Les Tontes des Femmes à la Libération : Entre Châtiment Public et Réaffirmation Virile

Femmes tondues exposées publiquement

À la Libération, un épisode sombre de l'histoire française a vu près de 20 000 femmes être tondues sur la place publique. Ces actes de représailles, souvent perçus à l'époque comme légitimes, visaient à punir une collaboration supposée avec l'ennemi. Fabrice Virgili, historien des relations entre hommes et femmes au XXe siècle et directeur de recherche au CNRS, a profondément analysé cette période longtemps occultée du récit national. Son travail met en lumière les motivations, les modalités et les implications de ces châtiments.

Une pratique ancienne réactualisée

Le fait de châtier une femme pour des questions sexuelles ou morales en lui coupant les cheveux a toujours existé dans l'histoire. La chevelure est symboliquement perçue comme la menace, ou le moyen, de séduction. La particularité, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, est l'échelle à laquelle ces faits sont pratiqués, touchant des femmes dans de nombreux pays européens. En Allemagne, dès 1933-34, des opposantes au nazisme sont tondues, et cette pratique se retrouve partout en Europe entre 1920 et 1950, notamment pendant les guerres civiles en Espagne et en Grèce.

L'émergence des tontes et leur apogée

Les premières tontes en France ont lieu à partir de 1943, mais sont peu nombreuses et réalisées de manière clandestine par la Résistance, avec pour but de faire peur aux collaborationnistes. La vague la plus importante survient en août et septembre 1944, dans la foulée de la Libération. On estime qu'entre 20 000 et 40 000 femmes, accusées à tort ou à raison de collaboration avec l’occupant allemand, auraient été tondues en France entre le milieu de l’année 1944 et la fin de 1945. Cette humiliation se retrouve également en Belgique, en Italie ou au Danemark.

Punies pour avoir aimé – L’histoire oubliée des femmes tondues à la Libération

Toute la France est concernée par ces exactions. Des traces ont été trouvées dans toutes les préfectures, et toutes les villes et villages ont connu de telles actions. La seule ville où Fabrice Virgili n'a pas repéré de cas, c'est Brest même, car la population avait été évacuée. Cependant, il est possible que des femmes brestoises aient été tondues dans d'autres villages des environs. À Concarneau, le commandant local FFI a interdit toutes les tontes en septembre. Il y en a eu beaucoup dans tous les départements côtiers, là où la présence allemande était très forte, entraînant plus de fréquentation entre des Allemands et des Françaises, donc plus d'épuration et plus d'enfants nés de ces relations. Des centaines de milliers de personnes ont assisté à ces tontes.

Les motifs de l'accusation

Dans la moitié des cas, les écrits de l’époque évoquent une « collaboration horizontale », c’est-à-dire des femmes ayant eu des relations intimes avec l’ennemi. Les comités locaux de libération reprochent aux autres des dénonciations, d’avoir travaillé volontairement avec les nazis ou d’avoir été membres de partis collaborationnistes. Certaines sont poursuivies pour aide indirecte à l’ennemi. Par exemple, des institutrices qui dormaient dans des logements de fonction situés dans des bâtiments publics réquisitionnés par les soldats se retrouvaient victimes de rumeurs publiques et, pour une partie d’entre elles, tondues.

Il est important de noter qu'à cette époque, dans une société où il était difficile de penser que la femme pouvait avoir des engagements politiques, le nombre de femmes tondues pour des raisons sexuelles ou morales a pu être surestimé, et certaines partageaient plutôt les idéaux nazis. Les relations amoureuses ne figuraient pas dans les ordonnances précisant les actes de collaboration. En droit français, aucune peine ne prévoyait la tonte, le châtiment corporel n’existait pas à l’exception de la peine capitale. La plupart des condamnées qui ont fait appel ont d’ailleurs vu leur jugement cassé.

La nature du châtiment : une justice sauvage et publique

Scène de tonte devant une mairie

La tonte n’était pas prononcée par un tribunal. C’est un geste illégal… perçu à l’époque comme légitime. Il est le résultat d’une décision mûrie à bas bruit pendant l’Occupation. Les membres de la Résistance, accompagnés par les habitants qui ont signalé le comportement de la femme, allaient la chercher chez elle. Elle était amenée dans un lieu de détention provisoire, par des personnes détentrices de l’autorité. Le groupe décidait de lui raser, ou non, les cheveux. On l’amenait alors sur le perron de la mairie, sur une estrade, où elle était tondue devant la foule, soit par les membres de la Résistance, soit par un coiffeur réquisitionné pour l’occasion.

La dimension spectaculaire de ces tontes est indéniable. C’était un moment collectif, où les femmes étaient exhibées dans la ville, prises en photo. Cela faisait véritablement partie des activités de la Libération, au même titre que les bals populaires ou les cérémonies aux morts. Il y avait des cris, des insultes, des violences. Pour la foule, c'était un exutoire, une manière de manifester sa joie d'une manière originale, comme l'écrivait un article paru le 24 septembre 1944 dans Les Nouvelles mayennaises : « On avait besoin de faire quelque chose d’irrégulier (NDLR, le soir de la Libération), de manifester sa joie d’une manière originale. »

Dans la majorité des cas, la tonte s'accompagnait d'une exhibition de la femme humiliée, marquée d’une croix gammée et parfois dénudée. La foule présente acclamait le forfait et insultait la victime. Bien que non reconnus par la justice, des fonctionnaires et gendarmes de l’État encadraient ces châtiments.

Le corps des femmes comme enjeu symbolique

Fabrice Virgili, dans son livre La France virile, des femmes tondues à la Libération, analyse ce phénomène. Les hommes ont été incapables de défendre leur patrie, battus en quelques semaines en 1940. La Libération est l’occasion de restaurer l’honneur viril d’un pays battu et occupé. Les résistants voulaient punir le corps des femmes qui les avaient trahis.

Propagande de la Résistance contre la collaboration

Il y a une vraie différence entre les hommes et les femmes. La sexualité des hommes n’est pas un sujet : les prisonniers de guerre qui ont eu des relations avec des Allemandes et les relations homosexuelles ne sont pas punis par exemple. Il s'agit d'une forme de violence masculine. Ces femmes ont trahi par leur corps, elles devaient être punies de la même façon. C'était un moyen d'assimiler l'engagement politique des femmes à quelque chose qui serait sexuel, et non politique.

Dans l'acte de tondre, on peut y lire une manière de dire : les femmes s’émancipent mais leurs corps restent sous le contrôle des hommes. Cela fait penser à des pratiques de l’Ancien Régime où l’on condamnait différemment les personnes selon leur classe sociale. À la Libération, on s’en prend à celles et ceux qu’on a sous la main. Les hommes du gouvernement de Vichy, eux, sont partis, même si, comme l’industriel Louis Renault, fondateur de la marque automobile accusé de collaboration économique avec l’occupant, ils seront jugés plus tard.

C’est l’expression d’une virilité exacerbée derrière un fort patriotisme. À la fin de la guerre, la population souhaitait se réapproprier son espace à sa mesure et participer à une action qui allait dans le sens de la victoire. Il est à préciser qu'aucun ordre national n’a été donné de tondre les femmes. Ces violences faisaient directement perdre les attributs féminins des femmes. Privées de leurs cheveux, gage de féminité, elles se retrouvaient marginalisées de la société pendant de longs mois.

Profils des femmes tondues et conséquences

Les femmes tondues avaient 27 ans en moyenne et venaient généralement de milieux peu favorisés. Pour survivre, elles avaient dû faire le ménage ou laver le linge des occupants allemands. Les employées de service sont surreprésentées : traductrices, dactylos, serveuses de salle, etc. On trouve moins de paysannes ou d’ouvrières.

Ces actes sont documentés en images, comme par le Comité de Libération du Cinéma Français (CLCF). Pourtant, elles ne sont pas montrées dans le film La Libération de Paris. L’historienne des images Sylvie Lindeperg explique : « Il y a finalement un consensus au sein du CLCF sur le fait qu'il faut montrer une image radieuse et héroïque de la libération de Paris, qui mettent en valeur la Résistance, mais également la population parisienne. » À l’époque, peu de voix condamnent ces actes et certains titres de presse les cautionnent même.

Malheureusement, il y a infiniment peu de témoignages de ces femmes. Leur voix, c’est celle de la honte, du déshonneur. Les journalistes de l’époque n’allaient pas la chercher. Elles avaient un statut ambigu, à la fois victimes et coupables. Un de ces rares témoignages date de 2004, lorsqu’une de ces femmes s’exprime à la télévision : à la Libération, elle avait 23 ans et était amoureuse d’un officier allemand, qu’elle finira par épouser.

La honte et l'isolement des femmes tondues

En plus d’être tondues, les femmes étaient parfois violentées, exhibées nues ou marquées de croix gammées. Fabrice Virgili analyse ce châtiment sexué infligé après quatre années d’Occupation : « Face à cette défaite profonde des hommes français, la Libération aussi un moyen de réaffirmer finalement une virilité. Les hommes ainsi réaffirment leur pouvoir sur les femmes. »

Un phénomène européen

Un cas intéressant se produit également à Quimperlé, où des femmes ont été tondues par les Allemands eux-mêmes. Un autre exemple est celui d'une femme à Fontainebleau, en Seine-et-Marne, arrêtée par les Allemands puis transférée dans une prison à Troyes. Au moment de leur retraite, les Allemands lui ont rasé la tête. Cela souligne la complexité et la multiplicité des acteurs de ces tontes, ainsi que les différentes motivations qui pouvaient les sous-tendre, même si la grande majorité des cas recensés en France à la Libération relève de l'épuration sauvage menée par la Résistance et la foule.

La période entre 1920 et 1950 voit une acquisition progressive du droit de vote pour les femmes en Europe. En France, elles acquièrent ce droit le 21 avril 1944. Fabrice Virgili a analysé la tonte comme une réaction à ce nouveau pouvoir des femmes, particulièrement nette en France. C'est une époque où les rapports changent, les femmes obtiennent le droit de vote. Dans l'acte de tondre, on peut y lire une manière de dire : les femmes s'émancipent mais leurs corps restent sous le contrôle des hommes.

Le souvenir et l'impact

L'ampleur du phénomène est difficile à évaluer précisément, notamment en ce qui concerne le nombre de femmes tondues et celui des enfants nés de relations avec des occupants. Fabrice Virgili estime qu'entre 100 000 et 200 000 femmes françaises ont eu un enfant avec un occupant nazi entre 1940 et 1945, considérant le bas de la fourchette davantage plausible. Ces chiffres restent très provisoires, le comptage précis étant impossible.

Ces représentations artistiques, à l'instar du livre de Julie Héracles Vous ne connaissez rien de moi, offrent une vision qui ne doit pas en devenir une généralité. L'historien Fabrice Virgili explique que ces femmes ont été punies par leur corps car il était considéré « que leur engagement [avec l'occupant] est corporel, physique, amoureux, sexuel et que c'est aux armes de la séduction qu'il faut s'en prendre, d'où la tonte ».

L'histoire des femmes tondues à la Libération est un rappel puissant des complexités et des violences qui peuvent émerger dans les moments de transition. Elle met en lumière la fragilité des droits et des corps des femmes face aux logiques de guerre et de réaffirmation identitaire.

Références bibliographiques

Pour approfondir cette thématique, plusieurs ouvrages et articles de référence ont été consultés :

  • Jean-Pierre AZÉMA, Nouvelle histoire de la France contemporaine, tome XIV « De Munich à la Libération, 1938-1944 », Paris, Le Seuil, coll. « Points Histoire », 1979, nouv. éd.
  • Dominique FRANÇOIS, Femmes tondues : la diabolisation de la femme en 1944 : les bûchers de la Libération, Coudray-Macouard, Cheminements, coll.
  • Fabrice VIRGILI, « Les “tondues” à la Libération : le corps des femmes, enjeu d’une réaproppriation », in Françoise THÉBAUD (dir.), Résistances et Libérations. France. 1940-1945 (Clio. Femmes, Genre, Histoire, no 1), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1995.
  • Alexandre SUMPF, « Les « tondues » de la Libération », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15/05/2026.
  • Fabrice VIRGILI, La France virile, des femmes tondues à la Libération.

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