Le Jardinier Médiateur : Émergence d'une profession au croisement du végétal, du soin et du lien social

La nature ne se contente plus d'être un simple décor. Elle s'affirme aujourd'hui comme un levier fondamental de santé publique, de cohésion sociale et de bien-être. Au cœur de cette mutation, le métier de « jardinier médiateur » se dessine comme une réponse innovante aux enjeux contemporains de nos sociétés. Cette spécialité, portée notamment par le CDFAA de la Corrèze à Brive-Voutezac, réinvente le rapport entre l'humain et le vivant.

Un jardin partagé thérapeutique accueillant différentes générations

Les pionniers d'une nouvelle approche du végétal

Rencontrer Mélanie, Thomas et Stéphane, les trois premiers diplômés de la formation Jardinier Médiateur, une Spécialité d’Initiative Locale (SIL) du CDFAA de la Corrèze Brive-Voutezac, permet de saisir la profondeur de cette pratique. Chacun apporte un parcours singulier, enrichissant le métier de perspectives culturelles, sociales et techniques.

Mélanie Grenaille est arrivée dans le groupe avec un parcours très riche dans le monde culturel et social. Après une licence en histoire de l’art, elle rencontre le public malentendant en travaillant dans une association de théâtre. Une licence professionnelle de médiatrice culturelle lui apprend les rouages du montage de projet et de la recherche de financements pour des projets aux frontières de la culture et de la santé. La vie aussi est riche d’enseignements : une proche touchée par un cancer, un passage professionnel difficile lui donnent envie d’autre chose. C’est sur un Forum de l’Emploi qu’elle rencontre ce qu’elle cherchait en croisant Emmanuel Coulombs. « Ce qui me fait du bien à moi peut faire du bien à l’autre. Pour moi, c’est la nature, le jardin, observer les évolutions. Je suis petite fille de paysan, j’ai grandi à la campagne », raconte Mélanie. Pour la formation, elle a fait un contrat en alternance avec les Jardins de Colette, un parc floral dédié à l’écrivaine. « Je prends les formations comme des opportunités. La méthodologie de projet, je l’ai déjà. Avec cette formation, je suis entrée en contact avec des réseaux que je ne connaissais pas. Ma grossesse a modifié le curseur de mes ambitions ! J’ai toujours envie de monter un tiers lieu autour du jardin en incorporant tout ce que j’ai fait avant : l’insertion professionnelle, mes premiers amours avec la culture, l’écriture, des ateliers pour sortir des personnes du cadre médical. »

Thomas Boisseau, quant à lui, privilégie le sens. « Après un Bac Pro de géographe-géomètre, j’ai commencé un BTS dans ce domaine, puis j’ai travaillé à la SPA. J’ai eu envie de faire un BTS Aménagements Paysagers, mais je n’étais pas d’accord avec l’ensemble des profs qui disaient en gros « On fait comme ça parce qu’on a toujours fait comme ça ». Pour moi, une bâche plastique, des cailloux et trois plantes qui se battent en duel, ce n’est pas ça, un jardin. » Un enseignant l’ouvre à l’idée de mêler nature et humain : « Toi, je te verrai bien jardinier médiateur », lui lance-t-il. Il choisit comme lieu de stage le Relais Nature de la Moulinette près de La Rochelle. Cette structure d’accueil propose une éducation à l’environnement et à l’écologie pour les enfants de la ville, mais aussi pour des personnes âgées et des promeneurs. Depuis la fin de la formation, il a travaillé avec les Jardins du Cœur, avec la mission d’ouvrir vers l’extérieur un groupe d’une vingtaine de personnes en insertion. Actuellement, il a rejoint Adhoma, une société de services à la personne, pour proposer de l’éco-jardinage.

Stéphane Locoche possédait déjà une solide expérience en tant que jardinier au sein de la ville d’Albi avant de commencer la formation. « Ce qui m’a attiré dans la formation, c’est l’aspect social. Le jardin est un prétexte pour briser les inégalités et travailler sur le bien-être de tous, pour aller à la rencontre des habitants, dont certains ont des parcours difficiles ou des troubles du comportement », explique Stéphane. « La technique, je l’ai après 20 ans d’expérience. Mais pour le lien social, je me sentais moins légitime, moins en confiance. » De retour à Albi, il applique ces enseignements. « J’anime des ateliers dans des jardins avec des habitants qui ont signé une charte du jardin et s’engagent à une certaine régularité. En arrivant toutes les semaines, on boit le café en se racontant les soucis et les joies. Puis on se lance dans le travail d’entretien, de plantation, de récolte, d’arrosage… »

La structuration d'une expertise professionnelle

La formation Jardinier Médiateur, portée par Emmanuel Coulombs, enseignant au lycée de l’horticulture et du paysage de Brive-Voutezac et membre fondateur de la Fédération Française Jardins Nature et Santé, répond à un besoin croissant. « Depuis près de 10 ans le lycée de l’horticulture et du paysage de Brive-Voutezac transmet aux étudiants en Aménagement Paysager l’importance de la nature et des jardins en particulier pour la Santé Humaine et la Cohésion Sociale », précise-t-il.

Ce titre professionnel est basé sur l’acquisition de quatre principales capacités : concevoir, créer, gérer et animer des aménagements paysagers et comestibles à visées sociales et/ou thérapeutiques. « L’Agroécologie et la Solidarité entre les formes du Vivant constituent le socle du référentiel professionnel de ces passeurs de biodiversité, ces « fournisseurs d’accès » aux bienfaits de la Nature », explique encore Emmanuel Coulombs.

En parallèle, d’autres structures comme le CFPPA Terre d’horizon de Romans-sur-Isère ont développé des certifications de niveau Licence, reconnues par France Compétence. Cette formation, « Conduire un jardin à visée thérapeutique, pour créer un lieu de bien être et d’activité », comprend 250 heures étalées sur 7 mois. Les principales capacités sont la conception et la gestion de jardin de soin ainsi que la création et l’animation d’activité au jardin auprès de personnes vulnérables.

Santé : un jardin à visées thérapeutiques

Le jardin comme levier de santé publique et sociale

Réintroduire les espaces végétalisés dans les lieux de soin est aujourd’hui une démarche de santé publique reconnue au niveau international. Inspirés des effets documentés du végétal sur la santé, conçus et aménagés selon des critères fondés sur les preuves, les jardins de soin régulent le niveau de stress et le niveau d’attention. Ils développent les capacités cognitives et la relation sociale. Ils prennent soin des soignés aussi bien que des soignants. Véritables lieux de ressourcement, ils sont un levier de promotion de la santé au travail.

Au Canada, cette reconnaissance prend une forme concrète avec la « cure de nature ». Des professionnels de santé peuvent désormais prescrire des moments dans la nature, une pratique basée sur les preuves scientifiques. Le programme PaRx (Park Prescriptions) a suscité un intérêt incroyable, avec près de 500 prescripteurs inscrits de neuf provinces et territoires, allant des médecins de famille aux psychiatres et infirmières.

Diversité des parcours au CDFAA de la Corrèze

Le CDFAA de la Corrèze, site de Voutezac, propose un large éventail de formations qui s'inscrivent dans cette dynamique de professionnalisation du secteur végétal. Le CAP agricole Jardinier Paysagiste forme des professionnels capables d'entretenir les espaces verts et de procéder aux travaux d'aménagement. Le cursus, d'une durée moyenne de 840h sur 2 ans, alterne entre périodes en centre et en entreprise.

Pour ceux qui souhaitent se spécialiser, la structure propose également des formations de salarié paysagiste qualifié, spécialisé en conduite de chantier ou en entretien des sols sportifs engazonnés. Le BTSA Technico-Commercial, avec son option « Univers Jardin et Animaux de Compagnie (UJAC) », permet quant à lui d'exercer des responsabilités commerciales dans une entreprise de production ou de distribution, en apportant une expertise dans l'aide à la décision et le management d'équipes.

Enfin, le secteur de l'horticulture et du fleurissement n'est pas en reste, avec des formations de CAP et de BP Fleuriste, où le titulaire maîtrise les techniques de base, réalise des arrangements floraux et conseille la clientèle dans un esprit créatif. L'éducateur sportif, quant à lui, trouve également sa place au sein de ces structures, intégrant les activités physiques et sportives comme outils de prévention pour la santé.

Ces différentes trajectoires, qu'elles soient axées sur la technique pure, la vente, ou la médiation sociale, témoignent de la richesse et de la vitalité d'un secteur qui, plus que jamais, place le vivant au cœur de nos préoccupations collectives. La patience, vertu essentielle du jardinier, reste le maître-mot de ces avancées qui se construisent sur des temps longs et des bases bien enracinées.

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