Le Costa Rica, joyau d'Amérique Centrale, est mondialement reconnu pour sa biodiversité exceptionnelle, abritant plus de 6% des espèces végétales et animales de la planète. Cette richesse naturelle, couplée à une politique environnementale avant-gardiste, fait du pays un modèle en matière de développement durable. Cependant, derrière cette image idyllique se cache une réalité agricole complexe, où les pratiques intensives, notamment dans les filières du cacao et de l'ananas, soulèvent d'importantes préoccupations écologiques et sociales.
Immersion au Cœur des Plantations de Cacaoyers : Un Voyage Sensoriel et Éducatif

Le voyage au Costa Rica de Virginie, chocolatière, et de sa famille, les a menés à la Finca la Amistad, nichée au pied du volcan Tenorio. Pendant deux jours, ils ont exploré une plantation cacaoyère d'exception, celle dont sont issues les fèves de cacao utilisées pour le chocolat Grand Cru 70% de leur partenaire Felchlin. Ce périple au cœur de la matière première a débuté par un chocolat chaud d'accueil, suivi d'une exploration gustative au sein du domaine. Les conditions climatiques de la zone Nord du pays, caractérisées par une humidité et une chaleur constantes, se révèlent idéales pour la culture du cacao, assurant une grande fertilité aux plants.
L'histoire de la Finca la Amistad est celle de la persévérance. Lancée en 1997, l'exploitation a d'abord connu un échec avec la culture de noix de macadamia avant de se tourner vers le cacaoyer. Aujourd'hui, sur une surface de 60 hectares, près de 30 variétés de cacaos issues de la famille des Trinitario prospèrent aux côtés de bananiers et d'orchidées de vanille. Les 30 hectares restants sont dédiés à la conservation de la biodiversité, témoignant d'un engagement fort pour l'équilibre écologique.
David, un des cultivateurs, a guidé la famille à travers les allées de la pépinière et de la plantation verdoyante, machette à la main. Il a partagé les secrets de la récolte et du travail des fèves, entièrement réalisés à la main. Ce processus artisanal précède l'étape cruciale de la fermentation, effectuée dans des caissons en bois produits localement. Après plusieurs jours de séchage, une partie des fèves est préparée pour l'exportation, tandis qu'une autre reste sur place pour être transformée par Simon, un Suisse-allemand à la tête de la Finca. Formé aux techniques de transformation du cacao à la tablette, Simon a développé une gamme de produits disponibles à la vente, à la Finca, en ligne et bientôt dans les épiceries fines du pays. Ce modèle de transformation et de consommation locale, encore peu répandu dans les pays producteurs, annonce la naissance d'un cercle vertueux.
Le lendemain, la famille a participé à la plantation d'un jeune cacaoyer, un moment de partage symbolique. Elsa, la fille de Virginie, a noué un ruban au nom de la chocolaterie Chappaz sur le jeune arbuste, destiné à produire ses premières cabosses d'ici trois ans. Cette immersion s'est achevée avec des souvenirs émus, marqués par la passion des cultivateurs pour la préservation d'un terroir précieux. La vision des carrés de dégustation "Costa Rica 70%" rappelle constamment le dévouement de David, Minor, Simon, Raquel et tous ceux qui œuvrent quotidiennement à la préservation de cet écosystème unique.
Le Costa Rica, Terre d'Agro-Industrie : Diversité et Défis Écologiques
Le Costa Rica, pays de 54 000 kilomètres carrés, est réputé pour la beauté de ses paysages et la richesse de sa biodiversité. Son agriculture primaire est diversifiée, incluant le café, le riz, le sucre de canne, le coton, les bananes, les ananas, d'autres fruits et légumes, ainsi que des cultures à cycle court, l'élevage et les plantations forestières. Les terres agricoles se concentrent majoritairement sur la côte Pacifique, notamment dans la fertile région de Guanacaste. Les exploitations moyennes (3 à 10 hectares) sont les plus courantes, tandis que les grandes exploitations, souvent détenues par des sociétés internationales, se spécialisent dans l'huile de palme, l'ananas ou le riz.
Cependant, la présence d'écosystèmes fragiles - forêts tropicales, mangroves, récifs coralliens - et d'espèces endémiques menacées soumet l'agriculture costaricienne à d'intenses pressions écologistes. Trois problèmes majeurs émergent :
- La déforestation : L'expansion des cultures de rente comme la banane, l'ananas et le palmier à huile entraîne la destruction de vastes étendues forestières, affectant la biodiversité et les habitats d'espèces animales et végétales.
- L'utilisation intensive de pesticides : L'usage excessif de pesticides contamine les cours d'eau, les sols et les écosystèmes aquatiques, menaçant la santé humaine et la biodiversité.
- La pollution de l'eau : Les pratiques agricoles, telles que l'élevage intensif et l'utilisation d'engrais azotés chimiques, contribuent à la pollution des rivières et des nappes phréatiques, compromettant la qualité de l'eau potable.
Les fruits tropicaux, souvent cultivés en monoculture intensive, sont particulièrement problématiques. La situation de l'ananas est alarmante. Autrefois une production artisanale pour la consommation locale, elle a pris une dimension industrielle avec l'arrivée des multinationales dans les années 1980. Cette production massive, destinée à l'exportation internationale, a entraîné une utilisation importante de procédés de maturation et, surtout, d'engrais azotés. Aujourd'hui, le Costa Rica est le premier producteur et exportateur mondial d'ananas frais, avec une production majoritairement exportée vers l'Union Européenne (44%) et les États-Unis (53%).

Le climat tropical du Costa Rica, avec ses températures chaudes et sa saison des pluies marquée, offre des conditions idéales pour la culture de l'ananas. Cependant, la plupart des plantations emploient des méthodes intensives, cultivant l'ananas en monoculture sur de vastes étendues. L'ananas, ayant un faible pouvoir d'enracinement, nécessite des sols fortement enrichis en azote, généralement sous forme d'engrais chimiques. Les besoins azotés de ce fruit, en raison de sa croissance rapide, sont considérables, particulièrement pour la variété "Golden".
Les impacts environnementaux négatifs de cette culture intensive sont multiples : déforestation, lixiviation de l'azote dans les eaux souterraines, pollution de l'eau, appauvrissement des sols dû à la monoculture, et une gestion des déchets problématique. Pour chaque kilogramme de fruit produit, près de trois fois plus de déchets de feuilles d'ananas sont générés. Ces résidus sont souvent brûlés ou laissés à pourrir, produisant des gaz à effet de serre et d'autres polluants.
L'Émergence de Solutions Durables : Le Biochar comme Alternative
Face aux défis écologiques posés par la monoculture intensive, le Costa Rica explore des alternatives durables. Le biochar, un charbon d'origine végétale obtenu par pyrolyse de biomasse, émerge comme une solution prometteuse pour améliorer la fertilité des sols et réduire l'impact environnemental de l'agriculture.
Le Centre de recherche sur la pollution de l'environnement (CICA) exploite les déchets de feuilles d'ananas pour produire du biochar. Ce matériau, une fois épandu sur les terres agricoles, améliorerait la rétention des nutriments, stimulerait l'activité microbienne des sols et jouerait un rôle de fixation du carbone, contribuant ainsi à la lutte contre le changement climatique.
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L'ananas étant sensible aux parasites, les agriculteurs cherchent à accélérer sa maturation pour limiter l'usage des pesticides. Le biochar pourrait permettre de concilier cet objectif avec une agriculture plus écologique et rentable, en réduisant l'utilisation d'engrais et les émissions de gaz à effet de serre. Des expériences menées par le CICA, utilisant des isotopes radioactifs pour suivre l'absorption de l'azote, visent à confirmer l'efficacité du biochar et à optimiser l'usage des engrais.
Parallèlement, en France, des associations et universités étudient de nouveaux débouchés pour le biochar issu de biomasse sous-valorisée, démontrant un intérêt croissant pour cette approche durable.
Pindeco et l'Ananas : Une Empreinte Écologique et Sociale Marquante
L'entreprise Pindeco - Pineapple Development Corporation -, filiale de la multinationale américaine Del Monte, est implantée au cœur du sud du Costa Rica depuis la fin des années 1970. Son activité, axée sur la production massive d'ananas, soulève de sérieuses inquiétudes quant à son impact environnemental et social.
Située dans la région reculée de Buenos Aires de Puntarenas, Pindeco bénéficie de la proximité du Río Grande de Térraba, un fleuve essentiel pour l'irrigation, et de précipitations abondantes. L'entreprise a été accueillie dans une période de crise économique, offrant des emplois dans une région marquée par la fermeture de l'entreprise Chiquita et la faible rentabilité du café. Cependant, cette manne économique s'est accompagnée d'une dépossession des terres, souvent vendues par des populations rurales précaires.

La concentration de la production mondiale d'ananas entre les mains de quelques grandes entreprises, dont Pindeco qui détient 50% du marché costaricien, confère à ces dernières un pouvoir considérable. L'entreprise bénéficie de charges fiscales faibles et d'une impunité quasi-systématique face aux plaintes. Le Costa Rica, bien que pionnier en matière d'écologie, se retrouve paradoxalement en mauvaise posture quant à l'utilisation de pesticides, se plaçant derrière la Chine. Des produits comme le Paraquat, herbicide aux effets dévastateurs sur la santé, sont utilisés, exposant les travailleurs et les populations riveraines à des risques graves : cancers, problèmes respiratoires, allergies, et complications pour les nouveau-nés.
Les conditions de travail sont également préoccupantes. Les journées sont longues, les salaires dérisoires, et les travailleurs, souvent "importés", profitent de leur précarité pour être rémunérés moins cher, impactant les salaires locaux. Les femmes, particulièrement vulnérables, travaillent à la pièce, avec des revenus temporaires et incertains, soumises au harcèlement et aux abus de pouvoir. Le rythme imposé par la production contraint également à une désarticulation du tissu social, affectant la vie familiale et communautaire.
L'accaparement des terres par les industriels modifie radicalement le paysage, remplaçant les forêts luxuriantes par des champs monotones. La culture sur brûlis, pratiquée pour répondre à la demande constante d'ananas toute l'année, entraîne des incendies incontrôlables, dévastant la faune et la flore locales. La pollution des sols et des eaux, l'érosion, la perte de couverture végétale, l'augmentation de la corruption et la privatisation des terres sont autant de conséquences de cette agro-industrie intensive.
Le gouvernement, par des mécanismes volontaires d'évaluation des impacts environnementaux, permet aux industriels d'évaluer eux-mêmes leurs propres impacts, contournant ainsi l'obligation d'une évaluation indépendante. Face à cette situation, des mouvements sociaux locaux luttent pour le respect des droits humains et environnementaux, appelant à une prise de conscience de la complexité des chaînes de production et à une réaction politique sérieuse.
Le CATIE : Un Pôle d'Excellence pour la Recherche Agricole et la Conservation
Au cœur du Costa Rica, le Centre agronomique tropical d’enseignement et de recherche (CATIE), fondé en 1973, joue un rôle crucial dans l'observation, l'analyse, la protection et l'évolution des espèces végétales dédiées à l'agriculture et à la sauvegarde des ressources naturelles des zones tropicales. Sur un campus de 45 hectares, entouré d'une végétation luxuriante, le CATIE propose des formations de master et de troisième cycle, attirant des chercheurs du monde entier.
Cette institution internationale, privée et à but non lucratif, est soutenue par trente-quatre pays et financée par des organisations telles que la FAO, Oxfam, la coopération allemande (GIZ) et l'Union européenne. Le CATIE abrite une bibliothèque de graines, un patrimoine génétique et historique inestimable, conservant quelque 6200 spécimens, dont certains ont disparu du marché. Ces variétés, remplacées par d'autres pour des raisons de rendement et de résistance aux maladies, témoignent de l'influence de l'agro-industrie sur la biodiversité et la sécurité alimentaire.

Des chercheurs du Cirad (centre de coopération agronomique internationale pour le développement durable) travaillent au CATIE, étudiant la résistance aux maladies du cacao et de la banane. La collection précieuse de cacaoyers du CATIE, issue du monde entier, est essentielle pour ces recherches. Face aux ravages de maladies comme la moniliose du cacao, les grandes multinationales ont recours à des traitements phytosanitaires qui polluent les eaux de surface. Le CATIE, en partenariat avec le Cirad, développe des espèces de cacaoyers plus résistantes, soutenant ainsi les agriculteurs et contribuant à une production plus durable.
Les défis environnementaux en Amérique latine sont immenses : pollution des sols et de l'eau, changement climatique, déforestation, maladies des cultures. Selon la FAO, 131 millions de personnes dans la région n'ont pas accès à une alimentation saine, diversifiée et suffisante. Le travail du CATIE, axé sur la recherche, la formation et la conservation, est donc plus que jamais essentiel pour construire un avenir agricole plus durable et résilient.
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