paysans.
La principale difficulté pour ces néo-paysans, qui "ramènent de la vie dans les campagnes", est de trouver de la terre. Ils s'installent souvent sur des surfaces trop petites pour survivre uniquement avec les céréales. C'est pourquoi ils se tournent vers les variétés anciennes, les blés de compétition à fort rendement nécessitant des terres riches, des engrais et se comportant mal en bio, sans parler de leur goût souvent jugé sans intérêt.
Pour Patrick de Kochko, la "nécessité a rendu les paysans boulangers ingénieux et créatifs" depuis leur réapparition il y a une vingtaine d'années. Une seule formation dédiée existe dans un lycée agricole, à Montmorot dans le Jura, attirant un public diversifié, dont la moyenne d'âge est de 33 ans. Ces formations permettent un retour à la terre avec un projet économiquement viable, offrant une rémunération dès la deuxième année. Le nombre d'étudiants est limité par la nécessité de trouver des stages sur le terrain.
Le succès de cette démarche est tel que le réseau Semences paysannes envisage de lancer une nouvelle formation dans le Tarn, sur le modèle du compagnonnage. James Forest, une autre figure du mouvement, assure qu'il n'y a pas de concurrence avec les boulangers conventionnels, mais une recherche de savoir-faire.
Les Semences Paysannes : Un Trésor de Biodiversité et de Saveurs
Au cœur de cette démarche se trouve la culture des semences paysannes, ces variétés anciennes sélectionnées par des générations de paysans. Contrairement aux semences commerciales, développées pour l'agriculture intensive, les semences paysannes sont adaptées aux terroirs, résistantes aux maladies et aux conditions locales, et cultivées sans intrants chimiques. Elles offrent une diversité génétique précieuse et des saveurs uniques.
Jean-François Berthellot, pionnier dans ce domaine, a récupéré et cultivé des semences paysannes gardées précieusement par une communauté du Larzac. Il cultive aujourd'hui son pain à partir d'un mélange de variétés issues de son imaginaire et adaptées à ses champs, qu'il qualifie de "variétés modernes paysannes". Ce travail de sélection, effectué avec l'aide de chercheurs, permet de redonner vie à des blés aux noms évocateurs comme "Petit rouge du Morvan", "touselle", ou "pétanielle noire", conférant au pain des saveurs complexes et subtiles.
Laurent Cattoire, boulanger à Périgueux, partage cette passion pour les blés paysans, expliquant que les variétés commerciales donnent un pain standard, sans saveur particulière. Il rejette les méthodes de culture et de panification industrielles, se qualifiant de "résistant boulanger".
Cependant, le chemin vers la réappropriation de ces semences n'est pas sans embûches. Simon Coyard, qui s'est essayé aux semences paysannes, a rapidement constaté leur fragilité dans les champs et leur difficulté à lever en boulangerie. Charles Poilly confirme que certaines variétés anciennes, conservées dans de mauvaises conditions pendant trop longtemps, ne sont plus adaptées aux conditions actuelles. Pendant les "Trente glorieuses", alors qu'elles étaient bannies des champs, ces semences ont été collectées et stockées dans des centres de recherche, figées dans le temps comme une "Belle au bois dormant".
Votre premier PAIN au LEVAIN (réussi du premier coup !)
Un Avenir Durable et Savoureux
Malgré ces défis, la conviction demeure : ces variétés anciennes sont l'avenir de notre agriculture. Les paysans boulangers, en travaillant à la création de nouvelles variétés adaptées à leurs terroirs, réinventent le métier. Ils se réapproprient des gestes et techniques millénaires, souvent délaissés au profit des grandes industries semencières guidées par la rentabilité commerciale.
Gabriel Berthellot, à Port-Sainte-Marie, incarne cette nouvelle génération. Sur une propriété familiale de cinquante hectares, il assure l'intégralité de sa production, de la semence à la vente du pain. Il cultive biologiquement une variété de céréales et légumineuses, les transforme dans ses moulins à meules de pierre pour fabriquer du pain et des pâtes sèches. Son fournil de 80 m², équipé d'un four à bois, lui permet de produire 300 kg de pains au levain par semaine, qu'il vend directement à la ferme, sur les marchés et dans des magasins bio. Il est également à l'origine d'un nouveau marché hebdomadaire, fédérant une dizaine de producteurs locaux.
Le métier de paysan boulanger est bien plus qu'une activité économique ; c'est un engagement pour un modèle agricole et alimentaire plus respectueux de l'environnement, de la biodiversité et de la santé humaine. Ces artisans, les pieds dans la terre et les mains dans le pétrin, redonnent du sens à l'acte de se nourrir, en reliant le consommateur à l'origine de son pain et aux savoir-faire ancestraux qui le rendent possible.
Leur démarche, souvent qualifiée de "résistance", est une invitation à repenser notre rapport à l'alimentation et à soutenir ceux qui œuvrent pour un avenir plus durable et savoureux. Ils démontrent que la rentabilité peut coexister avec la préservation du patrimoine et la valorisation du travail artisanal, prouvant que le pain, symbole millénaire de nourriture, peut encore être un vecteur de création et de partage.
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