Le bouturage et le drageonnage représentent des techniques de multiplication végétative à faible coût, particulièrement pertinentes pour l'Afrique, en raison de leurs nombreux avantages socio-économiques et écologiques. Le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), en collaboration avec divers partenaires, a mené et compilé un vaste corpus de recherches sur ces méthodes, visant à les rendre accessibles et efficaces pour les populations rurales.

Les Avantages Indéniables des Techniques à Faible Coût
Le drageonnage et le bouturage de segments de racine offrent des bénéfices considérables, notamment un très faible coût de mise en œuvre. Ces techniques ne requièrent qu'une formation technique très réduite, ce qui favorise une assimilation quasi immédiate par les populations rurales. Elles confèrent également aux ruraux la liberté de multiplier eux-mêmes les meilleurs clones de leur voisinage, garantissant une transmission fidèle des caractères génétiques.
Ces méthodes permettent un ajustement optimal du lieu et du nombre d'individus mâles par rapport aux plants femelles, dès la mise en place d'un verger d'une espèce dioïque. Dans les zones montagneuses, l'induction du drageonnage offre la faculté de coloniser l'espace à peu de frais, sans labour, ni sous-solage, ni trouaison, réduisant ainsi l'érosion sur les pentes au minimum. Le drageonnage et le bouturage de segments de racine rendent également plausible la lutte à faible coût contre la disparition d'espèces ou de clones.
Par rapport aux semis naturels ou aux plants issus de pépinière, ces techniques assurent une adaptation immédiate aux conditions locales et aux systèmes symbiotiques en place. Leur croissance est généralement plus rapide, due notamment à leurs réserves trophiques et à l'effet des mycorhizes. Cela réduit la durée de la mise en défens contre le cheptel et encourage une meilleure participation des populations rurales aux chantiers de reverdissement. Du fait de leur localisation souterraine, les drageons et les boutures de segments de racine possèdent une plus grande résilience aux feux et une meilleure résistance à la dent des chèvres contre l'arrachement complet, surtout après de fortes averses. Pour pallier l'absence de graines d'origine contrôlée et certifiée, il suffit de prélever des boutures de segments de racine sur des arbres d'élite.
Ces deux techniques, comme d'autres, permettent la transmission fidèle des caractères parentaux, la précocité de la maturité sexuelle et de la fructification. Elles offrent également la capacité de réintroduire la juvénilité pour de vieux arbres remarquables ou de mobiliser des cultivars stériles. En Finlande notamment, le bouturage de segments de racine est l'outil de routine le plus économique, permettant la production en masse de peupliers en un laps de temps assez court.
le bouturage des arbres fruitiers: cas de l'avocatier
Une Compilation Exhaustive pour le Continent Africain
Plus de 1 350 documents ont été consultés pour une compilation sans égale, recensant une partie très importante de la bibliographie des quatre dernières décennies relative à la multiplication végétative à faible coût dans les pays africains. Cette synthèse est donc assez exhaustive pour le continent africain, couvrant des articles de revues, des communications à des congrès ou symposiums, des thèses et des mémoires d'étudiants-ingénieurs. En ce qui concerne les autres continents, la recherche de documents a été focalisée sur les espèces qui montrent une aptitude au drageonnage et au bouturage de segments de racine. Il s'agit très certainement de la compilation la plus complète à ce jour disponible.
Ce document consacré à la régénération passe en revue presque toutes les formes de la multiplication végétative à faible coût (chapitre 3), ainsi que la reproduction et les améliorations urgentes à apporter en Afrique aux pépinières (chapitre 4). Ces deux formes de régénération sont indispensables pour assurer une conservation des ressources génétiques des ligneux. Les chapitres 5 (drageonnage) et 6 (bouturage) résument la plupart des essais africains publiés et mettent en relation de nombreuses recherches dans le monde pour comprendre l'état de la recherche et faciliter la mise en place des prochaines études. Le chapitre 7 expose les conclusions les plus importantes et des recommandations afin que cet axe de recherche soit poursuivi dans un futur proche, énonçant aussi les principaux questionnements que des chercheurs pourraient reprendre à leur compte.
Diversité des Espèces Ligneuses et leur Potentiel de Régénération
La géographie physique et la biogéographie de l'Afrique étant variées, des espèces de toutes longitudes, latitudes et altitudes, natives ou introduites en Afrique, sont citées dans un très grand tableau (chapitre 8), unique en son genre. Parmi les quelque 1700 espèces ligneuses citées, originaires de tous les continents, environ 700 ligneux sont fréquents en Afrique, dont quelques-uns ont été introduits de longue date.
Le drageonnage est très présent dans toutes les forêts, sauf en forêts tropicales humides (où cependant quelques espèces émettent de nombreux drageons, tandis que d'autres optent pour diverses formes de multiplication végétative). Ces données factuelles pourraient soutenir l'idée de promouvoir des études relatives au drageonnage dans ces forêts, afin d'expliquer un certain degré d'agrégation d'espèces qui les conduisent à une mono-dominance dans certaines zones topographiques tropicales.
Dans certains écosystèmes, des taches de drageonnage peuvent occuper plusieurs hectares. Les drageons peuvent émerger à plus de 50, voire 82 mètres de l'arbre-mère. Ils peuvent s'affranchir de la racine-mère et devenir autonomes. Mieux discerner le degré de clonalité existante permettrait aux sylviculteurs d'améliorer la gestion des éclaircies dans les forêts et tout spécialement dans les peuplements semenciers. Il est indispensable que la recherche forestière étudie la durée et les conditions nécessaires à l'affranchissement des drageons.

Le Caoutchouc (Hevea brasiliensis) : Un Cas d'Étude Prometteur
L'importance de l'hévéa (caoutchouc), Hevea brasiliensis, en tant que culture de rente ne cesse d'augmenter, justifiant un intérêt pour de nouvelles techniques de clonage plus efficaces que le greffage (écussonnage) traditionnellement utilisé pour la production industrielle de matériel de plantation de qualité supérieure.
Les bonnes performances sur le terrain (croissance rapide, haut rendement) des hévéas produits par embryogenèse somatique n'ont été constatées jusqu'à présent qu'à l'échelle expérimentale. La propagation de masse in vitro par embryogenèse somatique ou microbouturage de clones d'hévéas sur leurs propres racines reste pénalisée par un manque de réactivité de la plupart des génotypes sélectionnés et par des coûts de production prohibitifs.
Face à cette situation, la propagation par bouturage de clones matures sélectionnés issus de micropropagation in vitro a été tentée par la SoGB en Côte d'Ivoire comme une alternative possible à l'utilisation exclusive des techniques in vitro. Les deux clones matures industriels, A (70 ans) et B (53 ans), ont d'abord été rajeunis in vitro par embryogenèse somatique, puis micropropagés en plus grand nombre par microbouturage. Après acclimatation, les microboutures enracinées in vitro ont été rempotées dans des pots individuels pour être gérées de manière intensive comme pieds-mères destinés au bouturage.
Après 3 semaines en conditions horticoles adéquates, les taux d'enracinement obtenus pour les boutures des clones A et B ont été respectivement de 74,6 % (1203/1613) et 76,5 % (198/259). Les racines adventices néoformées étaient généralement vigoureuses. À l'issue d'une phase d'acclimatation réussie, les boutures se sont développées de façon conforme pour atteindre 4 mois plus tard une hauteur de 25-30 cm, suffisante pour être plantées au champ. En sus d'une plus grande vigueur et conformité sur le terrain, les clones issus de bouturage peuvent être produits plus rapidement, sur des surfaces plus réduites, à moindre coût et dans des conditions de travail plus faciles par rapport aux plantes issues d'écussonnage.
Cette approche combine les avantages de la biotechnologie (rajeunissement in vitro) avec la simplicité et l'économie du bouturage traditionnel, offrant une voie prometteuse pour la production de matériel végétal d'hévéa amélioré.
Historique des Recherches et Contributions du CIRAD
Le CIRAD a une longue histoire de contribution à la recherche sur la multiplication végétative et l'amélioration des cultures tropicales. Des symposiums et rencontres ont jalonné ce parcours :
- En 1983, un rapport annuel du GERDAT-IRAT mentionnait des travaux sur la protection des cultures.
- En 1986, le Congrès sur la protection de la santé humaine et des cultures en milieu tropical à Marseille abordait des stratégies de protection intégrée.
- En 1992, des publications du CAH à Saint-Denis traitaient du géranium rosat à la Réunion.
- En 1993, un ouvrage de Riedacker et al. a été publié par John Libbey Eurotext.
- En 1995, le Symposium CIRAD/CATIE au Costa Rica s'est concentré sur l'amélioration génétique et le développement des cultures tropicales.
- En 1998, un symposium au Brésil était dédié à la production massive de propagules de cacao génétiquement améliorées.
- En 2000, la Rencontre du groupe de la Sainte Catherine à Orléans a couvert la multiplication végétative des ligneux forestiers, fruitiers et ornementaux, un événement réitéré en 2002.
- En 2001, un symposium international en Grèce a étudié l'acclimatation et l'établissement de plantes micropropagées. La même année, Montpellier a accueilli des travaux sur l'amélioration des plantes tropicales.
- En 2003, une publication était issue d'un symposium en Finlande sur les arbres, l'agroforesterie et le changement climatique en Afrique aride.
- En 2013 et 2015, des articles ont été publiés dans Crop Protection et Ecological Engineering, respectivement.
- Plus récemment, en 2018, le CIRAD a publié un ouvrage de 463 pages à Montpellier, synthétisant une partie de ces connaissances.
Ces événements et publications témoignent de l'engagement continu du CIRAD et de ses partenaires dans le développement de techniques de multiplication végétative adaptées aux contextes africains et tropicaux.
La Science Ouverte et la Communication des Connaissances
Depuis début 2022, la revue Bois et Forêts des Tropiques s’est engagée dans l’application des principes FAIR (Facile à trouver, Accessible, Interopérable, Réutilisable), caractérisant la science ouverte. Cela soulève des questions importantes pour les auteurs : Qu’est-ce que c’est que FAIR ? Que faire avec FAIR ? Cette démarche vise à maximiser l'impact et la réutilisation des résultats de recherche, essentielle pour la diffusion des connaissances sur le bouturage et le drageonnage.
Le Colloque TAMAO 2025, sur la télédétection appliquée à la cartographie de l’état et des dynamiques des mangroves d’Afrique de l’Ouest, illustre l'importance de ces écosystèmes clés pour la régulation du climat, la biodiversité et la protection côtière, des domaines où les techniques de régénération végétative peuvent jouer un rôle crucial.
Perspectives et Recommandations
Cette synthèse livre des outils de réflexion aux chercheurs, ingénieurs et techniciens pour qu'ils mettent à la disposition des populations rurales une technique fiable et à faible coût, afin de leur donner la possibilité de multiplier, conserver et mobiliser dans leurs champs les espèces et les clones de leur choix. Cette pré-domestication rurale exige que les techniques soient simples à assimiler et que les intrants coûteux soient bannis. Elle permettra à l'évidence d'améliorer les conditions de vie des communautés rurales en assurant un revenu régulier.
Pour que l'induction du drageonnage et le bouturage de segments de racine des espèces ligneuses à usages multiples soient adoptés par les populations rurales africaines, il est indispensable de leur proposer des techniques simples et fiables. Les efforts de recherche et de développement doivent continuer à se concentrer sur ces méthodes, en les adaptant aux spécificités locales et en facilitant leur appropriation par les communautés.
