
Le parcours d'André Raimbourg, mondialement connu sous son nom d'artiste Bourvil (1917-1970), est une page marquante du cinéma français. Cet homme de scène exceptionnel, devenu un immense acteur, a débuté sa carrière cinématographique dans des circonstances aussi modestes qu'exceptionnelles. Son tout premier film, où il poussa la chansonnette avec "Les crayons" lors de la scène clé du banquet, fut "La ferme du pendu". Ce tournage, qui s'est déroulé durant l'été 1945, il y a maintenant 70 ans, a eu pour décor le pittoresque pays de Pouzauges et de Montournais, plus précisément à la Maison-Neuve, un logis datant du XVe siècle.
Les Débuts d'une Légende et les Rencontres Mémorables
À l'époque du tournage de "La ferme du pendu", Bourvil n'avait pas encore acquis la notoriété qui allait faire de lui une icône du cinéma. Les vedettes du film étaient alors Charles Vanel et Alfred Adam, dont la renommée était déjà bien établie. Cependant, ce film allait être le tremplin pour Bourvil, qui enchaînerait par la suite les premiers rôles dans des farces paysannes, telles que "Le trou normand", aux côtés d'une débutante qui n'était autre que Brigitte Bardot. Cette période préfigurait son premier rôle d'une autre envergure, celui dans "La traversée de Paris" en 1956, marquant un tournant décisif dans sa carrière.

Au-delà des plateaux de tournage, Bourvil a tissé des liens profonds. S'il est un Vendéen qui l'a côtoyé de près, ce fut Gilbert Prouteau. Leur rencontre remonte au service militaire, en 1937, à Joinville. Le caporal Raimbourg et le soldat de deuxième classe vendéen Prouteau partageaient alors un plaisir commun : celui de "faire le mur" pour aller au cinéma. "Ça te fait pas saliver, toi, le cinéma ?", demandait souvent André à Gilbert, une question prémonitoire. Les deux hommes allaient tous deux embrasser une carrière dans le septième art, Prouteau de manière plus discrète, par des "incursions", tandis qu'André allait devenir une "gloire", comme se remémorait Prouteau.
Cette amitié perdura au fil des ans. En 1968, Gilbert Prouteau, qui avait eu l'occasion de diriger Jean-Paul Belmondo dans "Dieu a choisi Paris", rendit visite à son ami et ancien caporal sur le tournage du film "Le Cerveau" de Gérard Oury. Ce lien privilégié entre les deux hommes témoigne de la personnalité attachante de Bourvil et de son parcours, jalonné de rencontres humaines importantes.
"La Ferme du Pendu": Un Film Réalisé dans le Contexte Post-Libération
"La ferme du pendu", réalisé à la Libération, était un film auquel son metteur en scène, Jean Dréville, attachait une grande importance, le considérant comme l'un de ses meilleurs. Cependant, son tournage ne fut pas de tout repos, comme en témoignent les souvenirs de Dréville, révélant des "moments houleux".
Les difficultés commencèrent dès la phase de repérages. "Pour les repérages, nous avons été mal accueillis car le roman de Dupé était proscrit en chaire par l'évêque de Luçon", expliquait Dréville. Cette interdiction religieuse nécessita une intervention directe du réalisateur auprès de l'évêque, Monseigneur Cazaux. Une scène en particulier du scénario posait problème à l'évêque : celle où "la porte de la grange se referme sur un couple adultère. Fondu en noir et, là-dessus, on rouvre sur un tas de fumier avec le coq dessus." Dréville, dans sa tentative de désamorcer la situation, rétorqua à l'évêque : "Mais on ne voit rien !". La réponse de Monseigneur Cazaux, empreinte d'un "sourire malin", fut cinglante : "Oui, c'est bien ce qui est grave, on ne voit rien !". Malgré cette divergence d'interprétation, l'évêque finit par accorder son autorisation pour le tournage, permettant ainsi au projet de se concrétiser.
Des Polémiques Locales à la Sortie du Film
Pendant le tournage, le film suscita un certain amusement au sein de la population locale. Le journal "Le Populaire de l'Ouest", dans son édition du 30 juillet 1945, titra d'ailleurs : "On se souviendra longtemps de ces Parisiens qui ont payé les Vendéens pour battre le seigle." Cette anecdote témoigne d'une certaine légèreté et d'une entente cordiale apparente entre l'équipe de tournage et les habitants de la Vendée.
Cependant, cette harmonie fut de courte durée. Dès la sortie du film, la situation bascula, et "l'entente cordiale" laissa place à de vives attaques, notamment de la part des milieux catholiques. Monseigneur Cazaux, dont l'attitude semblait "moins patelin" cette fois-ci, demanda purement et simplement l'interdiction de projeter le film. Selon lui, celui-ci "offense la moralité de la paysannerie vendéenne qui paraît bestialisée". Cette déclaration de l'évêque de Vendée eut pour effet de "surchauffer les esprits", alimentant une controverse grandissante autour de l'œuvre cinématographique.
Les tensions culminèrent lors d'une projection publique à Chantonnay, qui fut "terriblement chahutée". Un incident marquant survint le 22 mars 1946, à 22h, à Chantonnay : une coupure d'électricité plongea la petite ville de bocage dans le noir. Le transformateur avait sauté suite à des courts-circuits, provoqués par des cercles de barrique placés sur les lignes électriques. Des "fauteurs de troubles vendéens" furent d'ailleurs présentés devant le tribunal pour ces actes.

Le Recul du Temps et la Perspective Historique
Avec le recul, certaines situations peuvent paraître "ridicules", comme la réaction des Vendéens du bocage qui se sont conduits d'une manière "un peu vaine". Il est cependant essentiel de replacer ces événements dans leur contexte historique : celui d'une "Vendée extrêmement rurale à la sortie de la guerre", une période marquée par des valeurs et des sensibilités différentes. Les mœurs de l'époque étaient profondément ancrées dans une tradition catholique, et la représentation jugée dégradante de la paysannerie vendéenne a pu heurter de plein fouet les convictions locales.
Le temps qui passe permet souvent de relativiser les polémiques. Néanmoins, il est intéressant de noter que la Vendée du bocage, plusieurs décennies plus tard, en 1991, allait de nouveau faire preuve de cette "mijoterie puritaine" avec l'affaire "Basic Instinct" aux Herbiers, démontrant que certaines sensibilités culturelles et morales pouvaient perdurer, même à travers les époques. Les réactions initiales à "La ferme du pendu" offrent un aperçu fascinant des chocs culturels et des tensions entre tradition et modernité dans la France d'après-guerre. Elles soulignent également comment un simple dialogue, même implicite comme celui entre le film et le tas de fumier, pouvait enflammer les esprits et provoquer des débats passionnés sur la morale et la représentation artistique.