L’iconographie de la cueillette : du verger médiéval à la tradition picturale

La représentation de la nature et des activités agricoles dans l’art ne constitue pas seulement un témoignage historique, mais une véritable immersion dans une pensée structurée par le rythme des saisons et l’usage des végétaux. Si le Haut Moyen-Âge portait encore nettement la marque gallo-romaine, les espaces jardinés des grandes villas, parcs des demeures patriciennes, petits enclos paysans de la fin de l’Empire romain se sont inscrits durablement dans les paysages ruraux et urbains, malgré les désordres et ravages des grandes invasions. Pour nous permettre de visiter ces jardins, les archéologues relèvent les traces matérielles laissées par les jardiniers du passé, tandis que les historiens ont à leur disposition des textes et des images, et que les botanistes retrouvent et conservent les espèces végétales anciennes.

Plan médiéval reconstitué d'un jardin de monastère avec verger

Les structures du paysage et les jardins utilitaires

La persistance des modèles anciens se retrouve dans des projets contemporains soucieux de mémoire. Le parc du château de la Roche Jagu en est un exemple ; après sa destruction due à la tempête de 1987, le domaine de plus de 70 hectares put être totalement redessiné, à partir de 1992, par l’architecte-paysagiste Bertrand Paulet. Celui-ci tenait à intégrer les jardins dans le paysage naturel et bocager alentour et restaurer certaines pièces du jardin comme les bassins à rouir le lin retrouvées par ouï-dire des gens du lieu dépositaires de souvenirs utiles, grâce aussi aux documents conservés et à la mise à jour du terrain après la tempête.

Dans les jardins de maisons religieuses s’ajoutait à ces jardins, un autre type d’espace, le jardin de cloître, l’hortus conclusus. Ces espaces, souvent clos, répondaient à des impératifs spirituels autant qu'utilitaires. Les jardins utilisaient largement les plessis : technique pratiquée sur des haies vives en fendant les troncs des arbustes - noisetiers, chataigniers - près du sol, puis en les inclinant et les tressant ; autres alternatives de plessage : tressage de bois vert souple comme les jeunes pousses de saule ou encore tressage de bois mort.

Les fruitiers dans les traités de santé et manuscrits

Les fruitiers et vergers sont nombreux dans l'iconographie médiévale. Le plan de l’abbaye de St Gall (exécuté entre 816 et 820) précise les affectations des différents bâtiments et jardins prévus, jusqu’au nom des plantes à y cultiver. Une partie importante des végétaux utilisés au Moyen-âge est regroupée sous le terme générique d’herbes. Les plantes médicinales ont été d’abord nommées en latin, simplicis medicinae ou simplicis herbae, puis l’expression a été francisée en simples médecines (remède simple) ou simples, récoltées telles quelles dans la nature (Hildegarde de Bingen se méfiaient des plantes sauvages), ou mieux dans le jardin ou achetées chez les herbiers (herboristes) et épiciers.

Le livre des subtilités des créatures divines (aussi connu sous le titre Physica) est un traité de l’abbesse bénédictine d’origine franconienne Hildegarde de Bingen (1098-1179). Parallèlement, le Circa instans ou Liber de simplici medicina (Le livre des simples médecines) de Matthaeus Platearius, issu d’une famille de médecins de Salerne, a été rédigé au XIIe siècle ; il regroupe les plantes médicinales connues alors, avec une notice sur leur emploi. Il nous a été transmis par une copie manuscrite du siècle suivant (Ms. 3113 de la Bibliothèque Ste Geneviève de Paris), en latin, qui devint la référence obligée des herbiers (herboristes) parisiens.

Enluminure médiévale représentant un verger entouré de plessis

Les Tacuinum sanitatis (tableaux de santé en latin médiéval), sont des manuscrits occidentaux inspirés par le Taqwim as-sihha d’Abu’l Hasan Ibn Butlan, médecin chrétien vivant à Bagdad, au XIe siècle ; le traité original, rédigé en arabe, sans illustration, comportait 280 articles, il fut l’objet de 17 traductions en latin ne comportant plus en moyenne que 200 articles. Ces ouvrages regroupaient des conseils pour garder une bonne santé, grâce en particulier à une alimentation réfléchie, où les végétaux tenaient une place importante.

L’imaginaire courtois et les verdures

Ces lieux aristocratiques n’avaient d’autre fonction, au Bas moyen-âge, que de permettre de s’ébattre et se réjouir, en toute courtoisie. Le Roman de la Rose (de Jean Renart - début XIIIe siècle - suivi de l’œuvre du même titre de Guillaume de Lorris et Jean de Meung) a connu un grand succès littéraire, et a été maintes fois recopié et illustré : plus de 300 manuscrits en sont conservés dont ceux de la BNF (près d’une centaine), ceux d’Oxford (Bodleian Library, dont Ms. Douce 195 qui rassemble 125 enluminures de Robinet Testard) et le manuscrit conservé à la British library, Harley MS 4425 daté autour de 1500 et qui contient 92 grandes miniatures attribuées au Maitre des livres de prières d’Engelbert II de Nassau.

Les verdures étaient l’un des noms de ces tapisseries aussi appelées millefleurs et ayant pour cadre des jardins. Les plus célèbres sont les 6 tapisseries formant la tenture de la Dame à la licorne. Ces œuvres illustrent parfaitement la place du jardin comme espace de contemplation et de symbolisme. Le Ménagier de Paris est un livre manuscrit daté de 1393 et attribué à un bourgeois parisien désireux de faire connaître à sa jeune femme comment être une bonne épouse et bien tenir sa maison.

Le plessage : l'art de tresser des arbres vivants pour réaliser des clôtures végétales

L’évolution de la représentation : du Moyen-Âge au XIXe siècle

La tradition de représenter la cueillette et le labeur agricole traverse les siècles pour aboutir au réalisme du XIXe siècle. Eugène Lavieille (1820-1865) est une figure clé pour comprendre cette transition. Cette œuvre de 1865 est une huile sur toile de 92 cm sur 149 cm. Exposée au Salon de 1865 et offerte à la ville de Riom, elle met en avant le travail des cueilleurs de pommes. Lavieille, né en 1820 et mort en 1865, a vécu principalement à Paris et aimait représenter la campagne normande en particulier.

Le tableau montre l'influence de deux courants : le Réalisme et l'Impressionnisme. Le Réalisme, apparu dans les années 1820 avec Gustave Courbet comme principal exposant, est caractérisé par la représentation de la réalité, principalement la nature et le quotidien. La scène de fin d'été est paisible. La lumière joue un rôle crucial : les arbres sont dans l'obscurité, le bas du tableau est sombre, et, plus on monte, plus le tableau est lumineux. Au centre, un pommier, arbre emblématique d'une région ayant une grande production de cidre qui a connu un grand essor au XIXe siècle.

Dans l'arrière-plan, on voit une ferme toute simple. Le cheval, principal moyen de transport à l'époque, est présent, bien que l’époque ne soit pas vraiment montrée dans cette œuvre ; il s'agit davantage de tradition et d'importance de l'activité. Cette toile, remplie de pommes, témoigne d'une activité majeure. Le tableau aurait pu être accroché dans la demeure de n'importe quel riche bourgeois, soulignant la pérennité de ces thématiques agricoles dans l’imaginaire collectif. La transition entre l'enluminure médiévale, focalisée sur la symbolique et le jardin clos, et le réalisme du XIXe siècle, centré sur la lumière et le quotidien des paysans, révèle une permanence : le lien profond entre l'homme, l'arbre fruitier et la terre.

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