
Le peintre belge Émile Claus (1849-1924) est une figure emblématique du luminisme, un courant artistique qui a transformé la perception de la lumière dans l'art belge à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Né le 27 septembre 1849 à Sint-Eloois-Vijve, un village de Flandre occidentale, il est le douzième enfant d'une famille de treize. Son père, Alexander, était épicier-publicitaire et conseiller municipal, tandis que sa mère, Célestine Verbauwhede, était issue d'une famille de skippers brabançons. Dès son enfance, Émile montre un talent certain pour le dessin, parcourant chaque dimanche trois kilomètres pour suivre des cours à l'Académie de Waregem, où il obtiendra une médaille d'or. Malgré le soutien de son père pour ces cours, la famille ne le destine pas à une carrière artistique, l'envoyant même comme apprenti boulanger à Lille, en France, où il apprend le français sans pour autant embrasser la profession.
C'est grâce à l'intermédiaire du compositeur belge Peter Benoit (1834-1901), dont le père était l'éclusier de Vive-Saint-Éloi et qui connaissait la famille Claus, qu'Émile peut poursuivre sa vocation artistique. Une lettre d'Émile à Benoit le suppliant de convaincre son père de le laisser s'inscrire à l'Académie des Beaux-Arts d'Anvers porte ses fruits. Entre 1869 et 1874, Émile Claus étudie à Anvers, travaillant pour subvenir à ses besoins. Il expose dès 1875 à Bruxelles deux scènes de genre de style réaliste. Un voyage en Afrique du Nord en 1879 marque un tournant, lui faisant prendre conscience de son attrait pour la lumière.

En 1883, il s'installe à Astène, au bord de la Lys, à une vingtaine de kilomètres de son village natal. Il y loue, puis acquiert, un pavillon de chasse qu'il agrandira et dont il aménagera le terrain alentour. C'est ainsi que naît la Villa Zonneschijn (rayon de soleil), le lieu où Claus passera la majeure partie de sa vie et qui deviendra une source constante d'inspiration, l'équivalent de la maison de Claude Monet à Giverny. La maison, "entre la grand’route et la rivière, basse, spacieuse et claire, un peu loin du village, par-delà une douve bordée d’osiers, de spirées et d’eupatoires", est un véritable havre de paix. "Un rosier grimpe jusqu’au toit et enguirlande de ses cœurs safranés l’œil-de-bœuf où se lit Zonneschijn (rayon de soleil). C’est le nom de l’habitation ; c’est aussi la dédicace qui la consacre à la lumière."
L'Émergence du Luminisme : Une Nouvelle Vision de la Lumière
Stimulé par son ami l'écrivain Camille Lemonnier (1844-1913) et fortement influencé par les impressionnistes français, notamment Claude Monet, lors de ses voyages à Paris dans les années 1890, Claus éclaircit progressivement sa palette. Il passe d'un sombre réalisme naturaliste à des scènes de campagne lumineuses, rencontrant un succès considérable. Cette peinture de la joie de vivre dans le milieu naturel sera qualifiée de luminisme, dont Claus deviendra le chef de file en Belgique. Sa peinture attire rapidement l'attention de la bourgeoisie locale. En 1886, Émile Claus épouse Charlotte Dufaux, nièce d'Édouard Dufaux, un notaire de Waregem qu'il fréquentait.

C'est dans ce contexte artistique fertile que prend forme l'une de ses œuvres les plus emblématiques : « Le Vieux Jardinier », exposé pour la première fois en 1887 au Salon de Paris. Peint vers 1885, ce tableau aux dimensions imposantes (216 × 140 cm) représente un vieil homme au pas de sa porte, un bégonia dans les mains. Christine Van Acker, dans sa « décline un texte floral-cosmique, d’une écopoésie subtile », consacré à cette œuvre exposée à La Boverie à Liège, souligne que l’éclat héliaque du Vieux jardinier « sauve des vies », sauve « quelques mois » de celle de l’autrice au creux de l’hiver du confinement.
Le tableau, un portrait non conventionnel et un véritable instantané, saisit le jardinier à contre-jour. Il vient de déchausser ses sabots pour pénétrer dans la demeure et y apporter un pot de bégonias, laissant derrière lui le jardin baigné de soleil. La lumière inondant le personnage laisse apercevoir à travers son tablier ses jambes robustes. La palette utilisée est caractéristique d’Émile Claus : les bleus froids, les verts tendres pigmentés de jaune y côtoient les gris perle rehaussés d’un blanc étincelant. Cette manière de faire, conjuguant l’héritage du réalisme et la découverte de l’impressionnisme, aboutit au luminisme.
La Mort de la Vierge de Caravage : Analyse du tableau
Christine Van Acker nous dévoile le personnage principal du tableau d’Émile Claus et nous délivre son nom : Soleil. Elle écrit que « c’est le Soleil en personne qui, par la grâce des métamorphoses, a pris pieds, jambes, bras, mains, poitrine, visage d’homme. C’est le Soleil qui s’invite, astre aux yeux cernés, à la barbe irisée ». Dans ce « portrait d’un portrait », Christine Van Acker tisse des fils de soie, d’or, de mousse entre le corps-monde du personnage peint par Émile Claus et le corps-terre de son grand-père. Elle déplie la carte du Temps et de ses ravages écologiques, remontant de la fin du 19e siècle à notre présent dévasté. Le mouvement s’enfonce dans l’esprit et la matière du tableau autant que dans les rêves qui prolongent la géographie de sa composition. Le chant de la terre qui monte d’une toile datant des années 1886, l’autrice, entre autres d’Ici (Le Dilettante), de La bête a bon dos (José Corti), L’en vert de nos corps (L’Arbre de Diane), du Monde d’ici-bas. Christine Brisset, une femme ordinaire (L’Esperluète), le diffracte sur les portées musicales de l’enfance, de la nature, du lien (saccagé/retrouvé/animiste/amoureux…) que l’on noue avec elle.
L'Influence de l'Impressionnisme et les Thèmes Récurrents
En 1889, Claus loue un atelier à Paris et y reviendra l'hiver pendant trois ans, s'imprégnant de la peinture impressionniste, appréciant particulièrement le travail de Claude Monet. Cette période marque une transition dans son œuvre, visible notamment dans des tableaux comme « Enfants jouant sur la glace » (1891), qui peut être considérée comme une œuvre de transition entre sa période naturaliste et l'impressionnisme français qu'il adopte à partir des années 1890. Un écho du naturalisme apparaît dans la représentation réaliste des enfants, qui ont interrompu leur jeu et grimpent sur le rivage avec leur luge.
L'aura artistique de Claus attire de nombreux élèves. L’une d’elles, Jenny Montigny (1875-1937), venue suivre ses cours pendant l’été 1893, deviendra sa maîtresse. En 1904, Émile Claus fonde avec les peintres George Morren (1868-1941) et Adrien-Joseph Heymans (1839-1921) l’association Vie et Lumière. D’autres artistes de tendance impressionniste rejoindront le groupe, qui se propose de donner une place prééminente à la lumière.
Pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918), Émile Claus se réfugie à Londres où il peint une série de vues de la Tamise dans un style proche de celui de Claude Monet. Il revient à Astene en 1918 et y meurt le 14 juin 1924 à l’âge de 74 ans. Son talent réside dans sa capacité à nous faire partager sa perception singulière de la lumière solaire éclairant le milieu naturel. Émile Claus est un maître dans ce domaine.

Claus aborde dans son œuvre des thèmes sociaux et ruraux, souvent liés à la vie flamande le long de la Lys. « Le pique-nique » (v. 1887), acheté par la famille royale belge, montre une famille d'agriculteurs sur une rive de la Lys faisant face à une famille bourgeoise qui pique-nique sur l'autre rive. La rivière sépare les deux groupes comme le mode de vie et le niveau de vie les séparent dans la réalité. Mais la nature édénique les accueille et semble constituer un lien entre ce que Marx qualifiait à l'époque de classes sociales. Dans « Les sarcleuses de lin » (1887), Claus reste dans une thématique sociale tout en choisissant une luminosité forte qui induit un regard optimiste sur le travail de ces paysans.
Un Œil sur les Horizons Lointains et la Vie Quotidienne
Avant de se dédier pleinement aux paysages lumineux de la Flandre, Émile Claus explore d'autres horizons. Son voyage en Afrique du Nord en 1879 est significatif. Des œuvres comme « La mosquée de Sidi Boumedienne » (1879) témoignent de son attention aux détails architecturaux et à la lumière éclatante de ces régions. Les larges étendues de blanc qui caractérisent les tableaux orientalistes de Claus, ponctuées d’intenses tons de textiles, de carrelage et de pierre incrustée, constituent des caractéristiques avec lesquelles aucune photographie contemporaine ne peut rivaliser. La mosquée et le complexe funéraire de Sidi-Boumediene, situés à Tlemcen, une ville du nord-ouest de l’Algérie, étaient un lieu de pèlerinage favori pour les artistes du XIXe siècle. La mosquée, construite sous la dynastie marinide par Abou el-Hassan en 1328-1339, était réputée pour ses arches en fer à cheval et ses carrelages décoratifs, qui apparaissent dans les détails exigeants de la peinture de Claus.

Claus représente également des scènes de la vie quotidienne flamande, parfois avec une touche de réalisme plus sombre. « Combat de coqs en Flandre » (1882), une huile sur toile de grandes dimensions, illustre un combat de coqs, une attraction ancienne et violente qui suscitait l'intérêt des bourgeois pariant sur l'issue. Claus les montre agglutinés et visiblement ravis du spectacle, en utilisant un registre chromatique restreint et en opposant les visages illuminés à la pénombre du local.
La Lys, Source d'Inspiration Éternelle
La Lys est omniprésente dans l'œuvre de Claus. « Le bateau qui passe » (1883) est l'une des premières œuvres dans lesquelles Claus explore pleinement les possibilités artistiques de la rivière Lys, quelques mois seulement après avoir installé sa maison et son atelier sur ses rives. Les principaux éléments de composition sont immédiatement perceptibles : la rive sinueuse, les rangs serrés de peupliers en arrière-plan et l’observation poétique de la lumière et de l’atmosphère caractérisant les œuvres les plus célèbres de l’artiste. Avec la rive du premier plan agissant comme un repoussoir compositionnel, le spectateur suit le regard tendrement représenté des jeunes enfants captivés par le travail herculéen des hommes, tandis que dans le plat pays apparaissent des arbres lointains enveloppés de brume.
Dans « La Lys à Astene » (1885), la vie rurale sur les rives de la Lys à Astene est l’un des thèmes de prédilection de l’œuvre d’Emile Claus. Dans cette région, il passe d’abord ses étés puis s’installe définitivement à partir de 1886. La lumière solaire joue un rôle crucial dans le travail de Claus. La façon dont il peint les deux enfants en rétroéclairage est un processus efficace qu’il a appliqué à plusieurs reprises.

« La faneuse » (1880-85) illustre le naturalisme du travail de Claus au début des années 1880, après ses études à l’Académie d’Anvers. Abandonnant audacieusement le style académique de son professeur Nicaise de Keyser, Claus écrit « Je ne sais pas, je ne veux pas peindre les Grecs et Romains », annonçant ainsi fermement son intention de peindre d’abord et avant tout la vie contemporaine. Reflétant l’influence des artistes Français Jules Bastien-Lepage, Léon Lhermitte et Jules Breton, le présent tableau dépeint la vie de la Flandre rurale qui a inspiré Claus tout au long de sa carrière. Saisie dans une pose dynamique, presque sculpturale, la jeune fille ratissant le foin représente le modèle précoce d’un type fréquent dans l’œuvre de l’artiste, tandis que les jeunes enfants qui se cachent nous rappellent ceux qui se tenaient sur la rive de la rivière dans « Un bateau qui passe » de 1883.
Portraits et Scènes Intimes
Claus est également un portraitiste talentueux. « Portrait de madame Claus » (fin 19e s.) immortalise son épouse, Charlotte Dufaux. Dans « Première communion » (1893), l’une des premières œuvres luministes de Claus, Eva, filleule de Claus dans sa robe de communion blanche, incarne la pureté et l’innocence enfantine. Pourtant, la solennité du moment apparaît également. Elle est consciente de l’importance de cette journée de communion. Dans cette composition, le contraste saisissant entre la lumière du soleil et l’ombre constitue une anticipation de la vie adulte de ces enfants du village, lorsque les soucis et le travail feront partie de leur existence. Le luminisme d’Emile Claus se caractérise par une vision idyllique de la nature et du plein air.

« Soir d’été en Belgique » (1895) est une image iconique d’une douce soirée d’été sur les rives de la rivière Lys en août 1895. Ce tableau représente deux dames élégamment vêtues qui conversent en prenant le thé au bord de l’eau. Derrière elles, de l’autre côté de la rivière, les peupliers s’alignent, alors que la vaste étendue de la rivière coule langoureusement. Le pinceau audacieux et la palette lumineuse de cette grande composition, exécutée après que Claus se soit éloigné du naturalisme académique de Bastien-Lepage au profit du plein air, révèlent les influences de Claude Monet, Camille Pissarro et Henri Le Sidaner.
Un autre portrait marquant est celui d'« Ampelio, vieux pêcheur de Bordighera » (v. 1898). Bordighera est une commune italienne située sur la côte méditerranéenne où Monet séjourna en 1884. Claus y séjourne deux mois en 1898 et rapporte également plusieurs tableaux, dont ce portrait d’un vieux pêcheur au visage buriné. « Rayon de soleil » (1899) représente la Villa Zonneschijn à Astene où le peintre a passé la plus grande partie de sa vie.
Le « Portrait d’Anna De Weert » (1899) montre Anna De Weert, une élève d’Emile Claus, assise dans un bateau à rames sur la Lys, avec un carnet de croquis et un crayon à la main. Au-delà du portrait lui-même, l’eau de la Lys occupe une place importante dans la composition. Des conjectures plus précises sur le panorama seraient vaines, de sorte que le lieu exact n’est pas vraiment déterminable. Le paysage peut provenir des environs de la Villa Zonneschijn, la maison de Claus sur les bords de la Lys, près de Deinze. Ou peut-être l’a-t-il peint à proximité du Hof ter Neuve à Afsnee, en aval en se dirigeant vers Gand. À partir du milieu des années 1890, De Weert passe les mois d’été dans l’atelier de Claus avec son mari, le politicien libéral Maurice De Weert.
Une Œuvre au Carrefour des Influences
Émile Claus est souvent qualifié de postimpressionniste, une catégorie très accueillante à laquelle se rattachent les artistes de tendance impressionniste de l’extrême fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il est évidemment possible de raffiner l’analyse et de distinguer des sous-catégories. Claus appartient au luminisme. Le talent de l’artiste se situe donc dans sa capacité à nous faire partager sa perception singulière de la lumière solaire éclairant le milieu naturel. Émile Claus est un maître dans ce domaine.
Son œuvre est une célébration de la lumière, de la nature et de la vie rurale, ancrée dans une tradition réaliste tout en intégrant les innovations de l'impressionnisme. Il a su créer un style distinctif, le luminisme, qui continue de fasciner et d'inspirer, comme en témoigne l'engagement profond de Christine Van Acker avec « Le Vieux Jardinier ». Le texte de Van Acker s'ouvre sur une saisissante description de la naissance de la forge solaire il y a cinq milliards d’années, et se clôt sur le récit de la mort de l’étoile dans cinq milliards d’années, offrant une perspective cosmique à la relation de l’homme avec la nature. « Qui regarde qui ? Comment, à partir de son monde d’alliances entre humain, végétal et animal, le jardinier nous perçoit-il ? Donnez-lui le temps de traverser les âges et d’accepter votre aujourd’hui. Qu’avez-vous fait de ce dont il a pris soin ? Que sont devenus les arbres qu’il vous avait confiés ? Le retour vers un monde dont la nature et ses tribus végétales et animales n’étaient pas encore totalement sacrifiées sur l’autel d’un néolibéralisme écocidaire laisse tout à la fois résonner la mélodie de la perte, de la colère contre une dévastation environnementale dont l’humain est responsable et les chants d’une harmonie retrouvée avec les multiples formes du vivant. » Ce « chant de la terre » que l'autrice diffracte sur les portées musicales de l'enfance, de la nature, du lien (saccagé/retrouvé/animiste/amoureux…) que l’on noue avec elle, souligne la pertinence intemporelle de l'œuvre de Claus et de la réflexion qu'elle suscite sur notre rapport au monde naturel.