La cité Berthe à La Seyne-sur-Mer : Entre mémoire urbaine, violences et espoirs de transformation

La cité Berthe, située à La Seyne-sur-Mer dans le département du Var, représente un cas d'étude complexe de l'urbanisme social français. Ce quartier, qui a compté jusqu'à 14 000 âmes, est marqué par une histoire de transformations architecturales radicales, de tensions sociales persistantes et d'une lutte constante pour la dignité de ses habitants. Entre les souvenirs de démolitions spectaculaires et la réalité actuelle du quotidien, le quartier de Berthe illustre les défis des politiques de la ville face à la précarité et à l'insécurité.

Vue aérienne schématique d'un quartier prioritaire de la ville avec ses barres et tours

L'héritage des démolitions : Une mutation urbaine en profondeur

Le quartier de la Berthe a connu des bouleversements structurels majeurs dans le cadre d'un vaste Projet de rénovation urbaine (PRU) amorcé en 2003. La physionomie du quartier a été modifiée par la disparition de structures emblématiques. La zone à démolir était composée des tours Fructidor A1 et A7 de type R+16 haut de 50 mètres, et de la barre Berthe D, un R+8 de 25 mètres de haut, et long de 200 mètres. La barre avait été construite dans les années 70 et les tours avaient vu le jour au début des années 80.

La mise en œuvre de ces démolitions a nécessité une organisation logistique impressionnante. Une zone de sécurité de 3,4 kilomètres avait été mise en place, comprenant 1 500 logements, l’autoroute et le chemin de fer. Dès 6 heures du matin, 5 300 riverains du quartier de la Berthe ont été évacués et accueillis dans trois lieux d’accueil, d’où ils ont pu voir l’explosion des tours sur un écran géant.

La technique employée a fait appel à des méthodes précises pour garantir la sécurité des structures voisines. Préalablement au foudroyage, certains panneaux de balcons, des chutes d’eaux usées et quelques dalles au sol contenaient de l’amiante. Ces éléments ont donc été retirés avec précaution et déposés dans un espace de confinement multi-sas. Des forages horizontaux ont été réalisés dans les voiles intérieurs des tours et de la barre. Ils ont été remplis d’explosifs de type Cisalex sur les niveaux 0, 1 et 5 des trois bâtiments, en plus des niveaux 10 et 14 pour les deux tours.

Les trois bâtiments se sont écroulés simultanément en une dizaine de secondes. « Une structure qui se trouvait à moins de dix mètres de la tour A7 a pu être conservée sans dégât, car la tour est très bien tombée sur elle-même », se félicite Bernard Giraud, directeur du développement et du patrimoine à l’Office HLM de la Seyne-sur-Mer. Cette phase de déconstruction visait à laisser place à un renouveau, incluant la construction de près de 660 logements sociaux neufs sur l’ensemble de cette commune de 60 000 habitants. Une place comprenant des activités diverses et une zone de commerce verra bientôt le jour à l’emplacement de l’ancienne barre.

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Les réalités du quotidien : Entre insalubrité et sentiment d'abandon

Malgré les projets de rénovation, une partie des habitants exprime un désarroi profond. Il suffit de déambuler quelques minutes un carnet à la main dans la cité Berthe pour comprendre le désarroi des habitants. Les problèmes d'entretien des parties communes, la prolifération de nuisibles et la dégradation des équipements sont au cœur des préoccupations.

Certains résidents, comme Mouslih, vivent dans des conditions où ils doivent pallier eux-mêmes les carences en matière d'hygiène. « Regardez le produit dans les coins, c’est contre les cafards. C’est ma voisine et moi qui l’avons posé, c’est nous qui l’avons payé et c’est nous qui nettoyons », explique une retraitée. Cette situation est exacerbée par la gestion des charges. Avec la loi Elan, les organismes HLM qui gèrent moins de 12 000 logements ont dû se regrouper et la gestion de la cité Berthe a été placée dans les mains de Toulon habitat Méditerranée.

Les témoignages des habitants soulignent une fracture entre les services attendus et la réalité vécue. À l’étage inférieur, ses voisines échangent sur leurs appels téléphoniques respectifs réalisés pour demander de l’aide contre les cafards et punaises de lit. « Ici, nous sommes les oubliés. Sauf pour le loyer », lance Nadia, la « doyenne » après 31 ans à vivre dans son T2. Cette année, elle a vu ses charges augmenter de 35 euros. La situation est telle que, comme le note Martine Santini, membre de l’Union départementale des locataires et du Comité anti-expulsions, le quartier ne tient parfois que grâce aux rares associations locales qui assurent une aide alimentaire ou scolaire.

Infographie montrant la répartition des charges locatives dans le parc social

Sécurité et criminalité : Le poids de la « professionnalisation » du deal

Le quartier de la Berthe a été le théâtre de violences liées à une « professionnalisation » du trafic de stupéfiants. Quatre personnes ont été tuées depuis octobre 2017 dans ce quartier soumis à cette pression criminelle. Le sentiment d'insécurité est palpable, les rues se vidant dès la tombée du jour. C’est ici que, dans la nuit du dimanche 9 septembre au lundi 10, deux jeunes fumant la chicha ont été tués par arme à feu. Le premier avait 14 ans, le second, 20 ans. Une vingtaine de douilles de deux calibres différents - dont celui d’une kalachnikov - ont été retrouvées sur les lieux.

La situation est aggravée par le phénomène du squat, qui touche plusieurs bâtiments. Sur les 48 logements de la tour C des « Vignes », près d’une quarantaine sont squattés. Les installations électriques dans le hall sont à nu et seule une banderole rouge prévient « installation sous tension, danger de mort ». Des trous dans les murs et des vitres brisées sont aussi visibles.

Face à cette situation, les autorités multiplient les opérations de sécurisation. Une opération d'expulsion s'est déroulée un mercredi matin à La Seyne-sur-Mer de 6h à 9h. Une vingtaine de logements squattés de la résidence Abricotier 3 étaient concernés. L’expulsion a été sollicitée par le bailleur Toulon Habitat Méditerranée, « répondant par ailleurs à une demande des habitants du quartier », précise la préfecture. Suite aux doléances des habitants, une opération de nettoyage et de sécurisation a été menée à Berthe, où des épaves de voitures et des détritus ont été enlevés.

Perspectives d'insertion et restructuration sociale

Pour répondre à ces problématiques, des initiatives axées sur l'insertion professionnelle sont mises en place. Toulon Méditerranée Habitat a annoncé que les logements abandonnés et murés depuis l’évacuation des squatteurs allaient être remis en état. Cette démarche s'accompagne d'un dispositif original : « Les Geeks du bâtiment ».

Ce dispositif d’insertion sociale et professionnelle est à destination des jeunes déscolarisés des quartiers classés prioritaires. La démarche consiste à former des jeunes aux métiers du bâtiment, soit en parcours d’apprentissage, soit en formation classique en vue de l’obtention d’un diplôme. Une quarantaine de personnes, toutes volontaires, ont été identifiées par l’École de la deuxième chance pour suivre un cursus de 300 heures visant à acquérir les gestes techniques du bâtiment.

L’objectif est double : offrir une perspective d'avenir à une jeunesse locale souvent en marge et permettre la réhabilitation durable du parc immobilier. L'élu d’opposition de gauche Hakim Bouaksa souligne toutefois la nécessité d'une intervention plus globale : « Tout n’est pas la faute du bailleur ou des pouvoirs publics. Quand il y a des incivilités il faut venir les constater. Mais rien n’est fait. » En somme, le devenir de la cité Berthe dépend d'un équilibre fragile entre la réhabilitation physique des lieux, la lutte contre l'insécurité et l'accompagnement social des familles qui y vivent.

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