L'habitation créole, bien plus qu'une simple unité de production agricole, constitue le socle fondamental sur lequel s'est édifiée la société réunionnaise et antillaise. À travers l'histoire, ce terme a désigné non seulement un mode d'exploitation du sol, mais surtout un cadre spatial, monumental et social complexe, témoin de la rencontre entre des techniques européennes, des besoins coloniaux et une adaptation constante aux réalités insulaires.
Genèse et définition du terme « Habitation »
Le terme « habitation » est indiscutablement français, sans doute d'usage provincial (Normandie), puisqu'on le retrouve employé partout où se fait l'implantation française, avant la genèse du créole. En Haïti particulièrement, l'habitation demeure la plus petite unité pratique de vie et de reconnaissance sociales pour le paysan qui demandera à celui qu'il ne connaît pas : « Ki bitation ou soti ? » (de quelle habitation es-tu ?). En Louisiane, le terme est synonyme de propriété agricole. À la fin du XIXe siècle, sous l'influence de la littérature nord-américaine, le terme anglo-saxon « plantation » s'est substitué au terme français « habitation ». Mais s'il est vrai que le mot anglais désigne d’abord, de façon générale, l'installation de colons outre-mer, quel que soit leur rapport au sol et le mode d'exploitation, puis la grande exploitation agricole coloniale, le mot français « plantation » ne désigne que le fait de mettre en terre des graines ou des plants. En outre, l'exploitation agricole dans les plus anciennes colonies tropicales de la France possède des traits originaux qui la distinguent nettement de ses homologues anglaises et hispano-portugaises. Il convient donc d'imposer à nouveau le mot « habitation » pour rendre compte du cadre spatial, monumental et social de la mise en valeur coloniale française.

Architecture défensive et structuration de l’espace
Aux débuts de l'établissement, l'habitation est matérialisée par un ouvrage défensif, souvent édifié en terrain plat et non rocheux, formé par un fossé, un rempart de terre couronné par une palissade de pieux jointifs. L'usage de ces retranchements en terre garnis de palissade, antérieur aux châteaux en pierres qui cessent d'être construits en Europe à la fin du XIIe siècle, est une survivance qui se maintient jusqu'au XIXe siècle sur les fronts pionniers de colonisation européenne. Il faut que la palissade soit un obstacle suffisant pour empêcher un homme de l'escalader, soit à pied, soit depuis un cheval.
Après l'installation d'une autorité permanente dans les territoires occupés par les Français, Compagnie des Indes, Seigneurs propriétaires, puis Administration royale, les hommes libres recevaient une concession appelée « place » d'une étendue de 20 ha environ d'abord, de 10 ha environ ensuite. La concession avait la forme d'une lanière limitée en aval par « le battant des lames » de l'océan et en amont par le « sommet des montagnes ». Aux Antilles sont très vite apparus les « étages » sans accès à la mer, limités par une rivière ou une ravine. Pour conserver sa « place », le concessionnaire devait « s'habituer », c'est-à-dire, en ancien français, construire sa demeure et résider sur sa terre, la défricher et la mettre en culture. Chaque concession est partagée à l'origine en trois secteurs consacrés, des hauteurs vers la mer, aux bois debouts, aux savanes, puis aux cultures avec les cases. Cette distribution rappelle les tenures du Moyen Âge.
Typologie des exploitations : du vivrier à l'industriel
L'exploitation domaniale appelée « habitation » n'est pas nécessairement de vaste étendue ni cultivée par de nombreux esclaves, elle se consacre à diverses cultures et spéculations selon le lieu et le temps. On distingue la petite habitation vivrière familiale sans esclave, l'habitation en pétun (tabac) exploitée par d'anciens engagés associés, l'habitation sucrière esclavagiste, l'habitation caféière, l'habitation cacaoyère et plus récemment l'habitation bananière mécanisée. En revanche, les rares domaines consacrés à l'élevage n'ont jamais porté le nom d'habitation mais ceux de « ménagerie » (pâturages enclos) et de « hatte » (équivalent du ranch).
Le passage vers une économie de plantation s'est fait progressivement. À la Martinique, le nombre d'habitations est resté stationnaire de 1671 à 1685, celui des sucreries a augmenté de 54 %, celui des esclaves de 57 % pour atteindre 10 343 âmes. Dans les mêmes temps, la population blanche a augmenté de 21 % pour atteindre 4 882. La culture du pétun qui avait été la base de l'occupation des îles d'Amérique n'impliquait pas l'utilisation d'esclaves. Les besoins de l'extraction et de la transformation du sucre exigeant une organisation proto-industrielle ont provoqué un besoin de main-d'œuvre que l'on n'a su trouver que dans les esclaves. Comme le constate Gilberto Freyre, « l'esclavage suit la sucrerie ». En revanche, on ne constate pas une importante concentration des terres entre les mains des habitants sucriers. Dès 1671, on constate que 118 contre 109 cultivent la canne et des vivres sans posséder un moulin et un fourneau pour faire le sucre. Elles livrent leurs cannes à un voisin équipé d'une sucrerie selon des modalités fixées par contrat.
L'histoire coloniale cachée derrière le wax
L'archéologie comme révélateur de la civilisation matérielle
Depuis 1980, les spécialistes s'attachent à étudier les habitations non plus seulement comme des lieux de production, selon une perspective purement fonctionnelle, mais comme le creuset de la société et de la culture créoles : unité de base pour l'histoire de l'habitat, l'histoire sociale et surtout l'histoire de la civilisation matérielle, au sein de laquelle l'accent a été mis sur l'histoire des techniques. Aux Antilles, l'archéologie de l'habitation a d'abord et surtout été une archéologie industrielle engagée dans une démarche d'inventaire, qui a privilégié la localisation, le relevé planimétrique des vestiges et la documentation archivistique des habitations sucreries.
Les premières fouilles ont été réalisées à la Martinique à Moulin L'Etang en 1973 et au Château Dubuc en 1974, avec pour objectif de rendre visibles les structures enfouies. C'est pour compléter la démarche d'inventaire à partir des sources d'archives dans laquelle s'était engagé le Groupe de recherche en archéologie industrielle, que les services d'archéologie des Antilles ont entrepris des fouilles sur l'habitation Crève-Cœur, à Sainte-Anne, et sur l'habitation Fond Saint-Jacques, à Sainte-Marie. L'homme n'apparaît que de façon indirecte dans les premiers chantiers archéologiques des Antilles, mais il s'impose en force dans la fouille exceptionnelle du cimetière de Fond Saint-Jacques entreprise en 1993 et dans celle de la Poterie des Trois-Ilets à la Martinique.
Ces fouilles se caractérisent tout particulièrement par l'abondance du mobilier mis au jour. Il est constitué en majorité de céramiques couvrant la fin du XVIIe et l'ensemble du XVIIIe siècles qui témoignent de la complexité des relations commerciales sous l'Ancien Régime et du mode de vie des propriétaires « habitants ». On a également retrouvé des outils, des armes, des monnaies, de la vaisselle, des bouteilles, des ferrures de porte, etc., qui permettent enfin de reconstituer la vie quotidienne sur une habitation, non à partir de l'extrapolation de rares textes historiques mais par une véritable histoire de la culture matérielle. En outre, des pipes de facture africaine offrent un témoignage exceptionnel sur l'activité des esclaves.
La « Créolité » : un métissage permanent
Dans la « créolité », on doit reconnaître, comme J.-P. Giordani, le résultat du métissage de populations différentes et le mélange de pratiques culturelles qu'elles ont généré dans leur histoire commune. Il faut préciser que métissage et mélange ne signifient pas dégénérescence ni abâtardissement, contrairement à une logique de la pureté qui veut que le produit d'un mélange ne soit que la moitié de ses composantes et non leur dépassement. En ce sens, Giordani a raison d'écrire que la « créolité » s'énonce d'abord comme une « différence » et d'abord différence par rapport à ses composantes originelles.
L'absence des matériaux et des ingrédients auxquels les premiers colons français étaient habitués les a conduits à se procurer sur place des équivalents auprès des indigènes et à adopter certaines de leurs techniques ainsi que celles de leurs prédécesseurs espagnols et de leurs serviteurs africains. La longue et lente évolution a abouti à une nouvelle culture, qui n'est pas l'addition de parties de ses composantes mais une résultante totalement originale. Après avoir étudié les plus anciens sites historiques de la Floride et des grandes Antilles, K. Deagan s'est ainsi persuadée et nous convainc facilement que, dans notre zone géographique, l'archéologie historique est, par nature, une « archéologie du métissage ».

Le jardin créole : espace d'art et de survie
Le jardinage est une tradition rappelant les temps où l'île, située sur la route maritime des Indes et souvent présentée comme un « jardin d'Eden », était une escale quasi-obligatoire pour le ravitaillement, notamment pour les cultures potagères. À Bourbon, où l'aristocratie est illusion et la hiérarchie sociale affadie, c'est l'habitant [planteur], bientôt sucrier, qui possède et organise ces jardins. Le jardin et le verger, tout proches de la maison, lui font souvent un écrin choisi et protégé.
La maison est souvent enchâssée entre deux jardins. Au centre d'une plate-forme, la demeure est précédée des parterres symétriques et réguliers d'un jardin « à la française ». Dans la tradition créole, le devant de la maison est l'espace « vu », celui de la « mise en scène », l'arrière est celui des activités ménagères et triviales. Le sucrier Lescouble, qui utilise dans son Journal plus de sept cents fois le mot jardin, semble y être toujours fourré. Le jardinage est sans doute une activité créative. En ce lieu le maître impose à la terre son intelligence, en traçant des parterres, des terrasses, des allées, en creusant des bassins qui lui donnent l'aspect d'un espace de culture rationnellement dessiné et organisé.
Il y joue d'abord le rôle du botaniste. La culture de la canne exige du planteur une sensibilité à la botanique, à la croissance des végétaux, à la question des variétés. La végétation est d'une richesse admirable. Un certain nombre d'esclaves est formé à s'occuper du verger et du potager. Dans le travail du jardin, l'esclave peut se hisser au niveau du maître. La spécialisation botanique de certains esclaves en a conduit même quelques-uns à la liberté. Mais le sucrier est aussi agriculteur en son jardin. Ainsi le jardin permet-il encore l'autosuffisance alimentaire du sucrier lorsque, à cause de l'extension de la canne, « on ne trouve plus rien à manger » se plaint Lescouble. Le loisir du sucrier produit ainsi un jardin, dont le nom en bas-latin, hortus gardinus, met en avant la notion de « clôture ». Espace fragile, très exposé aux destructions des cyclones, il illustre encore, dans l'inconscient des sucriers, la précarité de leur réussite et de leur domination. Dans son imaginaire pourtant, il lui assure la chance de l'apaisement que promettait autrefois l'île, et qu'elle ne garantit peut-être plus.
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