L'acte de jardiner, qu'il soit une nécessité pratique ou une quête métaphysique, engage le corps tout entier. Des mains qui travaillent la terre jusqu'aux mains qui caressent, il n'y a qu'un pas, celui de l'intimité retrouvée avec le vivant. "Si tu ne sais pas quoi faire de tes mains, transforme les en caresses." Cette injonction résonne avec une force particulière lorsqu'on observe la manière dont nous interagissons avec notre environnement, qu'il s'agisse d'un potager en Belgique ou d'un jardin breton chargé de tension érotique.

La symbolique des mains : Entre accueil et protection
Les mains de bienvenue : ce sont des mains amicales. Vous voyez ces mains ouvertes, cet entrelacement de formes et cette prise ferme. Les mains sont vulnérables et accueillantes. C'est le désir de toucher et d'être touché, de bercer et de caresser. Elles expriment la manière dont un adulte tient la main d'un enfant, avec un sentiment de protection et d'affection. Les mains sont généreuses, elles révèlent "nous aimons, quoiqu'il arrive".
Dans le geste du jardinier, ces mains deviennent des outils de création. Elles ne se contentent pas de manipuler des outils ; elles entrent en contact direct avec la matière brute. Lorsqu'on plante, on ne fait pas que disposer des végétaux dans le sol, on établit un lien de confiance avec la terre. Ce lien est le socle de toute aventure paysagère, une forme de don de soi qui transforme une simple parcelle en un espace de vie partagé.
L'aventure du jardinage : De la prairie à l'épanouissement
Atteinte du virus du jardinage, Joëlle a fait d'une simple prairie un magnifique jardin avec terrasses, potager, massifs et parterres. J'ai décidé de changer de vie à l'âge de 41 ans. Avec mon mari et ma fille, nous nous sommes lancés dans la grande aventure d'une nouvelle construction à la campagne (entre Waremme et Hannut, en Belgique). Je travaille à temps plein dans la réinsertion professionnelle. Depuis novembre 2003. Mais ce n'était absolument pas un jardin ! Avant nous habitions en ville et nous n'avions qu'une minuscule pelouse bordée de quelques malheureuses fleurs. A l'époque, j'ai essayé de rendre ce petit espace plus "convivial" et finalement, après avoir lu énormément de magazines spécialisés, de dossiers sur le Net, ça n'était pas trop mal. Je pense que c'est là que j'ai attrapé le virus.
Le processus de création est exigeant. Premièrement, tout faucher à la faux et à la débrousailleuse et poser une clôture. Puis délimiter le futur jardin. Une pièce d'eau avec fontaines, végétaux et poissons. Ce travail de longue haleine demande une patience infinie, une qualité que l'on retrouve également dans la culture des plantes aromatiques, comme le souligne Pierre le Cultivateur, star des réseaux sociaux, qui nous livre quelques conseils pour prendre soin du basilic, un de nos aromatiques préférés. Il nous montre également comment profiter des jardinières chez soi.
Créer une spirale aromatique (Permaculture) - Truffaut
Le jardin comme espace de tension littéraire
Si le jardin est un lieu de labeur et d'esthétique, il est aussi, dans la littérature, le théâtre des désirs les plus enfouis. Dans Le jardin voluptueux, Claire Fourier explore cette géographie intime. L’histoire racontée dans ce livre est assez simple : une femme, bourgeoise aisée de Paris, mariée, a besoin d’un jardinier pour s’occuper du jardin d’une petite maison en Bretagne, au bord de la mer. La femme, c’est Clarisse ; elle lui adresse souvent des lettres, mises en italique dans le livre imprimé, qu’elle signe parfois Papagena.
Quinze années après le début de leur chaste coopération, un suspense sexuel s’immisce dans le récit, tout en retenue d’abord, car il y a une différence d’âge et de classe sociale entre les deux futurs amants, dont aucun n’ose se déclarer. Cela commence comme ça, presque mine de rien, par un simple haïku qui ponctue le récit comme un chœur dans le théâtre classique grec - manière de commentaire de l’action : « N’aimant plus personne / sait-on que je brûle encore / du désir d’aimer ? » ; à mesure que le livre avance, le récit devient presque un thriller sexuel : « Que ferais-je si, au lieu de redescendre, il me jetait sur mon lit ? Je n’y pense pas. Je mens un peu. »
Le basculement vers l'Éros
Le jardin n'est plus seulement un espace cultivé, il devient une métaphore de la germination du désir : « Tant et tant semé / qu’est-ce donc qui lèvera ? / quelle tige têtue ? // Patient le bourgeon / elle apparaîtra la rose / nul ne sait bien l’heure ». Cette éclosion est inévitable. La narratrice lutte contre ce désir qui monte : « Je boirais la mer / si elle pouvait lessiver / mon besoin d’amour ».

Pourtant, malgré les dénégations premières de l’auteure : « Le couple idéal. Chaste. Aucune ambiguïté », cela commence à déraper : « Il a pris un oiseau dans sa main, lui a caressé l’aile. Je pensais : pourquoi ne pose-t-il pas sa main sur mon épaule ? » Un peu plus tard : « Ce qui devait arriver est arrivé. » La déchirure qui va avec le désir sexuel ne demande qu’à être comblée. C’est ici que le roman rejoint une tradition libertine où le logos doit rendre compte de l'urgence du corps. « Robert m’opposait par moments un sourire goguenard ; je devinais le chasseur qui flaire le gibier qu’il tirera en temps voulu. »
La libération du langage et la révolte féminine
Au-delà de l'intrigue, Claire Fourier propose une réflexion sur la condition féminine et le poids des conventions. Après s’être identifiée à Gertrud, avoir cité Baudelaire, réécrit la Bible, madame Fourier envoie tout balader, même Nietzsche, pourtant son philosophe préféré : « Y en a marre de Nietzsche, ce puceau qui n’est pas allé au vif du sujet » ; et c’est la grande révolte féminine : « Y en a marre de se poser des questions qui ne servent qu’à nous plaquer au sol, on va les envoyer valser, les philosophes, c’est pas ça qu’on veut, on veut baiser la mort à mort ».
Plus rien ne résiste à l’auteure qui se lâche alors totalement dans un éblouissant monologue intérieur sans point, véritable chant lyrique. Le jardin voluptueux devient alors un formidable éloge de l’amour hétérosexuel. Cet ouvrage, par sa précision et sa mélancolie, s'inscrit dans un paysage littéraire contemporain riche, aux côtés d'œuvres comme Un chien arrive de Camille Ruiz ou les textes posthumes d'Assia Djebar, interrogeant sans cesse notre rapport au monde et à l'autre.
Le jardinier, qu'il soit réel ou fictionnel, est celui qui, par ses mains, permet à la vie de s'organiser, de croître et de signifier. Il y a une continuité profonde entre le geste de protéger une plante et celui de cultiver une relation amoureuse : dans les deux cas, il s'agit de patience, de respect du temps long et de cette acceptation que, finalement, le bourgeon apparaîtra quand l'heure sera venue. La bourgeoise, la blonde, le jardinier : tous sont des figures qui, dans la terre ou dans la page, cherchent à traduire le silence de la nature en un chant vibrant d'humanité.
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