Cultiver les céréales sans fumier : une révolution végétale pour l'agriculture

Dans un monde où les préoccupations environnementales et éthiques prennent une place grandissante, l'agriculture est au cœur des débats. L'une des approches qui suscite un intérêt particulier est la culture des céréales sans fumier, une pratique au cœur de l'agriculture végane. Cette méthode, centrée sur le respect des animaux, de l'environnement et de la santé humaine, propose une alternative novatrice aux pratiques agricoles conventionnelles. L'idée est de rompre le lien entre l'élevage et la production alimentaire, en se concentrant exclusivement sur des intrants d'origine végétale pour amender les sols.

Les fondements de l'agriculture végane

L'agriculture végane, telle que promue par des pionniers comme Stéphane Groleau, cofondateur du Réseau d'agriculture véganique, et Jimmy Videle, auteur du "The Veganic Grower's Handbook", repose sur des principes rationnels et idéologiques forts. L'une des motivations principales est la réduction de l'impact environnemental de l'élevage. Comme le souligne Stéphane Groleau, "L’élevage et l’abattage contribuent grandement aux émissions de gaz à effet de serre, notamment de méthane. Or, la plupart des produits agricoles dérivés d’animaux proviennent justement de cette industrie". En s'affranchissant de l'utilisation de fumier et autres sous-produits animaux, l'agriculture végane cherche à diminuer cette empreinte écologique.

Les similitudes avec la permaculture sont notables, notamment dans la recherche d'une autonomie et d'un respect des cycles naturels. Cependant, la distinction clé réside dans l'exclusion totale des intrants d'origine animale. Pour amender les sols, les agriculteurs véganes privilégient le compostage de résidus végétaux. Stéphane Groleau, par exemple, récupère ses épluchures et marcs de café pour enrichir ses bacs de jardinage, plutôt que de les envoyer à la collecte municipale.

Compostage de résidus végétaux

Le "The Veganic Grower's Handbook" de Jimmy Videle détaille méthodiquement les sept années d'essais et d'erreurs sur sa ferme, La Ferme de l'Aube. Cet ouvrage se veut didactique, abordant tous les aspects de la production végane, des rendements aux intrants, en passant par la matière organique du sol et les tests de compost. Il est important de noter que la pratique de l'agriculture végane n'exige pas que l'agriculteur soit végétalien, bien que cela puisse renforcer la cohérence de la démarche.

Les défis et les critiques de l'agriculture végane

Malgré ses fondements solides, l'agriculture végane fait face à des critiques, notamment concernant son rendement potentiel pour nourrir la population mondiale. L'argument selon lequel elle serait insuffisante est réfuté par Stéphane Groleau : "C’est un faux argument; pour la même superficie occupée par l’élevage industriel, il serait possible de suffire aux besoins de beaucoup de monde [avec l’agriculture végane]".

La production de compost, comme mentionné précédemment, est au cœur de cette approche. Cependant, la gestion des déjections animales dans l'agriculture conventionnelle pose également question. Le lisier, issu d'élevages intensifs sans litière de paille, n'est pas autorisé en agriculture biologique car considéré comme déséquilibré. L'abondance d'élevages génère une quantité importante de matière organique animale dont il faut bien trouver une utilisation.

Pour la culture à grande échelle et rentable, le passage à des pratiques véganes peut présenter des défis. La marque allemande "Les produits de la vie" est citée comme un exemple de production bio végane sans fumier. L'utilisation d'engrais d'origine humaine, bien que possible, requiert un encadrement strict et un compostage prolongé pour éviter la propagation d'épidémies. De plus, le facteur psychologique lié à l'utilisation de tels engrais peut susciter le dégoût chez les consommateurs, comme l'a illustré Damien Dekartz.

Techniques alternatives et fertilisation végétale

Face à ces défis, d'autres formes de culture alternatives et véganes se développent. La syntropie, qui vise une production importante de biomasse, en est un exemple. La suppression des importations de fertilisants est un enjeu majeur pour l'agriculture actuelle, et les pratiques véganes offrent des pistes intéressantes pour y parvenir.

Le recours aux couverts végétaux est une technique particulièrement prometteuse. Vincent Gerenton, paysan boulanger, témoigne de son expérience avec la luzerne. Cette légumineuse, résistante à la sécheresse et dotée d'un pouvoir racinaire profond, capte l'azote de l'air, nettoie les champs et maintient l'humidité du sol. Elle évite ainsi des interventions comme l'amendement de fumier, le désherbage mécanique et le labour. Les fauches successives de la luzerne nourrissent le bétail, réduisent le salissement et apportent de l'azote aux sols, pouvant atteindre jusqu'à 80 unités par an.

Champ de luzerne en fleur

L'association de la luzerne avec d'autres cultures, comme les céréales population, est également explorée. Les céréales population, contrairement aux variétés modernes, produisent une longue paille et demandent peu d'azote, trouvant dans la luzerne un apport suffisant. Le groupe d'agriculteurs "Les Épis de Cérès" travaille à l'adaptation de ces variétés locales. Bien que moins productives en grains que les variétés modernes, elles offrent une paille dense, une teneur en protéines plus élevée et des qualités nutritionnelles et gustatives supérieures. Ces mélanges garantissent une hétérogénéité variétale, permettant une adaptation aux besoins de la ferme et une autonomie en semences.

La mise en place d'un semis sous couvert de luzerne demande une observation attentive du terrain et de son histoire. La luzerne se sème idéalement en septembre, sensible au gel. Durant la première année, elle peut être broyée pour augmenter la matière organique ou fauchée. Les fauches successives nourrissent le cheptel et apportent de l'azote. L'association avec du trèfle est envisagée pour améliorer la fermentation.

Pour implanter un blé population sous couvert de luzerne, il est recommandé que la luzerne ait développé son pivot pendant au moins un hiver. Le semis du blé, très dense, se fait ensuite à faible profondeur. L'objectif est de créer un mulch de luzerne favorisant la germination du blé. Le développement de la luzerne s'arrête en octobre, période idéale pour le semis du blé. La récolte du blé s'effectue en août, avec un réglage de la barre de coupe en hauteur. La moisson doit être bien séchée, car les gousses de luzerne peuvent augmenter l'humidité du blé. La luzerne peut être moissonnée avec le blé si son développement n'est pas excessif, permettant ainsi de cultiver des céréales sur ce couvert pendant deux années consécutives avant de devoir le renouveler.

Le succès du semis sous couvert repose sur un équilibre subtil entre les espèces associées, évitant la concurrence durant les phases critiques de développement. L'association légumineuses-céréales optimise la minéralisation de la matière organique grâce à un bon rapport C/N. La symbiose entre les systèmes racinaires pivotants et fasciculés permet une exploration optimale du sol et limite la concurrence.

Le semis à la volée et le travail du sol réduit

D'autres techniques s'inscrivent dans une démarche d'agriculture végane et de réduction du travail du sol. Le semis à la volée, également appelé semis par recouvrement, est une technique ancienne qui revient en force. Économique, rapide et simple, elle consiste à semer les grains à la surface du sol puis à les recouvrir de terre ou de mulch. Cette méthode est particulièrement efficace pour les semences de petite taille qui germent en surface.

Les agriculteurs qui pratiquent le semis à la volée le font souvent pour gagner du temps. Le déchaumage préalable permet de réaliser un faux semis, de réduire les résidus, de détruire les œufs de limaces et de niveler le sol. Pour un semis à la volée efficace, un sol homogène et un outil travaillant à une profondeur régulière sont essentiels. Il faut veiller à ne pas créer de semelle de travail par des passages répétés du même outil. Les outils à disques peuvent parfois remuer excessivement les semences, entraînant une levée irrégulière.

Le semis à la volée avec travail du sol nécessite une humidité suffisante après le semis. Un rappuyage avec un rouleau est souvent effectué pour accentuer le contact terre/graine et favoriser la germination. Cette technique est particulièrement efficace sur le blé et le colza, mais aussi sur l'orge de printemps et les couverts végétaux. Elle fonctionne également pour les grosses graines, à condition d'ajuster la profondeur de travail.

Une évolution de cette technique est le semis à la volée avec recouvrement par un mulch, constitué des résidus du précédent cultural. Ce mulch maintient l'humidité nécessaire à la germination et protège les graines de la prédation. Ludovic Joiris a expérimenté le semis de colza à la volée le jour de la moisson de la céréale, laissant une hauteur de chaumes suffisante pour constituer le mulch. Il a également testé des mélanges avec de l'avoine de printemps pour étouffer les levées d'adventices. Cette approche a permis de réduire considérablement l'utilisation d'herbicides.

Jacky Berland utilise également la technique du mulch pour recouvrir son blé semé à la volée dans un précédent maïs grain. Les cannes de maïs broyées forment un matelas protecteur pour les graines. Cette méthode permet des débits de chantier rapides et conserve l'humidité plus longtemps. Laisser le mulch en surface retarde la dégradation des fanes, évitant ainsi une compétition pour l'azote au démarrage de la culture.

Champ de maïs avec résidus servant de mulch

L'utilisation de couverts végétaux en interculture est une autre piste explorée. Philippe Pastoureau sème dans ses couverts tout en maintenant un léger travail du sol. Cette action mécanique permet de détruire le couvert et de préparer le sol pour le semis. L'outil Compil, utilisé par Philippe, positionne les graines de manière optimale, même celles de tailles différentes. L'intégration d'un rouleau lacère le couvert, qui se retrouve au sol, protégeant le blé tout en lui apportant de la lumière. Cette approche favorise l'activité biologique du sol.

Ludovic Joiris a également expérimenté le semis de blé dans un couvert sans mulch, mais avec un roulage subséquent. Cette technique, bien que prometteuse, peut entraîner une perte de rendement si le rappuyage n'est pas suffisant. Il souhaite poursuivre ses essais en utilisant un rouleau à pneus indépendants pour un contact optimal avec le sol.

L'approche extrême du non-travail du sol, telle que pratiquée par Philippe Pastoureau, s'inspire des processus naturels observés en forêt. Le semis à la volée dans un couvert, suivi d'un traitement au glyphosate, vise à protéger la culture et à attirer les limaces sur les repousses. Bien que cette méthode puisse manquer d'alimentation au départ, elle ouvre des perspectives intéressantes pour les implantations précoces au printemps, lorsque les conditions de sol ne permettent pas l'utilisation d'un semoir conventionnel. L'association avec un roulage peut améliorer le positionnement des semences et limiter le démarrage des adventices.

L'agroforesterie et les cultures vivaces : vers une agriculture durable

Les pratiques d'agroforesterie, qui associent arbres et cultures, offrent également des avantages pour une agriculture plus durable. La mise en place d'une rotation longue et adaptée, incluant la luzerne comme pivot et pourvoyeuse d'azote, associée à des engrais verts à base de trèfle, permet un contrôle des adventices tout en maintenant la fertilité des sols.

Dans les terres labourables, un assolement septennal alternant luzerne, riz, tournesol ou sorgho, et blé, est pratiqué. L'engrais vert semé entre la céréale et la culture d'été contribue à décompacter les sols et à activer la vie microbienne. Le riz, cultivé dans le sud de la France, présente des défis en matière de gestion de l'eau et de lutte contre les adventices, telles que les panisses et les triangles. L'utilisation de chauves-souris pour le contrôle de la pyrale du riz est une approche écologique innovante.

Les avantages méconnus de la culture véganique

De nombreux agriculteurs véganiques trouvent cette approche plus simple, car elle élimine la nécessité d'élever des animaux, de se procurer du fumier et de gérer les risques sanitaires associés. Dans certaines régions, l'approvisionnement en fumier peut être difficile, coûteux ou complexe, rendant les techniques véganiques plus accessibles, notamment pour les exploitations biologiques de grande échelle.

L'évitement des contaminants présents dans le fumier d'origine conventionnelle (pesticides, médicaments, métaux lourds) est un avantage majeur. Les techniques à base de plantes, comme le compostage et les cultures de couverture, permettent de maintenir la fertilité des sols plus simplement et en toute sécurité.

La gestion d'une exploitation avec des animaux implique un travail continu et des coûts plus élevés liés à l'infrastructure, à l'alimentation et aux soins vétérinaires. Les exploitations véganiques offrent une plus grande flexibilité, notamment des pauses hivernales.

Le risque pathogène lié au fumier (bactéries comme E. coli et Listeria) impose des périodes d'attente avant son épandage, afin de respecter les normes biologiques. Les engrais à base de plantes, quant à eux, présentent un faible risque pathogène et peuvent être utilisés immédiatement. Un avantage inattendu de la culture véganique, selon certains agriculteurs, est la réduction du stress lié à la réglementation et aux risques sanitaires, rendant l'activité plus relaxante et agréable.

Enfin, les techniques à base de plantes dégagent généralement de meilleures odeurs que le fumier, améliorant ainsi le cadre de travail et le voisinage. Bien qu'une courbe d'apprentissage soit nécessaire pour maîtriser les engrais verts et la rotation des cultures, les bénéfices à long terme en termes de durabilité, de santé et de bien-être sont considérables.

L'héritage de Marc Bonfils et l'avenir des céréales

Marc Bonfils, un permaculteur visionnaire, a exploré des méthodes de culture de blé révolutionnaires dès les années 80, visant des rendements exceptionnels de 150 quintaux par hectare. Son approche, inspirée par Masanobu Fukuoka, repose sur des principes fondamentaux différents de la culture traditionnelle. Il préconise un semis estival du blé, favorisant un développement précoce et vigoureux des racines et des tiges secondaires (tallage). Le semis à très faible densité, environ 3 plants au mètre carré, permet un développement optimal de chaque plant.

Grains de blé dorés mûrs

La présence permanente de légumineuses associées est essentielle, car les bactéries symbiotiques (rhizobium) fixent l'azote atmosphérique, fournissant un apport crucial pour le blé. Laisser la paille sur place après la récolte nourrit la vie du sol en matière organique. Une particularité de sa technique est de semer la culture de blé suivante dans le blé précédent alors qu'il est encore en maturation, créant ainsi un sol qui s'enrichit continuellement.

Bien que ses déclarations de rendement aient suscité le scepticisme, des travaux comme ceux de Joseph Pousset sur le blé "jardiné" corroborent la possibilité d'obtenir des rendements élevés sans intrants, en favorisant un fort tallage. L'utilisation de variétés de blé anciennes, à paille longue et à fort potentiel de tallage, semble particulièrement adaptée à ces méthodes. Des expérimentations récentes explorent l'intégration des couverts végétaux dans la culture du blé, ouvrant la voie à des approches encore plus radicales et potentiellement plus productives et résilientes, notamment lorsqu'elles sont associées à l'agroforesterie. L'avenir de la culture céréalière pourrait bien se dessiner sous le signe de ces pratiques véganes innovantes, respectueuses de l'environnement et des animaux.

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