Énergies, Sociétés et Cueillette : Une Perspective Historique sur l’Afrique et le Monde au XVIIe Siècle

La compréhension de l’évolution des sociétés humaines repose sur une analyse fine des transitions énergétiques. Longtemps avant la révolution industrielle, l’humanité a dû composer avec des sources d’énergie dites exosomatiques - extérieures à la conversion biologique des aliments - pour survivre et se développer. La perspective d’un passage des sources d’énergie fossile à des sources non carbonées a rendu banale l’idée de transition énergétique, mais cette dynamique est en réalité ancrée dans une histoire millénaire de maîtrise des flux naturels.

Schéma illustrant la transition des sources d'énergie : du bois de feu aux premières mécaniques hydrauliques

Les racines de la survie : Cueillette, chasse et maîtrise du feu

À la veille de la première révolution industrielle, quelques groupes d’hommes continuent à vivre de la cueillette, de la pêche et de la chasse, base plus ou moins hybridée de formes d’agriculture et d’élevage très primitives. Estimés entre 100 et 150 millions d’habitants, ces groupes humains peuplent l’Arctique, la Sibérie, l’Amazone, les Iles du Pacifique, les steppes d’Afrique et d’Eurasie. La plupart d’entre eux sont définis par le petit nombre sur de vastes espaces, mais dans des proportions diverses : 8 km² pour un Pygmée, 30 pour un aborigène d’Australie, 200 à 300 pour un Esquimau.

Cette conversion remonte à la maîtrise du feu suite à la découverte des modalités de son allumage (silex contre pyrite ou marcassite) que la plupart des archéologues situent aujourd’hui entre 250 et 300 000 ans. Elle marque une rupture dans la préhistoire par les bouleversements qu’elle introduit car le feu facilitait la digestion des aliments, ses flammes éloignaient les animaux dangereux et sa chaleur, pendant les saisons froides, permettait une vie sociale active, au lieu de la confusion et du vide de l’hivernage.

Pour se procurer des silex, les habitants du lieu creusaient des galeries horizontales à l’aide de pics en bois de cerf, à partir du flanc des collines puis à partir de puits atteignant jusqu’à 16 mètres de profondeur. Comparées aux sources d’énergie thermique, les sources d’énergie mécanique étaient peu nombreuses car réduites à l’usage d’embarcations creusées dans des troncs d’arbres au moyen de tranchets en rognons de silex.

Le monde paysan et l’héritage néolithique au XVIIe siècle

Toujours au début du XIXe siècle, la plus grande partie de la population mondiale emploie des techniques forgées depuis la période néolithique. Plusieurs centaines de millions d’hommes, surtout en Asie et en Europe, vivent d’agriculture et d’élevage, d’artisanat et de services dans le cadre de petites communautés villageoises. Les modes de vie et les techniques de cette grande masse paysanne ont évolué si lentement que les « french peasants in the seventeenth century lived no better than the shepherds of Homer or the slaves who built Egypt’s pyramids ».

Illustration d'une communauté villageoise traditionnelle et ses outils agricoles en bois et métal

La croissance des transports qui en résulte sera favorisée en Europe par l’extension des routes empierrées sous l’empire romain. La maîtrise de la force musculaire des animaux soutient aussi l’extension de l’agriculture qui implique de défricher des landes ou des forêts, de labourer plus profondément ou de pomper de l’eau d’irrigation, mais la quantité d’énergie mécanique qui en est retirée est limitée par le faible rendement des dispositifs de conversion.

L’extension de cette technique à la fusion du minerai de fer, entre 1 700 et 1 500 avant J-C, accroît très sensiblement les besoins de bois de feu. Le charbon de bois est le produit d’une combustion lente de bois empilé, couvert de terre. Utilisé à des fins métallurgiques, il est disposé en couches alternées avec le minerai dans de petits fourneaux enterrés mais dotés d’une entrée d’air et, éventuellement d’un soufflet.

Urbanisation et structures énergétiques en Europe occidentale

Reste enfin, en 1800, une minorité de 10 à 20 millions d’habitants, vivant en Europe occidentale et dans quelques grandes agglomérations, asiatiques notamment, qui doit mobiliser en moyenne 0,5 à 0,7 tep/an, soit au moins deux fois plus que le paysan traditionnel. À la fin de l’Ancien Régime, Paris consomme vraisemblablement 1 tonne de bois par habitant et par an.

Les moulins à eau se sont aussi multipliés en Europe occidentale à partir du milieu du XIIe siècle. Invention antique, le moulin à eau est médiéval par l’époque de sa véritable expansion. Il s’appuie moins sur de nouvelles techniques que sur un contexte institutionnel favorable qui place les moulins à blé entre les mains du groupe seigneurial et en régule à la fois le service aux consommateurs locaux de farine et la coexistence dans des bassins hydrauliques soigneusement entretenus et délimités.

Moulins à vent et à eau : l’invention qui a changé l’histoire de l’énergie

C’est aussi à partir du XIIe siècle, surtout dans les régions dépourvues de cours d’eau à débit rapide, que le moulin à vent, originaire d’Iran, se diffuse, depuis l’Espagne, dans toute l’Europe septentrionale, avec cependant plus de difficultés que le moulin à eau car la conversion de l’énergie éolienne en énergie mécanique suppose des appareils capables de s’orienter dans le sens du vent.

Réflexions sur les modes de production et la dynamique historique

La notion de « mode de production asiatique » est souvent présentée comme ayant immédiatement succédé à la cueillette préhistorique. Toutefois, cette lecture est sujette à caution. La base du mode de production dit asiatique est formée par la communauté rurale figée à un stade archaïque, où la terre reste, à un degré plus ou moins grand, possession commune des membres de la communauté. Cette communauté rurale se suffit à elle-même, la plus grande masse du produit étant destinée à la consommation immédiate par ses membres.

L’État (une cité puis petit État puis empire) constitue l’unité supérieure superposée aux communautés villageoises. Il joue un rôle d’organisateur de grands travaux, en particulier ceux indispensables à la production agricole. Il assure la protection militaire des communautés villageoises contre les peuples environnants. Le lien direct établi entre fleuve, crues, irrigation et premières agricultures demande aussi plus de prudence ; la présence de terres alluvionnaires apportant naturellement chaque année de la nourriture facile à cueillir a pu autant retarder qu’accélérer l’apparition de l’agriculture tant que la population n’était pas trop nombreuse.

Carte historique des zones de peuplement et des grands bassins fluviaux de l'Antiquité

Il faut sans doute y voir l’origine du mythe du Jardin d’Eden. Avec la désertification, une population humaine nombreuse va se trouver « comprimée » sur de maigres espaces exploitables. En Méditerranée, la communauté primitive va éclater devant l’accumulation privée de richesses et moyens de productions, et se scinder en riches propriétaires d’esclaves et en pauvres réduits à l’esclavage.

La productivité du travail dépend en effet d’un côté de la virtuosité du travailleur, de l’autre du perfectionnement de ses outils. Marx note que les castes, et avec une fixité moindre, les corporations, se forment d’après la même loi naturelle qui règle la division des plantes et des animaux en espèces et en variétés. Il ne se développe pas ici de lutte de classes, mais le mouvement de l’histoire, s’il ne s’arrête pas entièrement, se ralentit à l’extrême. Cette analyse, bien que classique dans certaines écoles de pensée, doit être confrontée à la diversité des trajectoires régionales, notamment celles de l'Afrique et de l'Europe atlantique où les structures sociales ont évolué selon des dynamiques bien plus complexes que le simple cadre de l'irrigation fluviale.

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