L’Art du Fil : Entre Ciel, Terre et Mémoire

La pratique du funambulisme, cet art ancestral qui consiste à cheminer sur une corde ou un câble tendu, demeure l'une des disciplines les plus fascinantes et emblématiques de l’acrobatie. Longtemps, les funambules ont été soupçonnés de mâcher les mêmes racines que les chamois pour acquérir une identique agilité sur les plus raides escarpements. Créatures insensibles au vertige, les funambules sont sans doute les véritables ancêtres des acrobates aériens. La corde s’accroche n’importe où, se noue à un arbre, une colonne ou au faîte d’une maison et offre à des acrobates intrépides un moyen de prouver leur bravoure.

Un funambule évoluant sur un câble tendu entre deux édifices urbains

Les Racines Historiques et Symboliques du Funambulisme

Sans être une habitude, vouloir toucher les nuages n’est pas neuf à Paris : pour l’entrée d’Isabeau de Bavière en 1385, un funambule se laisse glisser en chantant le long d’une corde tendue entre la plus haute tour de Notre-Dame et le Pont-au-Change, franchit d’un bond une tenture semée de fleurs de lys, dépose une couronne sur la tête de la nouvelle reine et repart par où il est venu, deux forts flambeaux à la main, ce qui le fait comparer par ceux qui le discernent de loin, à un ange descendu du ciel pour saluer la souveraine.

La danse sur la haute corde, ou funambulisme, a longtemps été l’une des formes les plus populaires de l’acrobatie. Sans doute parce qu’elle livre l’homme à l’infini, le suspend entre ciel et terre. Marquée par une tendance à la surenchère, la discipline s’est d’abord exercée en plein ciel, c’est-à-dire presque sans limites, lançant la corde au-dessus des gouffres, reliant ainsi, par la vertu d’un trait tracé sur fond de nuages, les espaces les plus invraisemblables, mais surtout les plus spectaculaires.

Les funambules ouïgours, qui plantent leurs poteaux et tendent leurs cordes dans un champ à l’entrée des villages de montagne qu’ils visitent depuis plusieurs siècles, pratiquent la même danse que celle interprétée par les funambules occidentaux, à l’instar des Knie qui voyagent avec une arène à ciel ouvert, mais tendent aussi leur corde au-dessus des fleuves ou l’accrochent à une tour ou à un clocher pour des représentations exceptionnelles.

Philippe Petit : L’Appropriation du Ciel

Lorsqu’il évoque son travail, Philippe Petit (1949-) raconte le fil, le câble d'acier qui a succédé à la corde de chanvre, son installation entre deux mâts, le chausson en peau de buffle pour marcher dans le ciel, le balancier de bois ou de métal qui favorise les traversées à grande hauteur, le point de mire, le vent, la solitude, la peur. En tendant discrètement, en 1971, son fil entre les tours de Notre-Dame, le funambule assure une filiation symbolique avec les anciens et illustres acrobates qui ont enchanté Paris depuis le Moyen Âge.

Coup d’éclat poétique, totalement clandestin, sa traversée effraie et ravit tout à la fois les Parisiens qui le découvrent du parvis. Au même moment, une cérémonie de vœux se déroule dans la cathédrale : les futurs prêtres, allongés au sol les bras en croix, inconscients du « drame » qui se joue au-dessus d’eux, créent un contraste saisissant dans cette juxtaposition imprévue d’événements aussi dissemblables que possible sinon que pour Philippe Petit, il y a quelque chose de l’ordre du sacré dans cette appropriation du ciel. Philippe Petit réitérera son exploit en tendant son fil entre les tours du palais de Chaillot, avec une autorisation en bonne et due forme cette fois, pour un concert de Jacques Higelin en 1984. Il fera encore plus fort quelques années plus tard, en 1989, en accrochant son fil au deuxième étage de la tour Eiffel pour une longue ascension de plusieurs centaines de mètres, entre ciel et jardins.

La Virtuosité, de Blondin aux Dynasties Modernes

Avec le goût du risque qui imprègne le cirque à la fin du XIXe siècle, le funambulisme se pratique désormais en troupes : le début du siècle suivant voit ainsi l’avènement de dynasties, des Triska et des Omankovsky aux Wallendas, familles devenues troupes qui démultiplient les prouesses et inventent de délirants échafaudages à quelques dizaines de mètres du sol. La célèbre pyramide à sept, entre château de cartes et nef des fous, inscrite au répertoire des Wallendas jusqu’à nos jours, et reprise par les Guerreros sous les coupoles des arènes géantes américaines.

Ce « casque à plumes », porté par Antonio Franconi, Madame Saqui et la plupart des funambules de la première moitié du XIXe siècle semble un accoutrement qui rend visible de loin et renforce la dimension spectaculaire du travail. Blondin utilise également un long balancier, lesté de plomb aux extrémités, ce qui lui donne une courbure profonde, comme un arc démesuré dont les pointes sont plus basse que le câble : l’équilibre constant du funambule est renforcé par ce dispositif, sans diminuer pour autant le risque de la traversée. Le 15 juin 2012, Nik Wallenda a franchi en 25 minutes les 600 mètres au-dessus des eaux bouillonnantes du Niagara.

Le Fil et la Danse : Une Esthétique de l’Équilibre

Le fildefériste fait preuve d’une agilité magique lorsqu’il se déplace sur le fil, lorsqu’il glisse sans hésiter sur un câble étiré d’un bord à l’autre de la piste. Est-ce un danseur qui s’équilibre ou un équilibriste qui danse ? Pour ses admirateurs du début du XIXe siècle, le danseur de corde Ravel est « l’incomparable ». Selon les témoins, l’élégance, le moelleux et la propreté caractérisent ses évolutions, tandis que son aisance et sa sûreté effacent l’apparence de la difficulté.

Danse et fil sont intimement liés : l’aplomb, la posture et l’équilibre sont au cœur même de la pratique. Placement, respiration, contrôle, concentration, rythme. Tout part des appuis, d’un bassin mobile et d’une intime perception du rythme, d’une maîtrise du souffle et de la perception du câble. La fragilité de l’approche, le paradoxal mélange de dureté et d’élasticité est déroutant. Le fil est un étrange support qui accueille et rejette tout à la fois.

Schéma technique montrant la différence entre fil souple et fil de fer tendu

Sols Équestres et Stabilité : Une Analogie avec le Mouvement

Si l’équilibre du funambule est une quête de verticalité, celui du cavalier et de sa monture repose sur la qualité du sol. La souplesse d’un sol sableux s’envisage selon sa granulométrie et sa capacité de saturation en eau. Il s’agit d’évaluer comment sa composition lui permet de stocker suffisamment de liquide pour garantir ses propriétés amortissantes, sans pour autant se dérober sous les pieds des chevaux. Un sable équestre doit être extra-siliceux car la silice de quartz est un produit qui ne se détériore pas dans le temps et évite l’apparition de poussière.

La question des sols en copeaux de bois, souvent abordée par les praticiens, offre une perspective différente. Si le copeau reste dans l’eau la majeure partie du temps et que beaucoup de chevaux passent dessus au quotidien, cela peut accélérer un peu la dégradation et un petit rajout en surface de copeaux neufs pourra être recommandé. Ce sont généralement des plaquettes de bois dur (type chêne) qui, avec le temps, se transforment en humus, à l’instar d’un sol forestier. Cette matière biodégradable offre un amorti intéressant, bien que son entretien nécessite une attention constante pour éviter le compactage ou la formation d’une couche trop profonde.

Pour les ligaments du cheval, tout dépend de la qualité des matériaux. L’essentiel étant d’avoir un sol pas trop profond, car une onde de choc voyage plus qu’on ne le croit. Après avoir traversé la couche de travail puis le fond de forme, elle rencontre ce que l’on appelle le sol clouté, qui a été très compacté pour servir de base à la carrière. Devant cet obstacle infranchissable, l’onde va classiquement faire le chemin inverse et revenir à la surface, sauf si elle se dissout entre temps dans une couche absorbante opportunément placée à cet effet.

La Technique au Service de la Performance

La pratique du funambule est largement solitaire. Les premiers du genre, dans l’Antiquité gréco-romaine, progressent sur la haute corde et insistent sur le caractère unique de leur prestation. La principale différence entre le fil de fer et le funambulisme est la hauteur d’accroche du fil. Dans le premier cas, la hauteur ne dépasse jamais deux mètres. Dans le deuxième, elle est sans limites. Le fildefériste évolue parfois avec une ombrelle ou une "goutte d’eau" en tissu, qui le stabilise. L’énergie est plus tonique et dynamique.

Dans une chorégraphie de Julien Posada, Lucas Bergandi va nous ravir et nous stupéfier sur son fil. Le circassien va exécuter un numéro d’équilibre très abouti, qui par moments va nous faire frissonner. Les deux artistes se complètent merveilleusement. Il y a là une véritable dramaturgie, le funambule étant un comédien à part entière. Je n’aurai garde de mentionner un procédé technique que l’on voit de moins en moins, et qui moi me ravit : le rond de lumière mouvant, qui éclaire non seulement un artiste, mais qui projette son ombre au lointain.

Parfois appelé « le funambulisme des temps modernes », les liens entre la slackline et le funambulisme sont assez évidents. Le funambule marche sur un fil de fer rond et statique. Il y a peu d’oscillations du fil de fer, c’est un élément très statique. Le slackliner marche sur une sangle textile plate et élastique. Même si des liens évidents existent entre funambule et slackline, ces deux disciplines sont deux entités à part entière, dont les communautés respectives sont indépendantes.

Avec le funambule, le monde renoue avec son ancienne fascination pour les exploits un peu fous, à la fois dérisoires et magnifiques, symboles de l’énergie d’une Humanité où fragilité et puissance se sont toujours conjuguées. En accrochant leurs câbles aux beffrois ou aux collines, bateleurs d’hier et d’aujourd’hui font partie de la trame invisible de la cité, silhouettes sincères et sensibles, membres éphémères d’une communauté aux accents innombrables et moteurs d’une curiosité toujours intacte.

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