L'Aire de Compostage en Cimetière : Une Démarche Écologique et Citoyenne au Cœur de Nos Lieux de Recueillement

Plan général d'un cimetière avec des zones vertes

Les cimetières, lieux de mémoire et de recueillement, sont aussi des espaces verts urbains importants, générant une quantité significative de biodéchets. Face aux enjeux croissants de la réduction des déchets et de la préservation de l'environnement, de nombreuses communes s'interrogent sur l'opportunité de mettre en place des aires de compostage au sein de ces lieux. Cette démarche s'inscrit dans une logique de développement durable, visant à valoriser les déchets verts, à réduire les coûts de traitement et à sensibiliser les usagers aux bonnes pratiques environnementales. Au-delà du simple compostage, une réflexion plus large émerge concernant l'impact environnemental global de l'industrie funéraire et l'exploration de nouvelles alternatives écologiques pour nos défunts.

L'Enjeu du Compostage en Cimetière : Une Réduction des Déchets Verts et des Coûts Associés

Le compostage en cimetière représente une solution pertinente pour la gestion des déchets verts. Chaque année, une quantité importante de fleurs fanées, de petits branchages, de terre des pots et autres déchets verts sont générés par le fleurissement des tombes. Traditionnellement, ces déchets finissent souvent dans les conteneurs d'ordures ménagères, destinés à l'incinération. Ce mode de gestion a un coût non négligeable pour les collectivités. À titre d'exemple, l'incinération d'une tonne de déchets coûte 70 €, et pour une commune incinérant environ 10 000 tonnes par an, la facture s'élève à 700 000 € annuels. Le compostage permet de modérer ce coût de traitement ainsi que la fiscalité qui pèse sur les ménages.

Le compostage de cimetière se distingue du compostage domestique, qui traite principalement les déchets alimentaires. En pratique, les composteurs installés dans les cimetières servent souvent de bacs de stockage ou de transition. Une fois remplis, ces composteurs sont vidés par les agents municipaux. La matière organique ainsi collectée est ensuite valorisée avec les déchets verts municipaux. Ce processus permet que de la matière organique intéressante pour les plants, jusqu'à présent délaissée et mise à la poubelle, soit valorisée par les agents. Elle reviendra, dans un second temps, sous forme de terreau utilisable par les usagers pour le rempotage des plants sur place et par les services de la mairie pour les espaces verts communaux. Ce compost produit, de bonne qualité et naturel, permettra aux plantes d'être en meilleure santé et donc de durer dans le temps.

Expériences Concrètes et Innovations Locales

Plusieurs villes et intercommunalités se sont engagées dans cette démarche. À Villeurbanne, par exemple, dans le cadre de ses actions pour la réduction des déchets, la ville s'est interrogée sur l'opportunité de composter les déchets verts au sein de ses deux cimetières, qui occupent une surface totale de 22 hectares et incluent 22 000 sépultures. Un diagnostic déchets, réalisé conjointement par la ville, Compost’elles et Eisenia, a révélé une présence importante d'autres types de déchets en plus des biodéchets. En conséquence, il a été suggéré de déployer progressivement des modules de tri à l'attention des visiteurs, en commençant par les endroits où le passage est le plus fréquent.

Ces modules de tri sont conçus pour récupérer séparément la terre/terreau, les plantes encore vivantes et les pots vides, voire les fleurs artificielles pas trop défraîchies. Sous forme de présentoir, ces modules invitent également les visiteurs à se servir. Pour les plantes mortes, trop sèches pour être compostées, une proposition a été faite de les valoriser en haies sèches que les usagers pourraient alimenter eux-mêmes. Les modules, élaborés conjointement avec la ville pour être pratiques d'utilisation, esthétiques et acceptables dans ces lieux de recueillement, ont été fabriqués par les services techniques. Au printemps 2024, cinq premiers modules avec leur signalétique ont été installés : trois au Cimetière nouveau et deux au cimetière ancien. La haie sèche est intégrée au module, sous forme de casier allongé avec une porte facilitant le vidage par les agents. Dès leur installation, ces modules ont été utilisés par les visiteurs, qui « jouent le jeu ». La ville espère que d'autres modules viendront compléter les premiers et que cette initiative inspirera d'autres communes.

Exemple de module de tri sélectif en cimetière

Une autre source de biodéchets dans les cimetières arborés d'immenses pins sont les aiguilles et pommes de pin ratissées régulièrement par les agents de la ville. Une solution de valorisation plus locale que celle en place - enlèvement régulier d'une benne par un prestataire externe, puis compostage en plateforme industrielle dans l’Ain - est encore à l'étude.

Le Sictom Sud Allier poursuit son opération d'installation de composteurs au sein des cimetières afin de diminuer la quantité de végétaux collectés dans ses communes adhérentes. Une signalétique adaptée permet aux usagers d'identifier les bacs et de trier facilement les déchets. Ces nouveaux espaces de tri favorisent la valorisation de proximité des biodéchets. Le Sictom Sud Allier a souhaité initier cette expérimentation dans des lieux où le gisement de déchets organiques est important, de l'ordre de 1 500 à 2 000 tonnes chaque année sur l'ensemble de ses communes. Le but de l'opération est de diminuer la quantité de végétaux qui sont chaque jour déposés dans les conteneurs ordures ménagères des cimetières et de conserver la propreté des lieux.

À Saint-Jean, chaque année, jusqu'à l'hiver 2024, 50m³ de déchets issus du fleurissement des tombes du cimetière partaient dans les conteneurs d'ordures ménagères pour être incinérés. Dans le cadre de son engagement pour le développement durable et le végétal, la ville a équipé ses cimetières de composteurs pour sensibiliser aux gestes de tri et favoriser l'économie circulaire sur son territoire. Plusieurs zones de tri ont été mises en place dans les deux cimetières qui sont maintenant équipés : de composteurs pour recueillir les fleurs fanées, les petits branchages, la terre des pots et autres déchets verts ; de conteneurs d'ordures ménagères pour récupérer les plastiques, les fleurs artificielles, les rubans, etc. ; et de bacs en bois pour mettre de côté les pots cassés afin de les apporter en déchèterie pour valorisation, ainsi que les pots en bon état en vue de leur donner une seconde vie. La signalétique sur place indique ces gestes de tri. Les usagers sont accompagnés dans ces nouvelles pratiques par des actions de sensibilisation sur place et lors d'animations, notamment sur le marché.

L'Impact Environnemental de la Fin de Vie : Au-delà du Compostage

La démarche de compostage en cimetière s'inscrit dans une prise de conscience plus large de l'impact environnemental de la mort. Longtemps ignorée, cette question est désormais prise au sérieux, particulièrement en Poitou-Charentes. L'industrie funéraire classique est une source significative de pollution. Le béton des caveaux, la coupe massive d'arbres pour les cercueils, et surtout l'utilisation du formaldéhyde (une substance cancérigène utilisée pour la conservation des corps) s'infiltrent dans les sols et les eaux. Il ne faut pas moins de 10 litres de cette substance, injectée dans les corps lors de la thanatopraxie (les soins de conservation des corps qui concernent 70 % des défunts en France). Les études d'analyse de Cycle de vie de 2017 montrent qu'une crémation génère en moyenne 649 kilos d'équivalent CO2 (soit un trajet en voiture de plus de 1 100 kilomètres) alors qu'une inhumation classique équivaut à 620 kg d'équivalent CO2. Cela reste globalement très proche. Le principal coupable étant le gaz naturel, responsable de 56 % des émissions de gaz à effet de serre du rite.

L'inhumation classique, souvent dans une boîte hermétique au milieu de produits chimiques, elle-même enfermée dans un caveau en béton, ne favorise pas un retour à la terre. Le monument funéraire en granit, souvent importé de loin (Chine, Inde), s'ajoute à un bilan carbone colossal. Une inhumation incluant caveau et monument funéraire peut générer un impact équivalent à plus de cinq crémations. Le lieu de sépulture (stèles et caveaux en béton) représente à lui seul 88 % des impacts environnementaux de cette pratique.

Funérailles écologiques : la volonté de ne pas polluer même après la mort

Les Funérailles Écologiques : Des Alternatives en Développement

Face à cette inertie toxique, des régions comme le Poitou-Charentes sont devenues des laboratoires des funérailles écologiques. Dans les Deux-Sèvres, une entreprise vise à remettre la nature au centre des sépultures grâce aux tombes et aux cavurnes végétalisées, fabriquées en acier corten. À Angoulême, l'accent est mis sur l'intégration paysagère des sépultures. Des spécialistes proposent des tombes végétalisées et écoresponsables (sépultures en pleine terre sans caveau), utilisant des plantes locales et durables pour créer des lieux de mémoire naturels. Les monuments funéraires privilégient les matériaux français, ce qui évite le surcoût carbone lié à l'importation.

À Niort, La Rochelle ou à Aytré, des cimetières écologiques sont devenus un modèle national avec interdiction absolue de la thanatopraxie, utilisation obligatoire de cercueils en carton cellulose ou en bois local brut, et surtout, l'inhumation se fait en pleine terre, sans caveau. L'objectif est la biodégradation rapide et propre, pour que la mort nourrisse la vie, et non l'inverse. Ces cimetières doivent respecter certaines règles en faveur de la biodiversité. Le cimetière de Souché, par exemple, ouvert en 2014, était une première en France. Aujourd'hui, plus de 400 défunts y reposent, entre différents espaces : un pour les urnes, un pour la dispersion des cendres… et un pour les cercueils. « Les cercueils sont obligatoires en France, mais ils doivent être en bois simples ici, de même que les défunts ne vont pas subir de soins de thanatopraxie », explique Amanda Clot, responsable des affaires funéraires de la ville de Niort. Dans ce cimetière, il n'y a pas de monument. La personnalisation des sépultures se fait avec des plantations. L'idée est de laisser faire la nature son œuvre, en acceptant la transformation du corps.

L'Humusation et Autres Innovations : Vers un Retour Complet au Cycle du Vivant

L'engagement citoyen se traduit par une demande forte pour aller encore plus loin : le retour complet au cycle du vivant. L'humusation, l'idée la plus radicale et régénératrice, vise à transformer le corps du défunt en 1,5 mètre cube d'humus riche et fertile en l'espace d'un an, grâce aux micro-organismes et à un lit de broyat végétal. Cependant, cette pratique est actuellement interdite par la loi française, dont la législation, datant de 1804, ne reconnaît que deux options : l'inhumation ou la crémation. Le combat de l'humusation n'est pas technique, il est politique et symbolique, remettant en cause la peur culturelle française du corps en décomposition. Florence Valdès, militante pour l'humusation et présidente de l'association Humusation France, mène ce combat, soulignant le regret de se priver d'une alternative qui pourrait réduire notre pollution.

Le Conseil d'État lui-même a été mandaté pour lancer une « réflexion approfondie » sur ces pratiques. Bien que l'humusation soit interdite aujourd'hui, la porte de l'expérimentation est désormais ouverte. Pendant que la France se débat avec ses lois napoléoniennes, le monde avance. Les barrières ne sont pas techniques, elles sont purement culturelles et juridiques.

Les Alternatives Écologiques à l'Étranger

D'autres techniques respectueuses de l'environnement sont déjà en place à l'étranger :

  • L'Aquamation (ou hydrolyse alcaline) : Le corps est dissous dans une solution d'eau et de potasse chauffée, ne laissant que les os. Le liquide obtenu, stérile, peut servir d'engrais. Cette pratique est légale dans plusieurs provinces du Canada et de nombreux États américains. Son bilan carbone est de loin le plus faible.
  • La Promession (lyophilisation du corps par azote liquide) : Cette technique est autorisée en Suède.

Ces techniques montrent qu'il est possible de respecter le corps et la dignité humaine, tout en assurant un impact nul ou positif sur l'environnement.

La Recherche Scientifique pour Faire Évoluer la Législation

La pression citoyenne commence à faire plier les institutions françaises. Lancé début 2024 par le CNRS, le Projet F-Compost constitue une avancée historique. En partenariat avec l'université de Bordeaux et l'association Humo Sapiens, l'objectif est d'évaluer scientifiquement la Terramation. Cette étude doit déterminer l'innocuité sanitaire et l'impact environnemental exact. Si la science valide, le droit devra suivre. Un sondage de 2024 révèle que 41 % des Français sont intéressés par la Terramation. Pour beaucoup, le temps de la mort polluante est révolu.

Au-delà de l'Écologie : Le Souvenir Intime et Tangible

Au-delà de l'écologie, certaines pratiques repoussent les frontières du deuil et de la mémoire, transformant le corps en un objet de culte singulier.

  • Le Souvenir Intime et Tangible : L'entreprise anglaise And Vinily propose, pour environ 3 400 euros, de graver les musiques favorites du défunt sur un disque vinyle. La particularité est qu'une cuillère à café des cendres est ajoutée au moment du pressage, rendant les sillons translucides visibles. « Quand la mort devient bande-son, le défunt reprend corps dans sa propre playlist. »
  • L'Art Intime et Controverse : La volonté de fusionner l'intimité et le deuil mène à des concepts plus radicaux. Le designer Hollandais Mark Sturkenboom a imaginé un sextoy renfermant une petite urne destinée à accueillir 21 grammes des cendres du défunt. Son but est d'offrir « un moment d'amour et d'intimité » à l'être cher. Dans une veine plus courante, de nombreuses entreprises proposent de transformer une fraction des cendres en diamant de synthèse.
  • L'Aventure Spatiale Post-Mortem : Depuis 1997, il est possible d'envoyer les cendres du défunt dans l'espace. Des sociétés américaines comme Celestis offrent des « funérailles spatiales », que ce soit en orbite basse autour de la Terre ou pour un voyage plus ambitieux vers la Lune ou à travers la Galaxie. Pour un prix allant de 7 000 à 12 000 euros, les proches peuvent suivre en direct le « dernier voyage » du disparu, filmé depuis le décollage.

Schéma de transformation des cendres en diamant

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