Conseil Rasta : Plantation, Principes et Signification au Cœur de la Livity

Le mouvement rastafari, et son expansion à l’échelle mondiale, est un témoignage du succès d’un « art de dire » par l’expression musicale. Technique du corps et des sens, la création de la musique peut se lier à l’éthos d’un peuple. Il s’agit dans cet article de comprendre les conditions de créativité musicale au sein du quotidien rastafari des townships du Cap en Afrique du Sud. Ainsi, comment la création musicale s’insère-t-elle au cœur du mouvement rastafari sud-africain, en quoi ce processus est-il porteur de signification, voire gage de survie au quotidien ? Et plus particulièrement, quelle est la place de la plante sacrée dagga (cannabis, marijuana) dans ce processus, dont l’usage hors du mouvement est légiféré comme criminel, et dont l’usage en son sein apparaît libérateur, voire thérapeutique ? Voilà le défi de cet article qui pourra être relevé grâce à une famille musicienne/herboriste rastafari sud-africaine et à une anthropologie des sens. Dans le mouvement rastafari qui s’est érigé explicitement contre l’oppression d’un monde colonial en Jamaïque dans les années 1930, le processus de créativité musicale apparaît comme un mode de « mieux-être dans le monde », mode où les mots et les sons sont nettement privilégiés comme médium de changement social.

paysage naturel et spirituel rasta en Afrique du Sud

Les Racines et le Cadre Spirituel du Mouvement Rastafari

Le mouvement rastafari est l’un des paradigmes philosophiques les plus articulés proposés en termes d’alternative à l’impérialisme capitaliste moderne. Il a stratégiquement misé sur le pouvoir des mots et des sons pour son expansion, possiblement puisant à l’intérieur d’autres modes et codes sensoriels que ceux privilégiés par la culture coloniale britannique afin de s’en distinguer. Le mouvement prend sa source dans une histoire de libération de la population noire, menée entre autres par Marcus Mosiah Garvey. Le mouvement ramène au couronnement de l’empereur éthiopien Haile Sélassié 1er en 1930 qui a exposé un rituel africain ancien sur la scène mondiale pour la première fois. Ce rituel a réalisé la prophétie rastafari : le Prince Ras Tafari devient le signe de la manifestation de Jah et l’Éthiopie devient le Sion de l’homme noir.

Le « Dasein » dont parle Heidegger dans sa phénoménologie est préontologique et réfère aux conditions de possibilités d’existence nécessaires pour comprendre toute autre entité de l’Être des entités. Voilà ce à quoi ramène explicitement le mouvement rastafari, soit à la livity, ou à une manière d’être dans le monde préontologique, qui se distingue de la manière d’être objectivante du colonisateur. Les couleurs vibrantes du mouvement Rasta - rouge, jaune, vert, et noir - sont bien plus qu’une simple palette esthétique ; elles portent en elles des significations profondes, mêlant spiritualité, histoire, et lutte pour la liberté. Le rouge vif est synonyme de sang versé dans la lutte pour la liberté et l’indépendance. Le jaune, lumineux et chaleureux, symbolise le soleil, source de vie et de lumière. Représentant la terre, le vert est la couleur de l’espoir, de la fertilité et du renouveau. Le noir est une affirmation puissante de l’identité africaine et de la fierté.

La Musique comme Medium de Changement Social

Il convient de comprendre la création musicale telle qu’elle se lie à l’éthos d’un peuple. L’art oratoire dans les rues de Kingston en Jamaïque fera part des paroles de Jah à tous ceux désirant se libérer de l’oppression, articulant les visions d’une libération en paroles et actes. Cet « art de dire » se transformera peu à peu en art musical, tout en demeurant au cœur du mouvement. Ainsi, les mots peuvent-ils être valorisés grâce à des sons particuliers, les plus connus étant ceux du genre reggae qui s’est développé en Jamaïque vers les années 1960.

La tendance « audio-tactile » est explicite au mouvement et nommée la trilogie word-sound-power (mots-sons-pouvoirs). Yawney a qualifié le mouvement de visionnaire signalant l’importance d’une vision réceptive des messages de la Bible accessibles par la méditation. L’anthropologie des sens veille à dépasser la tendance visuelle représentationnelle liée aux savoirs scientifiques afin de rendre compte d’autres sources de légitimité des savoirs, soit de rendre compte non pas uniquement de manières de « voir » logiques, mais aussi de manières « d’être dans le monde » ayant toutes leurs légitimités.

musiciens rasta utilisant des percussions traditionnelles

La Dagga : Plante Sacrée, Thérapeutique et Créatrice

L’un des messages repris par le mouvement rastafari grâce au médium musical est celui des effets bénéfiques de l’Herbe (Cannabis sativa, marijuana, dagga), laquelle est vue comme l’Arbre de la vie dont « les feuilles sont pour la guérison de la nation », selon la Révélation 22.2 de la Bible du Roi James. Depuis les années 1940, le mouvement rastafari se tisse ouvertement en lien avec la consommation de cannabis, à savoir depuis la commune Pinnacle de Leonard Howell en Jamaïque. Ce dernier est l’un des premiers prêcheurs du mouvement à avoir usé de cette substance comme source d’inspiration philosophique et comme manière d’être dans le monde.

Dans ce contexte, la dagga est apparue toujours présente lors du processus de création musicale au sein de ce mouvement. Le processus créatif musical impliquant l’usage de dagga est considéré comme ayant un rôle dans la « guérison de la nation ». Je propose de l’appréhender en ce qu’il fait appel à certains modes et codes sensoriels liés au mouvement rastafari. Dans la culture rastafari, la ganja n’est pas considérée comme une drogue récréative mais comme une plante sacrée, utilisée dans certains rituels pour favoriser la méditation et la réflexion spirituelle. Elle est souvent fumée collectivement dans un chalice, lors de réunions appelées reasoning sessions, moments de discussion, de prière et d’étude de la Bible.

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L'Engagement Ital et le Mode de Vie Rasta

Le rastafari ne suit pas une religion structurée comme une Église. Il s’agit d’un ensemble de courants spirituels et communautaires. Être un vrai rasta, c’est suivre des règles en place pour montrer son respect vis-à-vis des textes, de la tradition de l’héritage et des ancêtres. C’est aussi montrer son respect vis-à-vis des autres, de la nature et des animaux. Le régime alimentaire Ital est né comme le mouvement dans les années 1930 et se rapproche de l’actuel courant vegan. On ne mange pas ce qui respire. En mangeant les productions de la terre, on puise sa force. On tire alors dans l’alimentation, de la force pour son corps, mais aussi son esprit.

La péninsule sud-africaine rassemble l’un des plus importants groupes de Rastafari hors de Jamaïque dans le monde. La philosophie « ubuntu » favorise le traitement politique, économique et social égalitaire. Elle rejoint la philosophie des rastafari, entre autres, dans ses manières d’entretenir des relations particulières avec les plantes, ces dernières méritant le même traitement que celui envisagé pour les humains, soit de justice et d’égalité.

Symbolique et Identité au Quotidien

Le Lion de Juda occupe une place prééminente dans la symbolique Rasta, représentant la force, la royauté et l’espoir d’un retour à la grandeur pour le peuple africain. Cette figure, empruntée à la tradition judéo-chrétienne, est souvent associée à l’empereur Haïlé Sélassié Iᵉʳ d’Éthiopie. Les dreadlocks, quant à eux, sont un symbole de force et de lien avec la nature, évoquant la crinière d’un lion. Nulle lame ne doit entrer en contact avec leur chevelure ou leur peau, selon le vœu de Nazarite.

La musique reggae, popularisée par Bob Marley, Peter Tosh ou Burning Spear, a servi de vecteur mondial au rastafarisme. Elle transmet ses messages spirituels, politiques et sociaux, et relie entre elles des communautés dispersées entre la Jamaïque, l’Éthiopie et la diaspora. Les mariages rasta, enracinés dans le mouvement Rastafari, ne sont pas simplement des événements festifs, mais de véritables célébrations spirituelles et culturelles, où la simplicité et l’authenticité priment sur le matérialisme. La décoration dans un mariage rasta est sobre mais significative, utilisant des éléments naturels pour marquer l'union sous le regard de Jah.

symbole du lion de juda et couleurs panafricaines

L'Importance des Rituels Collectifs

Parmi les Rastafaris ou Rastas, l’expression anglaise » I and I » est fréquemment utilisée pour marquer l’unité et la connexion spirituelle. Les rituels collectifs comme le Nyabinghi, qui implique des chants, des danses et des tambours, créent un espace pour la réflexion et la communion spirituelle. Ces cérémonies, souvent tenues lors du sabbat, permettent aux fidèles de se retrouver, de lire la Bible, d’étudier et de débattre des textes saints, loin des distractions du monde moderne.

L’approche sensorielle de ces rituels, notamment à travers le tambour Buru, permet de maintenir une tradition vivante, transmise de génération en génération. L’usage de la musique et des plantes, comme l’Artemisia afra ou la dagga, s’inscrit dans une quête de guérison et de mieux-être qui dépasse le cadre individuel pour toucher la nation entière. En observant ces pratiques, on comprend mieux comment la culture rasta s’adapte et perdure, offrant une alternative profonde aux structures sociales conventionnelles. La richesse de la spiritualité et des pratiques Rasta réside dans leur capacité à embrasser la complexité de l’existence humaine tout en aspirant à une harmonie universelle et une connexion ininterrompue avec la terre et le divin.

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