Les Catacombes de Paris : Un Labyrinthe Sous les Pavés, Entre Histoire, Mystère et Légende de Philibert Aspairt

Sous le ciel de Paris, où les amoureux marchent, sous les pavés se faufilent les cataphiles. Si en surface, la capitale émerveille les regards par son patrimoine emblématique, sous terre Paris se révèle tout aussi fascinante. Car sous nos pieds se trouve l'un des lieux les plus mystérieux de la Ville Lumière : les Catacombes de Paris. Ce réseau d'anciennes carrières souterraines, connu pour recueillir les restes de millions de Parisiens, est un carrefour où se rencontrent la géologie, l'architecture et la mort, offrant un voyage vertigineux dans les entrailles de la capitale.

Plan des Catacombes de Paris

De Carrières de Pierre à Gigantesque Ossuaire : L'Évolution des Catacombes

L'histoire des Catacombes est intrinsèquement liée à la naissance même de Paris. Dès l'Empire Romain, les bâtisseurs de Lutèce ont repéré la qualité exceptionnelle de la roche qui dormait sous leurs pieds : le calcaire lutétien. Cette pierre blonde, à la fois tendre à la taille et extrêmement résistante une fois exposée à l'air libre, est devenue le matériau de prédilection des constructeurs. L'origine de ces galeries remonte donc à l'époque gallo-romaine, où elles servaient de carrières et dont les pierres furent utilisées pour la construction de grands édifices parisiens tels que Notre-Dame de Paris, le Louvre et les remparts de Paris.

Avec l'explosion démographique et architecturale du Moyen-Âge, les besoins en pierre ont explosé. Pour ériger des palais, des cathédrales et des abbayes, les carriers ont dû creuser de plus en plus profondément. Pendant des siècles, des générations d'ouvriers ont extrait la pierre à la lueur de fragiles bougies, soutenant les plafonds par des piliers tournés, taillés à même la masse. Ce vaste réseau labyrinthique, qui s'étend sous une grosse partie de la rive gauche (de l'Odéon au parc Montsouris) et quelques zones de la rive droite (Chaillot, Montmartre, Belleville et Ménilmontant) à environ vingt mètres de la surface, représente un réseau de 320 km de galeries.

Carrière souterraine avec piliers de consolidation

La fonction d'ossuaire ne remonte qu'à la fin du XVIIIe siècle. Paris, avec près de 600 000 habitants, était confrontée à une crise sanitaire majeure. Les cimetières paroissiaux, saturés de matière organique après près de dix siècles d'inhumations, ne parvenaient littéralement plus à décomposer les cadavres. Les conditions sanitaires devenaient apocalyptiques, avec des odeurs putrides qui empestaient tout le quartier. L'événement déclencheur, qui a fait basculer l'histoire, s'est produit au printemps 1780. Sous la pression phénoménale des terres gorgées de cadavres et des fortes pluies, le mur de soutènement d'une fosse commune a cédé brusquement, déversant des dizaines de cadavres en décomposition directement dans la cave d'un restaurateur de la rue de la Lingerie.

Une question logistique sans précédent s'est alors posée au Lieutenant Général de Police, Thiroux de Crosne : que faire de ces millions d'ossements ? La solution fut trouvée sous le lieu-dit de la Tombe-Issoire (l'actuel 14e arrondissement), où l'Inspection Générale des Carrières, récemment créée par le roi Louis XVI en 1777 pour consolider le sous-sol parisien qui menaçait de s'effondrer, venait de sécuriser de vastes espaces souterrains. Le 7 avril 1786, l'ossuaire fut officiellement consacré par les dignitaires ecclésiastiques. Pour ne pas provoquer de révolte ni heurter la sensibilité de la population (et du clergé, réticent à voir les corps quitter la terre consacrée), les transferts s'effectuèrent exclusivement à la tombée de la nuit. Des tombereaux lourdement chargés d'ossements, entièrement recouverts de grands voiles noirs, traversaient Paris au pas lent des chevaux. Arrivés aux puits de service des carrières, les os étaient précipités dans le vide, s'entassant dans un fracas lugubre vingt mètres plus bas, avant d'être répartis par des ouvriers dans les galeries à l'aide de brouettes. Au total, les ossements de six millions de personnes y seront alors entreposés. L'appellation de « Catacombes » ne fut donnée que plus tard, en référence aux Catacombes de Rome.

Les Secrets Souterrains de Paris : Mégastructures Mystérieuses – Documentaire Histoire - AMP

L'Aménagement d'un "Monument du Trépas" par Héricart de Thury

Si vous visitez les Catacombes aujourd'hui, vous ne verrez pas de vulgaires tas d'os jetés pêle-mêle. L'aménagement du site comme un gigantesque « memento mori » est l'œuvre de Louis-Etienne Héricart de Thury, ingénieur général des carrières nommé Inspecteur Général des Carrières en 1809. Profondément choqué par l'aspect chaotique et irrespectueux de l'ossuaire, ce noble, homme de science et humaniste, estimait que ce lieu de mort ne devait pas être un simple dépotoir, mais un mausolée digne, un monument à la mémoire des Parisiens.

Héricart de Thury ordonna à ses ouvriers un travail de titan. Des milliers de crânes et de fémurs furent méthodiquement rangés pour composer un décor funéraire agrémenté de piliers, d'autels et d'inscriptions invitant à la méditation. Sur ces façades osseuses, il fit dessiner des motifs géométriques, des croix ou des cœurs, en utilisant les crânes. Surtout, pour donner au lieu sa dimension spirituelle, il fit graver dans la pierre des sentences morales, des poèmes et des extraits de textes sacrés ou profanes (de Virgile à Rousseau). Ces inscriptions, comme celle du poète Lamartine ("Ils furent ce que nous sommes/Poussière, jouet du vent/Fragiles comme des hommes/faibles comme le néant"), rappellent constamment aux vivants la vanité de l'existence. Ce type de décor en ossements n'était pas une innovation, c'est un agencement que l'on trouvait dans les églises parisiennes au XVIIIe siècle. L'idée d'Héricart de Thury était de proposer un lieu conçu tout de suite comme ouvert à la visite, mais qui soit un espace de recueillement pour les Parisiens et une méditation sur la mort.

Agencement des ossements dans les Catacombes

Philibert Aspairt : Une Légende des Catacombes

Parmi les nombreuses histoires et légendes urbaines qui entourent les Catacombes, celle de Philibert Aspairt est sans doute l'une des plus célèbres et des plus intrigantes. Plusieurs orthographes pour un seul individu dont on sait très peu de choses, bien que son histoire ait été romancée au fil du temps. Loin des livres cherchant des interprétations à son épitaphe ou nous décrivant l'histoire d'un portier du Val-de-Grâce, il est possible de rassembler les sources pour construire un récit objectif, bien qu'encore incomplet.

De son vrai patronyme Philiber Asper, il est né le 13 avril 1732 à Ravel-Salmerange (aujourd’hui Ravel) et son acte de baptême existe bien aux archives départementales du Puy-de-Dôme. Fils de François Asper et de Marie Cierge, il se marie le 4 octobre 1768 à Elisabeth Millard auprès de la paroisse de Saint-Gervais. Philiber avait alors 36 ans, son épouse, elle, 24. Elisabeth est née le 19 novembre 1744 dans la commune de Commercy, dans le département de la Meuse.

Vers 1793, Philiber, âgé de 62 ans et habitant alors au 129 de la rue Saint-Jacques, se perd dans les carrières souterraines qu’il arpentait dans le cadre des travaux pour lesquels il était employé. Son acte de décès nous indique que Philiber était carrier, un terme utilisé de manière générique à cette période pour toute personne travaillant dans les carrières. Un rapport de l'administration des carrières suggère que Philiber travaillait aux consolidations d’une maison du faubourg Saint-Jacques, probablement embauché par un entrepreneur privé. Cela rend d'autant plus probable la possibilité qu'il ne connaisse pas du tout le réseau de carrières et qu'il ait pu effectivement s'y perdre.

Il est retrouvé le 2 mai 1804 (12 floréal an 12) sous la rue d’Enfer. Le procès-verbal de sa découverte, dressé par Charles Daubanel, Commissaire de police de la division du Luxembourg, confirme que ses restes mortels ont bien été retrouvés sous la rue d’Enfer, ce qui est cohérent avec l’emplacement de sa stèle, la rue Henri Barbusse faisant à l’époque partie de la rue d’Enfer. Le fait que son corps ait été retrouvé à une distance « considérable » de son atelier de consolidation est un point étonnant de cette affaire.

Le monument funéraire de Philiber Asper (orthographié sur celui-ci Philibert Aspairt) est particulier. Il s'agit d'une stèle rectangulaire en pierre calcaire en haut-relief de style néoclassique et minimaliste, surmontée d'un fronton triangulaire et reposant sur un soubassement. L'épitaphe est gravée et centrée sur la stèle en lettres capitales à empâtements et noircies au noir animal. Le soubassement repose lui-même sur deux dalles d’assise en pierre, lisses, et formant un escalier de deux degrés. Le monument est positionné au centre et au fond d’une niche composée de part et d’autre de deux piliers de consolidation et repose contre un mur de pierre calcaire peint en noir. La présence d'une épure du monument, un dessin d'architecture à l'échelle 1:1, sur le pilier de consolidation à droite du monument (aujourd'hui disparue) indique que le monument est postérieur à 1810.

La question de l'inhumation de Philiber reste ouverte. Le procès-verbal de sa découverte étant manquant dans les archives, il est difficile de savoir comment le corps a été identifié et ce qu'il est advenu de ses restes après la constatation. L'hypothèse qu'il ait été réellement inhumé sous le sol des catacombes, et non juste déposé à l'ossuaire, est une possibilité, compte tenu des inhumations de victimes de la Révolution qui y ont eu lieu à l'initiative de l'inspecteur général Guillaumot. Cependant, des fouilles archéologiques ne sont pas envisagées en raison de leur caractère destructeur et du risque de déstabiliser le monument. L'utilisation d'un radar de sol pourrait permettre de détecter des anomalies dans la structure du sol et de déterminer si une fosse a été creusée, confirmant ou infirmant l'existence d'une tombe sous le monument. À l'inverse, si aucune anomalie n'est détectée, cela confirmerait que le monument funéraire est un cénotaphe - une tombe sans corps inhumé à son aplomb.

Tombe de Philibert Aspairt dans les Catacombes

Les Catacombes Aujourd'hui : Entre Tourisme de Masse et Protection du Patrimoine

Devenues l'un des monuments les plus visités de la capitale avec plus de 550 000 curieux par an, les Catacombes de Paris représentent un joyau du patrimoine parisien à l'échelle mondiale. Aujourd'hui, tout le monde peut visiter les 2 km de galeries situées à Denfert-Rochereau, mais ce n'est qu'une infime partie des quelque 350 km présents sous nos pieds. L'attraction que représente l'ossuaire, aménagé au début du XIXe siècle, est une incongruité dans une société où la mort a été repoussée aux marges et dans l'intimité. Les visiteurs, majoritairement jeunes et étrangers, sont poussés par la « curiosité », un terme qui revient le plus souvent à propos de la motivation de leur visite.

Depuis octobre 2018, l’entrée des Catacombes est devenue plus majestueuse grâce à la restauration du pavillon Ledoux, désormais utilisé pour accueillir le flux de visiteurs. Après avoir patienté en moyenne deux heures à l'extérieur, le visiteur gagne son ticket pour les profondeurs. Un étroit escalier en colimaçon le conduit à 20 mètres sous terre, plus bas que les niveaux du métro et des égouts.

Entrée des Catacombes de Paris au pavillon Ledoux

À l'entrée de l'ossuaire, l'injonction "Arrête, c'est ici l'empire de la mort" est destinée à interpeller le visiteur. Pourtant, le visiteur du XXIe siècle semble faire preuve d'un certain détachement. Au fil du parcours, les uns chuchotent, d'autres rient ou touchent les crânes en dépit de l'interdiction affichée. Le monde de l'en-bas ressemble curieusement à celui de l'en-haut : on y fait d'innombrables selfies sur fond de décor d'os. "Aujourd'hui, les catacombes sont pour la plupart des visiteurs une sorte de train fantôme", analyse Gilles Thomas, spécialiste du Paris souterrain.

La gestion de cet environnement est un défi quotidien pour l'institution Paris Musées. Le site est d'une extrême fragilité. L'humidité naturelle, combinée à la respiration de milliers de visiteurs, crée un microclimat qui attaque la pierre. La conservation est aujourd'hui la priorité absolue. L'accès est drastiquement limité (une jauge stricte de 200 personnes maximum en simultané) pour réguler le taux de CO2 et d'humidité. Rien ne protège ces restes humains des palpations indiscrètes, et des vols d'os sont signalés régulièrement. La conservation du site reste un difficile casse-tête : trop d'humidité, une ventilation insuffisante, des liants en ciment autrefois utilisés pour unir les os qui les dégradent, la corruption inéluctable des restes humains. Sylvie Robin, conservatrice en chef du patrimoine, en charge des catacombes, admet que "aucun des 'décors' n'est d'origine. Ils ont tous été refaits au fur et à mesure de la décomposition des restes." Le site se recompose ainsi au fil du temps, sans être classé ni inscrit. "Ces décors ne sont liés à aucune obligation. On a ainsi cette possibilité de créer des décors ou de les faire créer par des artistes," ajoute Sylvie Robin.

Le tourisme et ses à-côtés commerciaux suscitent la gêne. La possibilité de privatiser des espaces, comme la nouvelle boutique qui achève le parcours depuis un peu plus d'un an, redouble son ambivalence. Immense, très lumineuse, l'espace de vente semble exercer une attraction irrésistible sur les visiteurs qui sortent des entrailles de la terre, comme si l'acte d'achat assurait d'un retour parmi les vivants. Magnets, tee-shirts, sacs, boules à neige, tout porte l'effigie de la mort. Mais pour certains, comme Madeleine, étudiante, le trouble n'est pas loin : "Je ne suis pas parisienne, mais si ces os étaient ceux de mes ancêtres, je ne sais pas si j'aurais apprécié cette visite." Comme s'il fallait venir de loin, pour briser le tabou d'une trop grande proximité avec les morts.

Boutique des Catacombes de Paris

L'Autre Paris Souterrain : Au-Delà de l'Ossuaire Officiel

Au-delà de la petite portion d'1,5 kilomètre aménagée pour le tourisme, s'étendent près de 300 kilomètres de galeries interdites au public. Ce vaste réseau officieux est le terrain de jeu des cataphiles, des passionnés d'exploration urbaine souterraine. Outre une amende pouvant aller de 60 à 3750€, ces explorations non autorisées exposent à de nombreux risques : éboulements, mauvaises rencontres ou simplement se perdre, comme en témoigne l'expérience malheureuse de Philibert Aspairt.

Les Catacombes fascinent, mais il est important de se garder de se lancer dans l'exploration des galeries interdites. Le sous-sol a également été le théâtre d'événements mondains et insolites. Le plus incroyable fut sans doute le concert clandestin du 2 avril 1897, où une centaine de bourgeois et de lettrés parisiens, invités secrètement, se sont rassemblés au cœur de l'ossuaire pour écouter la Danse macabre de Saint-Saëns et les Marches funèbres de Chopin et Beethoven.

Le sous-sol de Paris est un immense labyrinthe. L'interdiction d'extraire des matériaux date de 1813. En revanche, on a ensuite creusé pour le métro (200 km de galeries et 260 km de couloirs), les égouts (2 430 km), EDF, le téléphone, le chauffage urbain… Les dernières galeries creusées sous Paris l'ont été pour le Météor et l’Éole, ainsi que pour des extensions du réseau d'égouts. Une nouvelle méthode de consolidation a fait son apparition depuis plusieurs dizaines d'années : le comblement par injection de béton à partir de la surface. Ce qui était à craindre à la fin du XVIIIe siècle n'est plus d'actualité, grâce à la création de l'Inspection des carrières le 4 avril 1777.

Si toutefois vous y parvenez, vous pourrez alors très certainement découvrir certaines salles cachées vieilles de plus de deux siècles, comme l’Écomusée des anciennes carrières des Capucins, où les moines capucins creusèrent au XIIe siècle pour trouver la matière à construire une chapelle, ou les carrières du Val-de-Grâce, bâtie par Mansart au-dessus de carrières. Les carrières de l’Odéon, les plus septentrionales et anciennes de Paris, se trouvent sous le fameux Théâtre. Les carrières du cimetière du Montparnasse, avec leurs huit kilomètres de galerie, ont entreposé les ossements que ne pouvait plus contenir l'ossuaire de Denfert-Rochereau. Il existe également le labo du Jardin des Plantes, le bunker allemand sous le Sénat, l'abri des Feuillantines, les souterrains de l'École des mines, et les réservoirs de Montsouris.

Carte du réseau souterrain de Paris

Descendre dans les Catacombes de Paris, c'est entreprendre un voyage dans les strates du temps. Des carriers gallo-romains qui ont taillé la pierre à la sueur de leur front, aux prêtres de la Révolution escortant les chars funèbres dans la nuit, chaque galerie, chaque crâne, chaque stèle gravée raconte un fragment de l'épopée parisienne. Ce n'est pas une simple visite touristique, c'est une introspection, une rencontre intime avec la mémoire collective de la ville. Le silence qui y règne est le plus beau des hommages rendus à ces six millions d’âmes anonymes qui soutiennent, pour l’éternité, les fondations de la Ville Lumière.

tags: #commissaire #et #fils #du #jardinier #catacombes