Introduction à la Mélitée du plantain (Melitaea cinxia)
Avec sa petite tête rouge et son corps noir couvert d’une pilosité rêche, la chenille de la Mélitée du plantain (Melitaea cinxia) fait partie des premières chenilles que l’on peut observer au début du printemps. La Mélitée du plantain est répandue du Nord de l’Afrique à travers l’Europe jusqu’à l’Asie tempérée. En France, elle est présente partout mais en régression dans le Nord-Ouest. C’est une espèce pionnière que l’on rencontre dans les milieux ouverts et bien exposés : prairies pauvres en nutriments, terrains agricoles, terrains perturbés ou parties les plus sèches des marais.

La Mélitée du plantain porte le nom scientifique Melitaea cinxia. Le nom de genre Melitaea lui a été attribué par l’entomologiste danois Fabricius au début du 19ème siècle, et plusieurs hypothèses pourraient expliquer sa signification. À cette époque, Fabricius nommait traditionnellement les genres des papillons diurnes en référence à Vénus/Aphrodite, déesse de l’amour. Le nom Melitaea ne figure cependant pas parmi les épithètes connus de la déesse. Une hypothèse probable serait que le naturaliste se serait trompé d’une lettre avec Melinaea, l’un des nombreux surnoms d’Aphrodite. Le nom d’espèce cinxia est quant à lui plus simple à expliquer : c’est une référence à Junon, déesse protectrice du mariage et de la fécondité, Cinxia étant son épithète lorsqu’elle retire la ceinture d’une jeune mariée avant la nuit de noces.
Cycle de vie et comportement larvaire
Dans nos contrées, la Mélitée du plantain produit deux générations annuelles : une génération printanière, issue de chenilles nées à la fin de l’été ou de l’automne précédent, et une génération estivale, issue de chenilles nées au printemps ou au début de l’été. Dans les deux cas, la femelle dépose ses œufs en paquet de quelques centaines sur le feuillage de plusieurs espèces de Plantains et de Véroniques.
C’est sur les Plantains (Plantago) et sur les Véroniques, notamment la Véronique petit-chêne (Veronica chamaedrys), la Véronique germandrée (V. teucrium) et la Véronique à feuilles de lierre (V. hederifolia) que la femelle Mélitée du plantain dépose ses oeufs. Les chenilles, très grégaires lors de leurs jeunes états, se mettent dès la naissance à tisser une grande toile de soie collective autour de leur plante-hôte. À ce stade, elles ne portent pas encore leur livrée noire, et leur corps est brun sombre avec des protubérances épineuses plus claires.

Les chenilles issues de la génération estivale tissent au début de l’automne un abri de soie dans lequel elles hivernent. Leur développement est plus long que celui des chenilles issues de la génération printanière, et elles peuvent passer par 7 stades de développement différents. À partir du 4ème ou du 5ème stade, elles commencent à quitter leur tente pour se disperser dans les environs. Leur développement larvaire achevé, elles se fixent à un support dans la végétation basse pour se nymphoser. La femelle dépose ses œufs dans des stations denses en plantes-hôtes, avec une végétation basse voire rase, les chenilles s’exposant volontiers au soleil pour se réchauffer au début du printemps.
Stratégies de défense et toxicité chimique
Les chenilles de la Mélitée du plantain sont à première vue tout à fait inoffensives et sans défense : tout au plus pourrions-nous penser que ses petites épines puissent être urticantes, ce qui n’est pas le cas. Le secret de défense des chenilles de cette mélitée réside dans la composition de ses plantes-hôtes : les Plantains sont riches en aucubine et en catalpol, deux glycosides d’iridoïdes. Pour faire simple, les iridoïdes sont des substances produites par les plantes pour repousser les herbivores et les phytophages, notamment en leur donnant un goût amer.
La Mélitée du plantain est capable non seulement d’assimiler ces substances, mais aussi de les utiliser à son profit, en devenant à son tour peu appétente pour les prédateurs. Les chenilles consommant des Plantains riches en iridoïdes seraient même moins sujettes au parasitisme par des Hyménoptères. Si vous avez rencontré ces chenilles dans votre jardin, ou lors d’une balade, n’ayez crainte : elles sont inoffensives, et ne possèdent pas de poils urticants. En leur laissant une petite place dans votre jardin, vous aurez même peut-être la chance d’observer un peu plus tard les très jolis papillons qu’elles seront devenus.
Melitaea cinxia (Mélitée du plantain), deux Euphydryas aurinia (Damiers de la succise) et ...
Elles sont également sans danger pour votre potager ou votre verger : les fruits et légumes ne les intéressent guère, et elles ne s’éloigneront jamais bien loin de leurs plantes-hôtes, sauf à la rigueur au moment de la nymphose. Lorsque la chenille est inquiétée, elle se replie sur elle même et se laisse tomber au sol.
Pressions parasitaires et régulation naturelle
La vie de chenille n’est pas facile et notre mélitée ne déroge pas à cette règle. La mouche Tachinaire Erycia festinans est un parasitoïde exclusif de la Mélitée du plantain et de la Mélitée orangée (Melitaea didyma). Elle possède un long organe de ponte dévaginable qui lui permet de déposer non pas un œuf, mais une larve déjà formée sur le corps des jeunes chenilles. La larve pénètre rapidement le corps de son hôte puis se nourrit de son contenu pendant plusieurs semaines.
La chenille poursuit son développement normalement et se nymphose. C’est de sa chrysalide que s’extrait la larve mature de la Tachinaire, qui se nymphose à son tour au sol. Un autre insecte parasite diverses espèces de Mélitées et de Damiers (Euphydryas) : Cotesia melitaearum, une petite guêpe de la famille des Braconidés. Chez cette espèce, la femelle dépose plusieurs œufs dans le corps d’une même chenille, et les larves se développent à l’intérieur de son corps en évitant les organes vitaux.
D’autres parasitoïdes, plus généralistes, peuvent également parasiter les Mélitées du plantain : Cotesia ruficrus et C. glomerata (Braconidés), Ichneumon gracilicornis (Ichneumon), Pteromalus apum. Enfin, certains parasitoïdes pondent leurs œufs directement à l’intérieur des œufs de la Mélitée du plantain : c’est le cas d’Hyposoter horticola, une petite guêpe de la famille des Ichneumons.
Comparaison avec d'autres lépidoptères : La Tordeuse verte du chêne
La Tordeuse verte du chêne a un nom pour le moins explicite. L'espèce se reconnaît facilement à ses ailes antérieures quasiment rectangulaires, de couleur vert tendre, bordées de jaune sur la côte et avec des cils blanchâtres. Les ailes postérieures et le corps sont grisés, la tête et les antennes sont jaune pâle. La Tordeuse verte du chêne fréquente les bois de feuillus mais aussi les lisières et les broussailles où le papillon vole de juin à août.
Dans les chênaies où elles abondent, on peut aisément voir les chenilles pendues à leur fil. L'espèce a une génération annuelle. Les œufs sont pondus par paires sur les bourgeons et les rameaux, près des cicatrices foliaires, en général dans la partie sommitale des arbres, c'est là, sous forme d'œuf, que la Tordeuse du chêne hiverne. Les chenilles se nourrissent dans un premier temps des bourgeons de Chêne, quelle que soit l'espèce, puis des jeunes feuilles, parfois de Charme, de Hêtre, de Châtaigner ou de Saule, jusqu'à parfois défolier entièrement les arbres et causer d’importants dégâts en cas de pullulation.

Comme les autres papillons, cette espèce est sensible à la dégradation de son habitat et aux pesticides, ce à quoi s’ajoute l'impact négatif de la circulation routière, du broyage systématique des haies, de l'éclairage des enseignes et bords de routes par des néons ou des lampes à vapeur de mercure, ainsi que des pratiques agricoles et sylvicoles inappropriées : tout cela tue un nombre très important d'adultes et de chenilles. La Tordeuse verte du chêne possède les mêmes prédateurs que les autres papillons, des oiseaux, des araignées, elle peut également être parasitée par un Hyménoptère.
Perspectives historiques et culturelles
Il est intéressant de se pencher sur les noms vernaculaires de cette espèce à l’étranger. Les anglais l’appellent Glanville fritillary en hommage à Eleanor Glanville, une entomologiste du 17ème siècle qui fut la première à découvrir l’espèce dans le Lincolnshire. L’intérêt de cette femme pour les insectes et plus particulièrement pour les papillons fut à l’époque très mal perçu par son entourage, causant de nombreuses tensions auprès de son mari et de son fils.
La Mélitée du plantain se reconnait aux points noirs des ailes postérieures. Pour ceux qui souhaitent approfondir les aspects scientifiques de cette espèce, des travaux comme ceux de Lei et al. (1997) sur le complexe parasitoïde des populations finlandaises ou les recherches comportementales de Couchoux et al. (2015) offrent un éclairage précieux sur la résilience et l'écologie évolutive de ce papillon. La Mélitée du plantain reste un sujet d'étude fascinant, illustrant parfaitement la complexité des interactions entre les plantes, les insectes phytophages et leurs cortèges de prédateurs naturels dans nos écosystèmes.