La langue française et les textes fondateurs de la culture occidentale regorgent de métaphores puissantes pour exprimer la complexité de nos existences. Parmi elles, la locution « tomber de Charybde en Scylla » et l'épisode biblique du figuier maudit occupent une place centrale. Bien que provenant d'univers distincts - la mythologie grecque pour l'une, les Évangiles pour l'autre - ces deux récits explorent une même dynamique : celle de la confrontation avec l'inéluctable, la nécessité du choix et la quête d'une authenticité spirituelle.

Les racines mythologiques : L’impasse d’Ulysse
De nombreuses expressions de la langue française tirent leur origine dans la mythologie grecque. C'est le cas de la locution « de Charybde en Scylla » pour décrire une situation qui va de mal en pis. Derrière cette expression, il y a l'histoire d'Ulysse qui, voulant échapper à un monstre, se trouve piégé. « Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire, on s'enfonce encore plus avant : Témoin ce Couple et son salaire. La Vieille, au lieu du Coq les fit tomber par là, De Charybde en Scylla », écrit Jean de La Fontaine dans sa fable La Vieille et les deux Servantes.
Tomber de Charybde en Scylla serait une expression qui nous viendrait du latin Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim. Dans l'Odyssée, le héros mythologique Ulysse fait face à bien des aventures. Après avoir résisté et échappé aux chants des sirènes, le héros et son équipage se retrouvent confrontés à un nouveau danger : ils doivent franchir un détroit gardé par deux redoutables monstres marins. Tous les marins voguant sur la Méditerranée connaissent les dangers du détroit de Messine. Ce bras de mer, qui sépare la Sicile de la pointe de la Calabre, en Italie, est agité à la fois par des courants très violents et par des tourbillons, au point que les Grecs de l’Antiquité y ont situé deux monstres terribles.
D’un côté se dresse un rocher monumental tombant à pic dans la mer et dont la paroi est si lisse qu’aucun homme ne peut l’escalader. C’est ici, dans une caverne creusée dans la roche et nichée à son sommet, que vit Scylla. Cette créature terrifiante est dotée de douze pieds et de six têtes dressées sur six cous interminables. Chacune de ses gueules s’ouvre sur trois rangées de dents acérées et son cri, qui ressemble à un aboiement, se répercute sans fin sur les parois de la grotte aux profondeurs insondables. Elle arrache et dévore un marin pour chaque tête.
De l’autre côté du récif se trouve Charybde, la fille de Poséidon. Un gigantesque tourbillon marin, perpétuellement affamée, qui engloutit des quantités colossales d'eau et est capable d'entraîner dans ses profondeurs des navires tout entiers. Elle engloutit trois fois par jour tout ce qui passe à sa portée et recrache ce qui ne lui paraît pas comestible.
Ulysse avait été prévenu par la sorcière Circé qu'il serait obligé de choisir entre l'un ou l'autre chemin, entre perdre quelques hommes ou la flotte tout entière. Elle le met en garde contre ces deux dangers : il vaut mieux tenter de passer près de Scylla plutôt que d’être aspiré par Charybde. Ainsi prévenu, Ulysse s’arme de deux piques et se tient à l’avant du bateau pour guetter cette dernière. C’est alors que le monstre à six têtes surgit brusquement de l’autre côté ! Elle emporte six hommes et les dévore sous les yeux de leur chef, impuissant. Néanmoins, le navire est sauvé. Toutefois, à son retour, il est obligé de passer de nouveau par le détroit. Cette fois, seul sur un radeau de fortune, en voulant s’éloigner de Scylla, il est entraîné par le courant et avalé par Charybde. Cependant, il parvient à remonter à la surface.
Évolution de la locution : De l'épopée à la littérature
C'est de la mésaventure terrible d'Ulysse qu'est née la locution « aller de Charybde en Scylla ». Elle illustre la difficulté de choisir entre deux possibilités à l'issue compliquée, mais surtout une situation qui va de mal en pis. L'expression serait née au Moyen Âge, on la retrouve notamment chez Rabelais dans le Quart livre. Néanmoins, ce serait la fable de La Fontaine qui l'a popularisée. Balzac, plus tard, la revisite sous une forme plus humoristique dans Splendeurs et Misères des courtisanes : « je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un Anglais jaloux comme un tigre, un nabab ; je l’appelais un nabot, car il n’était pas si grand que le bailli de Ferrette. Et je suis retombée à un banquier, de caraïbe en syllabe, comme dit Florine ».
Charybde et Scylla ( #monstres #mythologiegrecque)
L'épisode du figuier : Jésus et la quête de fruit
Si la mythologie grecque illustre la fatalité, le récit évangélique du figuier déplace le curseur vers l'exigence morale et spirituelle. Dans l'épisode du figuier, deux histoires s'enchevêtrent. L'évangéliste Marc affectionne cette façon d'écrire. Les deux histoires sont la malédiction et le dessèchement du figuier, et le jugement sur le temple. Les deux s'éclairent mutuellement. Ce qui se passe pour le figuier éclaire ce qui se joue pour le temple, dans lequel Jésus vient d'entrer : plus jamais il ne portera de fruit, car il a déçu l'attente.
Après son entrée triomphale à Jérusalem, Jésus quitte la ville et se dirige vers Béthanie avec ses disciples. Chemin faisant, il eut faim et aperçut de loin un figuier qui avait des feuilles. Il alla voir s’il y trouverait quelque chose, mais s’en étant approché, il n’y trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Il prit alors la parole et lui dit : « Que jamais personne ne mange plus de ton fruit ! »
Le figuier, aussi bien que la vigne, sont des figures que la Bible aime pour désigner Israël. Du figuier ou de la vigne, c'est-à-dire de son peuple, Dieu attend le bon fruit. Et il n'est pas le seul : tous attendent de la religion du temple qu'elle abreuve leur soif intérieure, leur désir de la rencontre de Dieu. Mais on leur a placé trop d'obstacles. On, c'est la Loi, rappelée durement par les scribes et les pharisiens. Eux durcissent la Loi, comme si Dieu en demandait toujours plus, au risque d'exclure. Ainsi ils ont malmené le temple, y plaçant trop de parvis comme des barrières de pureté. Jésus s'insurge contre cette exclusion et la combat avec vigueur.
La symbolique du fruit vs l'apparence
Pourquoi une malédiction du figuier qui ne porte pas de fruit, alors qu'en fait ce n'est pas la saison du fruit ? Le manque de fruits a provoqué sa malédiction. Selon le dictionnaire, l’apparence est l’aspect sous lequel quelque chose ou quelqu’un apparaît à la vue. C’est aussi ce qui apparaît à la surface des choses. Quand la Bible parle d’apparence, elle fait allusion à l’aspect extérieur. La Bible nous enseigne dans le livre de 1 Samuel 16-7 : « Et l’Éternel dit à Samuel : Ne prends point garde à son apparence et à la hauteur de sa taille, car Je l’ai rejeté. »
Jésus voit des feuilles, ne trouve pas de fruits, et Marc ajoute : « Ce n'était pas la saison des figues ! ». Alors, comment Jésus peut-il en vouloir à ce figuier ? Il semble que cela soit d'une grande injustice. Ce que nous dit Marc avec sa petite phrase insidieuse, c'est que si l'on reste dans la logique du figuier, on ne fera jamais rien, et tout ce que nous avons à attendre, c'est le dessèchement et la mort. Il y a un temps pour donner, qui n'a pas à être fixé par nous ; c'est le temps de la demande et du besoin.
Par ailleurs, cette question de temps était cruciale pour les juifs de cette époque. Jésus a débattu de l'opportunité de guérir un homme le jour du sabbat. Les pharisiens disaient que « ce n'était pas le moment » ; mais Jésus répondait que c'est toujours le moment d'aider lorsqu'on le peut. Il a transgressé l'ordre religieux qui interdisait précisément de faire un acte d'amour. Et à propos de feuilles et de figuier on peut aller plus loin encore. Il n'y a en effet dans toute la Bible que deux passages où il est question à la fois de feuille et de figuier : celui de Marc et ce passage de la Genèse où Adam et Ève, se sentant pêcheurs imparfaits, cherchent à masquer eux-mêmes leur imperfection avec des feuilles de figuier, afin de paraître parfaits.
Les feuilles de figuier, pour Adam et Ève et donc symboliquement pour nous, c'est la bonne conscience à bon marché, et Dieu refuse cela. Ce n'est ni la religion de la bonne conscience, ni la religion de la culpabilité infinie ; c'est la religion où l'on dit : « Oui, Seigneur, je ne suis pas parfait, je ne suis pas autosuffisant, il faut que je donne des fruits, mais Seigneur, pardonne-moi ».

Une maison de prière : Le temple et le marchandage
Jésus entra à Jérusalem, dans le temple. Il se mit à chasser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de pigeons. Il ne laissait personne transporter un objet à travers le temple. Il les enseignait et disait : « N’est-il pas écrit : Ma Maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations. Mais vous en avez fait une caverne de voleurs. »
Déjà du temps de Jérémie, 6 siècles avant Jésus, le peuple se vouait au temple en de véritables incantations, tout en malmenant l'alliance dans une pratique sociale dévoyée, d'exclusion, de tromperie, de piétinement du pauvre. Jésus annonce une pareille fin du temple. Or il est sec, jusqu'aux racines. Il ne porte pas le fruit de miséricorde attendu. C'en est fini de lui. Le geste de Jésus anticipe la fin. Il se comporte en fils de Dieu et voit à la manière de Dieu.
Ce que Jésus nous dit là en fait, c'est que si nous avions suffisamment de foi, nous serions capables de tuer les figuiers stériles qui sont en nous, de détruire tout ce qui, dans nos vies, ne produit pas de fruit d'amour pour les autres. Il faut une très grande dose de foi pour être capable de retirer les branches mortes et sèches de sa vie. Ce n'est pas facile d'ôter de nous cette tendance à ne produire que des feuilles, car les feuilles profitent au figuier et notre bonne conscience ne nous est pas désagréable. Les fruits, eux, épuisent l'arbre ; c'est tout ce que nous donnons aux autres.
La géographie du disciple : Foi et action
En filigrane de ce récit se donne à lire un véritable petit guide, une géographie du disciple. Il est attendu de lui qu'il ait la même faim spirituelle que Jésus ici. Mais aussi qu'il porte du fruit, c'est-à-dire qu'il mène une vie qui a le goût de l'évangile, en ayant des racines profondes et vivantes, c'est-à-dire une foi solide.
Le matin, en passant, les disciples virent le figuier séché jusqu’aux racines. Pierre, se rappelant ce qui s’était passé, dit à Jésus : « Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit a séché. » Jésus prit la parole et leur dit : « Ayez foi en Dieu. En vérité, je vous le dis, si quelqu’un dit à cette montagne : Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer, et s’il ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il a dit arrive, cela lui sera accordé. »
La relation à Dieu n'est pas un marchandage comme avec les marchands du temple, ce n'est pas le figuier qui donne des fruits quand il en a envie. Dieu donne quand on lui demande. Demandez pardon à Dieu : même si ce n'est pas le moment, il vous le donnera, sans contrepartie, sans condition. C'est pourquoi, conclut le Christ, tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez reçu, et vous le verrez s'accomplir. Dieu donne ce qu'on lui demande dans la prière, non pas n'importe quoi, mais ce dont il est question dans notre passage : faire disparaître de notre vie tout le fatras d'inutilités stériles, ne laisser que l'essentiel : la foi en Dieu. Si l'on demande cela, si l'on y croit très fort, Dieu nous le donnera.
En définitive, tant l'épreuve de Charybde et Scylla que le dépérissement du figuier nous renvoient à une exigence de lucidité. Là où Ulysse doit naviguer entre deux périls mortels par une gestion calculée des risques, le disciple, selon la perspective évangélique, est appelé à transcender les apparences et les excuses saisonnières pour manifester une foi active. Dans les deux cas, le sujet est invité à sortir de l'inertie, à assumer ses choix et à s'ancrer dans une vérité qui dépasse la simple survie matérielle ou le respect formel des convenances.