La pelouse, ce tapis de verdure qui domine nos banlieues contemporaines, n'est pas un élément naturel de notre environnement, mais le fruit d'une longue construction culturelle. Si aujourd'hui le gazon est perçu comme un standard esthétique, son entretien a subi des mutations techniques et sociales majeures, particulièrement visibles au tournant du XXe siècle.

Les origines médiévales et le rôle du bétail
Les premières pelouses furent probablement les prés communaux, courants en Europe au Moyen Âge. Les citoyens du village avaient le droit d’y faire paître leurs vaches, moutons, chevaux, etc. Ce broutage constant donnait une prairie très courte qu’on appela pelouse, de l’occitan pelosa, issu du latin pilosus pour « poilu », sans doute parce que l’aspect de la surface couverte d’herbe tondue rappelait celui des poils. L’aristocratie adopta le style autour de ses châteaux, toujours maintenu, au début, par le bétail.
À cette époque, la gestion de l'herbe ne nécessitait aucun outil mécanique. Le troupeau était l'agent tondeur par excellence. Cette méthode, bien que rudimentaire, permettait de maintenir des surfaces ouvertes sans l'intervention humaine directe pour la coupe, tout en fertilisant le sol grâce au fumier.
L'ère du jardin à la française : le tapis vert de Versailles
Quand André Le Nôtre conçut les jardins de Versailles pour Louis XIV, à la fin du XVIIe siècle, il y inclut un vaste « tapis vert » (aussi appelé « allée royale »), un parterre de végétation tondue au moyen de faux et situé dans la grande perspective du château. Certainement l’une des premières pelouses d’apparat de l’histoire.
Le climat frais et humide du centre ouest de l’Europe permettait une telle innovation. Mais le règne du jardin à la française, hautement géométrique et aux haies précisément taillées, conçu pour montrer la puissance de l’humain et sa domination totale de la nature, fut de courte durée. L'entretien manuel à la faux était une tâche colossale, réservée à une main-d'œuvre nombreuse, symbolisant la puissance absolue du monarque.
La transition vers le style anglais et le jardin bucolique
Le jardin à l’anglaise se caractérise par un paysage bucolique où un gazon vert domine. Ce style proposait un retour à une allure plus naturelle, une redécouverte de la nature… mais d’une nature améliorée. Brown concevait des paysages bucoliques au parcours sinueux marqués de collines artificielles, de lacs aux formes asymétriques, de ruisseaux en serpentin, de bosquets apparemment naturels. Pour relier tous ces éléments, une pelouse ondulante et verdoyante était essentielle.
L’entretien était encore surtout fait par le bétail, qu’on empêchait d’approcher de la résidence par des ha-ha ou sauts-du-loup, des fossés spécialement conçus pour paraître invisibles de loin. C'était une manière de dire au passant : « Je suis si riche et puissant, j’ai tant d’arpents et de terres que je puis me permettre cette verdure extravagante ».

La révolution mécanique : l'arrivée de la tondeuse
Si l'histoire ne suit pas de règles stables, et que nous ne puissions pas en prédire le cours, à quoi bon l’étudier ? Il semble souvent que le principal but de la science soit de prédire le futur. Pourtant, l'histoire nous éclaire sur des ruptures technologiques. C’est en 1830 que Edwin Beard Budding, sujet britannique et inventeur de la clé à molette, a l’idée d’appliquer à la tonte de gazon le système en usage dans les ateliers de fabrication de vêtements : un rouleau équipé de lames est monté sur un châssis à roulettes qui entraîne sa rotation. La tondeuse à gazon naît à l’aube de la civilisation des loisirs.
Avec l’arrivée des premières tondeuses, timidement dans les années 1830, mais surtout à partir des années 1860, d’abord la petite noblesse, puis la classe bourgeoise s’emparèrent du style. Ainsi le prix d’entretien d’une pelouse chuta passablement.
La Belle Époque : la démocratisation des sports sur gazon
À la Belle Époque, les sports sur gazon - croquet, tennis, jeu de boules, polo, etc. - devinrent populaires et aussi l’idée révolutionnaire qu’il était sain pour le corps et l’esprit de se balader dans la nature. Spadina House, à Toronto, avec sa vaste pelouse verdoyante, représente bien la grande maison de banlieue de la haute bourgeoisie nord-américaine de cette période.
Les Nord-Américains plus nantis suivirent attentivement les modes européennes et, surtout à partir des années 1870, les maisons commencèrent à s’entourer de gazon, d’abord à la campagne, mais bientôt tout autour des villes. C’était la naissance de la banlieue, jadis comme aujourd’hui dominée par la pelouse. C’est aussi à cette époque qu’on commença à vendre les mélanges de semences de graminées et de trèfle, non pas pour nourrir le bétail, mais pour créer de belles pelouses.
L'entretien et la culture de la pelouse en 1900
À l'aube du XXe siècle, l'entretien des pelouses était devenu un marqueur social fort. Faute de semences spécifiques, l’implantation du gazon consistait à prélever puis déposer des « plaques de prairies ». D’après le témoignage des peintures de l’époque, l’entretien des pelouses n’avait alors pas beaucoup évolué depuis le Moyen Âge, si ce n'est par l'usage croissant de la tondeuse mécanique pour les classes aisées.
Les premières pelouses furent composées de toute plante capable de survivre à une tonte régulière. Non pas uniquement des graminées, mais un mélange de plantes : trèfle, plantain, pissenlit, camomille, etc. La bourgeoisie montante avait adopté la pelouse avec enthousiasme. Au début, seuls les banquiers, les avocats et les industriels pouvaient s’offrir ce luxe dans leurs demeures privées. Quand la révolution industrielle a élargi les rangs de la bourgeoisie et donné naissance à la tondeuse et au tourniquet, des millions de familles ont pu s’offrir du gazon.
L'héritage socioculturel de la pelouse
L'engouement pour les pelouses ne s’est pas cantonné à l’Europe ou à l’Amérique. Dans le monde entier, on associe la pelouse au pouvoir, à l’argent et au prestige. Cette habitude s’est enracinée à l’aube des Temps modernes, au point de devenir la marque distinctive de la noblesse.
Quand, à la fin des Temps modernes, les rois furent renversés et les ducs guillotinés, les nouveaux présidents et Premiers ministres conservèrent les pelouses. Parlements, cours suprêmes, palais présidentiels et autres bâtiments publics affichèrent de plus en plus leur pouvoir en multipliant les rangées de verdure. Aujourd’hui encore, dans d’innombrables palais, bâtiments officiels et lieux publics, un austère panneau signale aux passants « Pelouse interdite ».

Vers une vision moderne de l'entretien
La tondeuse abordable a grandement stimulé l’essor des pelouses de banlieue. Avec l’arrivée des tondeuses bon marché et de la semaine de travail de 40 heures juste avant la Seconde Guerre mondiale, donnant à tous un samedi de congé, la classe moyenne était prête à quitter la ville et à s’établir dans les banlieues jusqu’alors réservées aux riches. Et chaque petite maison devait s’entourer de gazon.
Si vous laissez fleurir trop de pissenlits, on vous regarde toujours de travers, comme dans les années 50. Mais ce qui est désormais différent est que, s’il n’y a plus aucun pissenlit, on vous soupçonne désormais d’empoisonner l’environnement et la réaction n’est guère mieux. L’écopelouse, soit une pelouse qu’on ne fait que tondre, qu’on n’arrose pas, qu’on ne traite pas aux pesticides ni aux herbicides, qu’on ne fertilise pas autrement que par l’herbicyclage, gagne modestement du terrain. On voit aussi de plus en plus de potagers sur les terrains, même en façade. Quelques pissenlits rendent la pelouse plus intéressante. Je crois que la pelouse sera un élément de notre paysage périurbain pendant encore très longtemps, mais j’espère qu’elle continuera d’être de plus en plus naturelle.