L'Odyssée Clandestine : Enjeux, Risques et Réponses à la Croissance de l'Immigration Irrégulière

L'immigration clandestine représente un défi complexe et multidimensionnel pour l'Europe et, plus particulièrement, pour le Royaume-Uni, comme en témoignent les arrivées quasi quotidiennes de migrants sur les côtes anglaises après avoir traversé la Manche à bord de canots pneumatiques. Ces flux, qui atteignent parfois des pics alarmants - plus de 200 un lundi, près de 500 un samedi, et un record de plus de 700 le 11 août -, mettent en lumière la persistance et l'intensification de ce phénomène. La lutte contre l'immigration illégale est devenue un sujet central des débats politiques, engendrant des réponses variées de la part des gouvernements et des institutions internationales. L'Europe, en tant que continent riverain de nombreux pays touchés par la violence et les conflits, est confrontée à une augmentation constante du nombre de déplacés dans le monde, admettant chaque année plus de 1,5 million de migrants réguliers, mais recensant également un nombre significatif de séjours irréguliers sur son territoire.

Carte des principales routes migratoires clandestines vers l'Europe

Les Mesures Britanniques Face à l'Afflux Migratoire

Le nouveau gouvernement britannique a récemment détaillé de nouvelles mesures pour lutter contre l'immigration illégale. La ministre de l'Intérieur britannique, Yvette Cooper, a déclaré que le gouvernement prend des « mesures fortes et claires pour renforcer la sécurité à nos frontières et veiller à ce que les règles soient respectées et appliquées ». Cette initiative s'inscrit dans la continuité d'un engagement pris lors de la campagne électorale, après quatorze ans de gouvernement conservateur. Dès son arrivée au pouvoir en juillet, le premier ministre travailliste Keir Starmer a abandonné le projet de ses prédécesseurs d'expulser les migrants arrivés illégalement vers le Rwanda.

Yvette Cooper a exprimé sa volonté de s'attaquer d'abord aux passeurs. Pour ce faire, « jusqu'à 100 nouveaux agents spécialisés dans le renseignement et les enquêtes sont déployés au sein de l'Agence nationale de lutte contre la criminalité (NCA) » afin de combattre ces « gangs » et ainsi « empêcher les traversées dangereuses par bateau ». La ministre a également promis d'augmenter les expulsions, en déclarant que des « personnels sont redéployés pour augmenter le nombre de renvois de demandeurs d'asile déboutés, qui a chuté de 40% depuis 2010 ». L'objectif d'Yvette Cooper est d'atteindre le niveau d'expulsions de 2018 dans les six prochains mois. Le ministère a également indiqué que quelque 300 agents ont été « réaffectés à l'examen de milliers de dossiers de demandeurs d'asile déboutés et de retours, y compris les retours forcés et volontaires ». Après les émeutes d'extrême-droite qui ont éclaté dans des dizaines de villes d'Angleterre début août, s'en prenant notamment à des hôtels abritant des demandeurs d'asile, le sujet de l'immigration promet d'animer la rentrée parlementaire en septembre.

L'Europe Face à une Pression Migratoire Sans Précédent

La situation n'est pas propre au Royaume-Uni. L'Europe dans son ensemble fait face à une augmentation significative de l'immigration irrégulière. Au troisième trimestre 2014, l'Europe recensait déjà 128 725 séjours irréguliers sur son territoire, et le nombre de demandeurs d'asile pourrait bondir à 700 000, soit une augmentation de 28%. Le nombre estimé d'entrées irrégulières sur le territoire européen, qui était de 276 113 en 2014, dont 60 000 par la mer, pourrait encore augmenter. Le flux d'immigration clandestine détectée n'a jamais été aussi élevé qu'en 2014, en hausse de 170% par rapport à 2013.

Les causes de cette pression migratoire ont évolué. En 2011, ce phénomène s'expliquait principalement par la situation économique de certains pays riverains du Sud de l'Europe. Désormais, ce sont les conflits et l'instabilité politique qui poussent les populations d'Asie centrale, du Moyen-Orient, du Maghreb et d'Afrique à tenter l'aventure en Europe. Cette ampleur nouvelle a conduit l'Union et ses États membres à mettre en œuvre des réponses communes ou spécifiques qui n'ont pas réussi à enrayer ce flux et à sécuriser les voies d'accès maritimes.

Les flux migratoires vers l'Europe

Les Routes Maritimes, Nouvel Épicentre de la Migration Clandestine

Alors que les frontières terrestres avaient été le lieu privilégié de l'immigration clandestine depuis les années 2000, notamment pour des pays comme la Hongrie, la Bulgarie, la Grèce et l'Italie, ce sont désormais les espaces maritimes qui font l'objet d'une immigration nouvelle. Le renforcement des frontières terrestres et des contrôles aux points de passage identifiés, notamment avec l'aide de l'Union et de Frontex, a conduit ceux qui choisissent la voie clandestine à tenter de traverser la Méditerranée en s'en remettant à des passeurs, le plus souvent à la solde d'organisations criminelles structurées et puissantes. Depuis 1988, selon les ONG, près de 20 000 personnes seraient décédées aux frontières extérieures de l'Union européenne, 90% des migrants clandestins ayant emprunté la voie maritime en mer Méditerranée.

La Route de l'Est : Mer Égée et les « Cargos Fantômes »

La route de l'Est, incluant la Grèce, Chypre, la Bulgarie et la Roumanie, était jusqu'en 2012 la principale source d'immigration clandestine, avec près de la moitié des immigrants. Elle est aujourd'hui la seconde. Depuis 2000, près de 3 millions d'immigrants sont entrés clandestinement en Europe par la Grèce. Après la construction d'un mur de 18 km sur le fleuve Evros, c'est sur la mer Égée que se développent les traversées clandestines. Le nombre de migrants interpellés empruntant cette voie a triplé en l'espace d'un an, passant de plus de 2 863 au premier trimestre 2014 à plus de 10 445 au premier trimestre 2015. Durant le mois de mars 2015, 6 493 migrants sont passés par les différentes îles, essentiellement celles de l'est de la Grèce, proches des côtes turques, qui sont le principal point d'embarquement des navires de passeurs.

Le taux d'accident s'est dramatiquement accru de 56% d'une année sur l'autre et le nombre de naufrages s'établirait pour 2014, au cours de laquelle on compte déjà 50 décès en mer, à près de 700. Ce sont les îles du nord (Lesbos, Chios et Samos) qui sont les principales concernées avec l'utilisation nouvelle de la technique des "go fast", petites embarcations rapides. Mais l'ensemble des îles grecques de la mer Égée paraît désormais concerné. En 2014, plus de 1000 personnes ont été interceptées chaque mois, marquant une reprise à la hausse des activités des passeurs, malgré les succès de la Grèce en 2012 dans la lutte contre les réseaux criminels turcs et grecs. Des embarcations parties de Turquie traversent désormais les eaux grecques pour atteindre directement l'Italie. L'apparition des "cargos fantômes", ces navires achetés à la casse en Turquie pour environ 300 000 euros et abandonnés sans équipages au large des côtes italiennes, a amplifié ce phénomène. Les accords de réadmission entre la Grèce et la Turquie (2002) ainsi que celui signé entre l'Union européenne et la Turquie ne semblent pas en mesure d'y remédier, leur application n'étant que marginale.

La Route de la Méditerranée Centrale : Le Drame de Lampedusa et l'Opération Mare Nostrum

Les chiffres qui proviennent principalement d'Italie s'affolent. Le nombre de migrants naufragés secourus en 2014 a dépassé 170 000, dont 30 000 par les garde-côtes, autant par des navires marchands et 70 000 par l'opération Mare Nostrum, lancée par le gouvernement italien le 18 octobre 2013 après le drame de Lampedusa. Le nombre de détections de franchissement illégal des frontières s'est élevé à 134 272 entre janvier et septembre 2014, c'est-à-dire six fois plus qu'en 2013 et deux fois plus qu'au moment du Printemps arabe. Les migrants viennent toujours des pays d'Afrique sahélienne, principalement de Libye (90%), désormais pays de transit, mais aussi désormais de Syrie via l'Égypte (5%) où la situation des réfugiés syriens est précaire. Rien qu'au deuxième trimestre 2014, 51 000 naufragés ont été sauvés au cours de 274 opérations de secours d'urgence conduites par les autorités italiennes, coordonnées par Frontex ou faisant intervenir des navires de commerce.

L'opération Mare Nostrum, qui a mobilisé les moyens de la Marine nationale italienne, a permis le sauvetage de près de 90 000 personnes embarquées sur des navires de fortune, mais a incontestablement favorisé le travail de réseaux criminels organisés et l'augmentation significative de l'immigration clandestine en provenance d'Afrique du Nord. D'un coût estimé à 9 millions € par mois par les autorités italiennes, elle a pris fin le 31 octobre 2014. L'opération européenne Triton, dotée de 1,9 million € par mois, lui a succédé, se cantonnant à des patrouilles n'excédant pas 30 milles nautiques des côtes et mobilisant de nouveaux moyens de surveillance mis au point par l'Union.

La Route de l'Ouest : Stabilisation et Recrudescence des Tentatives

Sur la route de l'Ouest (Espagne, Portugal, Maroc, Sénégal, Sahara), une pression nouvelle se fait sentir, provenant de pays africains en difficulté, notamment du Mali. Cependant, la tendance générale est à la stabilisation du fait des accords passés entre l'Espagne, le Maroc et le Sénégal et des efforts marocains et algériens pour lutter contre les réseaux de passeurs. Il n'en demeure pas moins qu'on constate une recrudescence des tentatives d'immigration par voie de mer (6 131 interpellations entre janvier et septembre 2014), l'étroitesse du détroit de Gibraltar permettant l'usage d'embarcations de toute dimension.

Illustration d'embarcations de fortune utilisées par les migrants

Les Acteurs Clés de la Migration Clandestine : Passeurs et Réseaux Criminels

La Méditerranée et ses espaces maritimes sont devenus en 2014 les voies principales d'immigration clandestine vers l'Europe, largement aux mains d'organisations criminelles. Ces organisations s'adaptent aux moyens mis en œuvre pour y faire échec et utilisent toutes les ressources du droit de la mer pour accomplir leur sinistre besogne au mépris de la vie humaine. La majorité des 2 641 arrestations de passeurs réalisées au second trimestre 2014 aux frontières extérieures de l'Union ont eu lieu en Méditerranée, où les interpellations se sont accrues de 50% depuis un an.

Les réseaux de passeurs sont structurés de manière à capter, acheminer puis transporter les voyageurs vers l'Europe. Plusieurs fonctions peuvent être identifiées au sein d'un même réseau. Au-delà de ceux qui effectueront le voyage avec les passagers, les réseaux de passeurs comportent généralement des intermédiaires, aussi désignés comme des « promoteurs de voyage » par Abdoulaye Ngom, enseignant-chercheur en sociologie. Ces « promoteurs » sont chargés de convaincre les voyageurs et de les rediriger vers des passeurs qui organiseront alors le voyage contre rémunération. Les intermédiaires jouent donc un rôle clé dans la captation des flux de voyageurs. Pour encourager au départ, les passeurs utilisent les réseaux sociaux pour faire leur « publicité » et avertir des modalités de départ. Europol et Frontex estiment que les bénéfices tirés du trafic de migrants servent à financer d’autres activités illégales, comme le trafic de drogues ou le trafic d’armes. Dans un rapport publié par Europol, 48 groupes criminels parmi les plus dangereux en Union Européenne (UE) se dédient exclusivement au trafic de migrants, impactant 19 pays et de nombreuses nationalités extra-européennes.

Les Dangers de l'Exil Clandestin : Entre Risques Mortels et Traitements Inhumains

Combien de migrants sont morts sur la route de l'exil en direction de l'Europe, en traversant le Sahara ou la mer Méditerranée ? Les chiffres sont dramatiques. Rien qu'en 2014, 2015 et 2016, 15 000 personnes recensées sont décédées. L'année dernière, en 2022, 5 000 personnes se sont noyées. Certaines sont enterrées, d'autres sont restées dans la mer. Fin juin, plus de 300 migrants ont quitté les côtes sénégalaises en direction des îles Canaries et leurs familles n'ont plus de nouvelles d'eux depuis leur départ.

Selon Sara Prestianni, directrice du plaidoyer à EuroMed, une ONG chargée d'aider les migrants, « les dangers réels qu'encourent les migrants, c'est le fait d'être exposés à des déportations, des expulsions collectives sans aucune raison et d'être victimes de traitements inhumains et dégradants à travers des expulsions illégales aux frontières, de pouvoir être attaqué, comme c'est arrivé à beaucoup de migrants subsahariens dans la ville de Sfax et aux alentours et, de façon générale, de ne pas avoir un cadre législatif de protection dans le pays. On risque notre propre vie parce qu'on n'a pas de voie légale d'accès au territoire. » Les professionnels de la marine marchande, armateurs et personnels navigants, ont d'ailleurs lancé un SOS aux chefs d'État et de gouvernements pour qu'ils agissent devant l'explosion du nombre de naufrages d'embarcations clandestines les ayant conduits à sauver plus de 40 000 personnes en 2014. De fait, 2014 a enregistré en Méditerranée plus de 15 000 opérations de secours en mer.

Les Réponses Européennes : Frontex, Droit International et Coopération

Ces évolutions interpellent l'Union européenne. Nombre d'autorités morales, à l'image du Pape, de l'ONU, d'ONG ou de responsables politiques, se sont émus du nombre de victimes aux frontières extérieures de l'Europe, qui sont aujourd'hui les plus nombreuses, dix fois les décès constatés à la frontière américano-mexicaine. D'autres voix s'élèvent contre l'augmentation de l'immigration, poussées par les mouvements populistes, principalement hostiles aux immigrés, mais aussi désireuses d'instituer un contrôle aux frontières plus efficace. Or s'il est difficile d'ériger des murs et des contrôles terrestres, il est quasiment impossible d'instituer des barrages étanches sur les espaces maritimes.

Pas moins de neuf opérations de l'agence européenne Frontex, créée en 2004, ont été lancées pour venir en aide aux pays confrontés à cette nouvelle immigration maritime. Des côtes grecques au littoral espagnol, Frontex a mis au point un dispositif dénommé European Patrol Network qui permet une coopération opérationnelle et une meilleure communication entre les autorités nationales. Elle n'hésite pas à pallier les carences de certains en subventionnant l'acquisition de matériels (patrouilleurs maltais, avions de patrouille maritime) qui sont ensuite ponctuellement mis à la disposition de l'Agence. Frontex n'est donc pas un corps de garde-côtes européen et cette fonction n'entre pas juridiquement dans les missions de l'Union européenne. Le droit de l'Union en dispose ainsi, le droit international aussi.

Les conventions SOLAS (Safety of Life At Sea- 1960) et SAR (Search And Rescue) fixent aux États des obligations impératives de secours à la mer et organisent sur l'ensemble de la planète la coordination entre les États, autour de MRCC (Maritime Rescue Coordination Center), qui concilient la souveraineté des États et la sûreté maritime. Ces accords ont été maintes fois révisés et améliorés pour tenir compte des nouveaux phénomènes de migrations par voie maritime. Ils s'inscrivent dans le droit maritime traditionnel désormais codifié par la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer et les protocoles qui s'y rattachent. Tout navire se doit de porter assistance à une embarcation en difficulté. La lutte contre le trafic d'immigrants est reconnue comme légitime mais se doit de respecter l'État de pavillon en haute mer. Les efforts visant à mutualiser les moyens européens en la matière se heurtent donc au droit international et ne peuvent que faire appel aux États pour se coordonner, et intervenir en mer.

D'autres questions juridiques plus essentielles font aussi obstacle à l'exercice de contrôles rigoureux. Ainsi, par exemple, un clandestin ne peut être ainsi qualifié que lorsqu'il pose un pied à terre. En mer, il n'est pas en situation irrégulière. En effet, malgré de récentes évolutions, la notion de frontière maritime n'existe pas en droit international. La mer est un espace libre où le droit de passage inoffensif doit être respecté, y compris dans les eaux territoriales. Et s'il est autorisé de lutter contre les trafics, et donc celui de migrants, dans la mer territoriale, celui-ci doit être avéré et prouvé.

Le système européen de surveillance des frontières EUROSUR est devenu opérationnel le 2 décembre 2013. Il s'inscrit dans le cadre du programme CISE (Common Information and Sharing Environment) et vise à faciliter la mise en commun d'informations de toutes origines (satellites, drones, sémaphores, etc.) au profit des différentes autorités en charge du contrôle des frontières. En la matière, les modèles européens sont très divers. Peu d'États membres sont dotés du système français de l'Action de l'État en Mer (AEM) qui, sur un mode interministériel, mobilise sous l'égide unique du Premier ministre et des Préfets maritimes tous les moyens civils et militaires (Marine, Douanes, Affaires maritimes, Police, etc.). Certains confient cette mission à leurs garde-côtes, d'autres à leurs forces de police, d'autres à leur marine.

Diagramme illustrant le fonctionnement d'EUROSUR

L'Instrumentalisation Géopolitique de la Migration et la Nécessité de la Coopération Internationale

La gestion de l'immigration clandestine est devenue une priorité pour de nombreux pays européens. L'agence Frontex et de nombreux acteurs internationaux, comme l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), se mobilisent pour contrôler l’immigration clandestine. La mise en place de solutions pour contrôler l’immigration clandestine fait aussi nécessairement appel à la coopération internationale. Depuis peu, l’UE a donc décidé de signer des accords avec des pays d’émigration comme la Mauritanie, l’Égypte ou encore la Tunisie pour encadrer le phénomène migratoire.

Au-delà des partenariats établis par les pays européens, la gestion de l’immigration clandestine devient parfois un terrain de confrontations géopolitiques. L’UE craint ainsi l’instrumentalisation des flux migratoires, comme l’a souligné Fabrice Leggeri, ancien directeur de Frontex, qui évoquait le risque que la Biélorussie puisse utiliser l’immigration irrégulière comme « arme géopolitique ». La frontière entre la Pologne et la Biélorussie est en effet un exemple parlant. En 2023, la Finlande avait également annoncé la fermeture de sa frontière avec la Russie face à l’arrivée de centaines de migrants clandestins. Le gouvernement finlandais avait alors accusé Moscou d’acheminer volontairement des migrants sans papiers pour faire pression sur la zone frontalière. La Commission européenne dénonçait alors une « instrumentalisation honteuse » du fait migratoire par le Kremlin. La gestion des migrations clandestines peut donc être instrumentalisée par les États non-européens, qui participent nécessairement à l’encadrement des flux migratoires.

L’instrumentalisation des flux d’immigration clandestine a donc amené l’Union Européenne à passer des accords avec des États étrangers pour contrôler ces mouvements. L'aide aux pays de départ des immigrés clandestins choisissant la voie maritime est une nécessité. L'Union européenne y est très présente, souvent au tout premier plan mondial comme au Maghreb. La coopération policière s'y développe et rencontre un certain nombre de succès, comme avec l'Algérie, le Maroc ou certains États africains. Fixer les populations par une assistance économique, se tenir aux côtés des États qui reconstruisent une démocratie politique, sont déjà des efforts européens systématiques, qu'il convient d'accroître, mais qui ne sauraient suffire.

La conclusion d'accords de réadmission est nécessaire et l'une des missions de Frontex est justement d'aider à leur mise en œuvre. Mais l'exemple turc démontre qu'ils peuvent aussi n'être pas appliqués, volontairement ou sous la pression du nombre de réfugiés de conflits environnants. Faut-il aller jusqu'à conditionner ces aides à une meilleure coopération contre les réseaux criminels de passeurs qui ont souvent partie liée avec des acteurs du crime organisé dans d'autres domaines, voire avec le terrorisme ?

Campagnes de Sensibilisation et le Phénomène de la "Haraga"

Un autre champ d’action régulièrement mentionné par les organismes internationaux consiste à mener des campagnes de sensibilisation sur les risques encourus par les migrants lors d’itinéraires clandestins. Les organisations internationales, comme l’Organisation Internationale pour les Migrations, déploient des campagnes de sensibilisation pour tenter de freiner les envies d’immigration clandestine de certaines populations. L’objectif est notamment de faire circuler des témoignages de migrants expulsés ou de favoriser la réintégration nationale de migrants. La campagne Aware Migrants (2016-2023), déployée dans 11 pays africains, aurait ainsi contribué à la sensibilisation d’environ 530 000 personnes en Afrique. Financée par le ministère italien de l’intérieur, avec le soutien d’un ministère allemand et d’un ministère autrichien, cette campagne cherchait à utiliser les lieux de réunion (marchés, écoles etc.) pour sensibiliser le public aux risques de l’immigration clandestine.

D’autres initiatives suivent la même logique, comme l’Initiative Conjointe UE-OIM, financée par l’UE, qui accompagne les migrants décidant de retourner dans leur pays d’origine. Enfin, de nombreuses organisations telles que Telling the real story ou Migrants as messenger donnent la parole à des individus ayant vécu l’immigration clandestine pour qu’ils puissent transmettre leur témoignage à ceux qui souhaitent emprunter la même voie. Ces organismes mobilisent également leurs membres pour produire du contenu, notamment de courtes vidéos, dans lesquelles l’immigration clandestine est explicitement associée à ses risques inhérents.

L’ensemble de ces campagnes d’information semblent néanmoins avoir une efficacité mitigée, difficilement évaluable. Au regard de nombreux retours de terrain, ceux qui décident d’emprunter les voies clandestines sont en effet généralement bien informés des risques encourus. En somme, le fait que les campagnes d’information soient financées explicitement par des institutions européennes, ou occidentales, pourrait contribuer à amoindrir l’efficacité des opérations de sensibilisation. L’un des axes de réorientation de ce type de campagnes consiste à mobiliser « Les acteurs locaux qui influencent les perceptions des migrations ».

Le terme « haraga », ou « brûleur » en français, fait référence à « brûler les frontières » ou au fait de brûler ses papiers d’identité une fois en Europe pour éviter l’expulsion. Ce phénomène a fait l’objet d’une étude de Hocine Labdelaoui, professeur d’université à Alger, qui place la « Haraga » comme « la forme actuelle d’émigration irrégulière des Algériens ». Ces comptes publient des contenus relatifs à l’immigration irrégulière : traversées en embarcation de fortune, itinéraires de voyage, etc. La popularité du phénomène s’exprime également dans le milieu artistique, avec de nombreuses publications musicales, dont certaines dépeignent l’Haraga comme un risque mortel (voir par exemple Haraga, de Younès et Tif, septembre 2022). L’haraga est un phénomène déjà ancien. La note du professeur Ladbelaoui date en effet de 2008, le terme s’étant popularisé en Algérie et au Maroc depuis les années 1990. Le rôle des réseaux sociaux ne s’arrête pas à la diffusion du concept de « Haraga », ces plateformes sont également des outils à disposition des réseaux de passeurs pour convaincre les migrants d’emprunter leurs « services ». Les réseaux sociaux servent donc d’outils pour encourager mais aussi guider les migrants dans leur trajet, et ce en diffusant du contenu écartant les méfiances et risques liés à l’immigration clandestine.

Les flux migratoires vers l'Europe

Vers une Politique Migratoire Commune et Ordonnée

L'Union européenne est devenue le premier continent d'immigration. Nombre de responsables politiques, à commencer par le Parlement européen et la nouvelle Commission européenne, plaident pour un renforcement de l'Agence Frontex et militent pour la création, à terme, d'un corps de garde-côtes européen. Si le renforcement de Frontex, déjà engagé, est nécessaire, créer une administration européenne spécifique conduirait à confondre les moyens avec l'objectif. Les premiers sont pour l'instant limités par le droit international et le droit de la mer, consacrés par l'autorité de l'ONU. L'objectif d'une politique migratoire commune aux États membres de l'Union est, en revanche, la priorité, rappelée par Jean-Claude Juncker, le président de la nouvelle Commission européenne qu'il a dotée d'un Commissaire aux Migrations, le Grec Dimitris Avramopoulos. Elle ne pourrait contribuer à limiter l'immigration illégale qu'en ouvrant des perspectives d'immigration légale, acceptée et organisée strictement. Un continent qui doit perdre 50 millions d'habitants d'ici 2050 selon les prévisions démographiques, peut et doit se doter d'une politique ordonnée d'immigration.

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