L’Agriculture Urbaine et le Renouveau des Espaces de Vie : Vers une Ville Durable et Partagée

La transformation des paysages urbains contemporains répond à une mutation profonde de nos modes de vie. Si l’ampleur du phénomène diffère selon les territoires, la déconnexion des terres agricoles de leurs marchés locaux est devenue une réalité. Les ceintures maraîchères et céréalières se réduisent comme peau de chagrin et, dans bien des cas, les aliments consommés aujourd’hui dans les pays industrialisés ne sortent plus guère des champs voisins. Le lien nourricier est rompu, forçant les métropoles à repenser leur organisation spatiale et leur autonomie alimentaire.

Schéma illustrant la réduction des terres agricoles autour des métropoles au profit de l'urbanisation

Les défis techniques et logistiques de la culture urbaine

Cependant, les défis à relever pour ce type d’agriculture sont nombreux : disponibilité et fertilité des sols, pollutions diverses, climatologie éprouvante pour les plantes ou encore logistique complexe pour la chaîne de production. De la culture sur bottes de paille aux installations high-tech de serres verticales, toutes les techniques cohabitent sans oublier la viabilité économique des projets. En la matière, les modèles se cherchent.

Le hors-sol est déjà bien développé, classiquement en jardinières et bacs ou encore en sacs pré-percés de substrats adaptés. Plus récentes, les cultures sur paille ou celles dites en « lasagnes », sont popularisées par les mouvements de permaculture et de recyclage des déchets. Elles sont aussi une alternative aux sols pollués ou aux surfaces non cultivables en général, permettant de transformer des friches en zones productives.

La permaculture, c’est quoi ?

L’essor des initiatives productives en milieu dense

Dans ce contexte, les municipalités multiplient les expérimentations. En 2014, la ville de Paris a lancé les Parisculteurs, des appels à projets pour valoriser des surfaces rendues disponibles par différents partenaires. Début 2019, Paris comptait 20 hectares dédiés à l’agriculture urbaine contre 11 cinq ans plus tôt. Parmi eux, dans le nord du 18e, « La Caverne » est une micro-ferme en sous-sol, portée par la start up Cycloponics, installée dans les parkings que gère un bailleur social. À la fois productive et participative, la ferme comprend trois types de productions : champignons et endives en cultures certifiées bio et micro-pousses sous LED.

Un peu plus à l’Est, à Belleville dans le 20e arrondissement, le projet « Flore Urbaine » réunit depuis 2017, les structures Pépins Production, Plein Air et Interface Formation. L’exploitation en champ partagé de 1200 m² rassemble des activités de production et de vente de plantes ornementales cultivées en pleine terre et sous serre de manière écologique et solidaire. Des plants de pépinières pour les jardins mais aussi une centaine d’espèces de fleurs coupées vendues en bottes ou en bouquets.

Vers des métropoles nourricières : les Projets Alimentaires Territoriaux

L’agriculture urbaine s’enracine dans les métropoles. Au-delà de ses dimensions nourricière et sociale, elle est soutenue par de plus en plus de collectivités qui voient en elle une manière efficace et populaire de préserver le foncier agricole et de renforcer la nature en ville. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 20 % des produits consommés seront issus de l’agriculture urbaine en 2030, contre moins de 8 % aujourd’hui.

Pour la FAO, l’agriculture urbaine représente un réel enjeu par rapport à d’autres formes de production alimentaire dans la mesure où elle garantit la disponibilité d’aliments frais et accessibles à proximité des marchés urbains. Or, l’autosuffisance alimentaire est encore très faible dans la majorité des métropoles. D’après une étude menée en 2017 sur les 100 principales aires urbaines françaises, les métropoles de Rennes, Brest et Nantes sont celles qui présentent la meilleure autonomie alimentaire avec de 5 à 6,4 % de produits agricoles locaux consommés sur place. Ce constat d’une incapacité des villes à nourrir ses habitants, amplifié par la crise sanitaire, a beaucoup servi la récente euphorie politique de la ville cultivée. Depuis 2018, de nombreuses métropoles s’interrogent sur leur stratégie d’approvisionnement alimentaire en lançant des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT).

L’intégration sociale et le renouvellement urbain

Plus récemment, il faut souligner l’énorme succès du programme « Les Quartiers Fertiles » de l’ANRU, destinés à développer l’agriculture urbaine dans les quartiers prioritaires de la ville. Nicolas Le Roux, le responsable du pôle Ville productive et créative, en fait le bilan : « À ce jour, il y a 98 projets lauréats couvrant 140 quartiers. On a aujourd’hui des projets qui font référence et s’inscrivent complètement dans une dynamique de rénovation des quartiers. Voilà donc une agriculture qui trouve sa place dans les quartiers d’habitat collectif. Et ce n’est pas une illusion. Pour preuve, 70 % des projets lauréats de l’ANRU concernent des espaces de pleine terre (délaissés urbains, friches ou morceaux de parcs) et ont, malgré leur taille réduite, une visée productive claire, en maraîchage notamment. »

Les bénéfices de l’agriculture urbaine ne se limitent pas à la question de la souveraineté alimentaire. C’est aussi une question de sensibilisation à une alimentation plus saine. Entre les jardins et potagers collectifs non marchands, héritiers des fameux jardins ouvriers créés en 1893 à Sedan, et les micro-fermes participatives, l’agriculture urbaine se développe sous plusieurs formes.

Infographie présentant les différents modèles d'agriculture urbaine (hydroponie, pleine terre, jardins partagés)

Exemples emblématiques : de Saint-Denis à Toulouse

Depuis le Moyen-Âge, la ville de Saint-Denis (93) est un haut lieu traditionnel du maraîchage parisien. Le dernier maraîcher à cultiver des salades à la « Plaine des vertus », a transmis le site en 2017 aux Fermes de Gally avec le concours de la ville sous bail agricole. La ferme conserve sa fonction de production mais s’ouvre aux habitants et aux entreprises avec la création d’un site pilote d’agriculture urbaine multifonctionnelle. Ici, on goûte, on sensibilise et on partage produits et savoirs.

La métropole toulousaine semble avoir pris à son compte les vrais enjeux de l’agriculture urbaine. Rien que sur Toulouse intra-muros, 250 hectares de terres sont cultivés en bio et la capitale occitane peut se réjouir d’être la seule grande métropole française à posséder une régie agricole municipale. La ferme urbaine du Domaine de Candie est emblématique du projet de transition agricole et alimentaire porté par les élus. Jean-Jacques Bolzan, adjoint au maire, délégué à l’Alimentation de la ville de Toulouse, l’explique : « Ici, tout ce qui est produit en légumineuses et céréales, plutôt que de l’envoyer vers la coopérative, revient aux Toulousains via la cuisine centrale et la vente directe. Ce n’est qu’un début, mais cela démontre que les filières locales s’y retrouvent et que c’est un modèle réaliste à l’échelle d’une métropole comme Toulouse. »

La nécessité d’un cadre juridique et d’une pérennisation

L’agriculture urbaine professionnelle n’en est qu’à ses débuts. Elle doit encore faire ses preuves et trouver son propre modèle économique. L’exemple des « Jardins perchés » de Tours illustre bien cette difficulté. Lucile Delorme, présidente de l’Association française d’Agriculture urbaine professionnelle, milite pour « un quartier, un jardin nourricier ». À travers l’agriculture urbaine, c’est donc tout un modèle d’habitat urbain qui doit être repensé.

« On a besoin d’une politique publique forte pour ancrer les projets d’agriculture urbaine dans le temps. Il faut un cadre juridique pour sécuriser les projets. Les baux utilisés sont trop souvent précaires et ne permettent pas aux exploitants d’envisager sereinement l’avenir », précise la représentante de l’association, qui soutient que l’agriculture urbaine a besoin de reconnaissance et d’un vrai statut. La vocation de l’agriculture urbaine n’est pas seulement nourricière, elle est structurelle.

Le café municipal : un levier de lien social complémentaire

Au-delà de la production, la question de la vitalité des centres-bourgs est centrale. Un focus sur une initiative mise en place uniquement sur deux territoires en France : le café municipal. La mairie de Gratentour (31) a décidé de prendre le relais du secteur privé, en proposant à ses habitants un lieu, géré par une employée municipale. Son but ? Créer du lien et éviter de devenir une commune dortoir.

Lors de la dernière campagne municipale, en 2014, l’engagement a été pris de créer du lien social sur la commune. Le postulat était que les centres-bourgs se désertifient et perdent de leur vitalité ainsi que leur âme. C’est la puissance publique qui a remplacé les carences du privé puisqu’il n’y avait pas de café à Gratentour. Le café municipal était la structure adéquate pour impulser une dynamique et faire en sorte que les gens se parlent.

Photo d'un café municipal convivial avec une médiathèque intégrée

La gestion publique au service de la vie locale

Le café, au-delà de trinquer, propose aussi des activités. C’est la problématique générale des petits commerces. La tendance de construire en périphérie des grandes villes des grandes structures ou hyper-marchés va s’accentuer. Les centre-bourgs s’appauvrissent et les collectivités voudraient essayer d’implanter des nouveaux commerces de proximité notamment à destination des seniors.

Le choix du 100% municipal a été fait pour garder le patrimoine, le personnel et le contrôle des activités. Une personne gère le service et le fonctionnement, sous la supervision d’un comité d’exploitation composé d’élus. Les activités sont traditionnelles : du café philosophique à la soirée musicale en passant par la diffusion des matchs de rugby. Il y a même des petits repas qui sont proposés certains jours : tapas, croque-monsieurs ou charcuterie.

La structure, volontairement minimaliste, intègre une médiathèque à l’étage. Pour cette partie, la commune a été aidée par le conseil départemental du 31. L’idée est que le bouche à oreille se mette en place, intégrant ces lieux dans le quotidien des citoyens, tout comme les jardins partagés et les fermes urbaines s’intègrent dans le paysage nourricier des métropoles. Ces initiatives, qu’elles concernent l’agriculture ou la vie sociale, dessinent une nouvelle manière de concevoir la ville durable, où la proximité redevient le socle de l’échange et de la résilience locale.

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