La permaculture, bien plus qu'une simple méthode de jardinage, est une philosophie d'aménagement écologique du territoire visant à créer des écosystèmes stables et écosuffisants, imitant les modèles trouvés dans la nature. Elle aspire à produire en abondance de la nourriture, des fibres et de l'énergie pour combler les besoins locaux. Au cœur de cette approche se trouve le concept de nourrir le sol, la base même d'un jardinage sol vivant. Une pratique particulièrement efficace pour y parvenir est le "Chop and Drop", littéralement "Couper, déposer" en français. Cette technique, que Damien Dekarz, un fervent défenseur de la permaculture, met en œuvre avec succès dans son jardin, permet de créer de la fertilité sur place, sans recours à des intrants extérieurs.

Comprendre le "Chop and Drop" : Un Cycle Naturel Accéléré
Le principe du "Chop and Drop" est d'une simplicité désarmante : il consiste à couper de la matière organique vivante, puis à la déposer directement au sol pour le nourrir. La nature, dans son infinie sagesse, pratique cette méthode depuis toujours, mais à son propre rythme. L'objectif est d'apporter de la biomasse au sol, de l'alimenter, et ainsi de favoriser et d'accélérer les cycles biologiques essentiels, notamment ceux du carbone et de l'azote. Un sol nourri régulièrement est invariablement un sol en bonne santé, plus résilient et plus productif. Cette méthode fait partie intégrante d'une démarche permaculturelle visant à réduire au minimum, voire à éliminer, les apports extérieurs, favorisant ainsi l'autosuffisance du jardin.
Damien Dekarz, que beaucoup connaissent à travers ses vidéos sur YouTube où il partage ses réflexions et tutoriels sur la permaculture et l'agroécologie, considère cette pratique comme fondamentale. Il explique que le jardinage en permaculture est une invitation à observer et à imiter les processus naturels. Le "Chop and Drop" s'inscrit parfaitement dans cette logique, en transformant les résidus de culture ou la végétation excédentaire en une ressource précieuse pour le sol.
La Biomasse : Un Bien Commun à Gérer
Il est important de noter que tous les jardins ne se prêtent pas idéalement à une production intensive de biomasse. Un système permaculturel idéal ne nécessite pas ou peu d'intrants extérieurs, mais cela implique parfois de disposer d'un certain espace pour cultiver des plantes à haute teneur en biomasse. Cependant, la permaculture est aussi une approche flexible et adaptable. Si votre jardin est de petite taille et que vous n'avez pas la possibilité ou l'envie de consacrer une partie significative de votre espace à la production de biomasse, il est tout à fait envisageable d'en importer. L'idée est de ne pas sacrifier la moitié de votre jardin pour produire de quoi le nourrir.
Dans cette optique, il est crucial de rechercher des approvisionnements locaux. La durabilité de vos pratiques réside dans la gestion réfléchie de ces ressources. La biomasse, qu'elle soit produite sur place ou importée, est considérée comme un "bien commun" qui peut être géré au niveau communal ou intercommunal, renforçant ainsi la résilience des systèmes de production alimentaire locaux.
Des Alliés Végétaux pour le "Chop and Drop"
Certaines plantes se prêtent particulièrement bien à la pratique du "Chop and Drop" en raison de leur croissance rapide et de leur production abondante de matière organique.
La Massette : Une Championne des Zones Humides

La massette (Typha spp.) est une plante aquatique exceptionnellement productive en biomasse, idéale pour les jardins possédant une zone humide ou un bac retenant l'eau. Elle offre une large sélection de cannes à couper et à déposer au pied des cultures, qu'elles soient pérennes ou annuelles. Sa croissance vigoureuse lui permet de continuer à prospérer même après des coupes répétées. De plus, la massette présente l'avantage d'offrir de multiples parties comestibles. Ses jeunes pousses peuvent être consommées crues ou cuites, rappelant les asperges. Le pollen, riche en vitamines et minéraux, peut être utilisé pour enrichir divers plats. Damien Dekarz souligne l'intérêt de consommer l'épi lorsqu'il est jeune, le comparant à un épi de maïs : "L’épi se consomme comme un épi de maïs lorsqu’il est jeune, c’est excellent". Les racines sont également comestibles, que ce soit cuites ou transformées en farine. La massette peut être taillée sévèrement sans que cela ne lui nuise, ce qui en fait une plante par excellence pour le "Chop and Drop".
Le Saule : Croissance Rapide et Polyvalence

Les saules (Salix spp.) sont reconnus pour leur croissance extrêmement rapide et leur capacité à transformer rapidement un terrain. Leur floraison précoce est une source de nourriture précieuse pour de nombreux insectes pollinisateurs. Leur développement rapide permet de créer rapidement du relief et des ambiances arborées en quelques années seulement. Il est facile de faire grimper des végétaux comestibles sur les saules, les transformant ainsi en arbres nourriciers et producteurs de biomasse. Ils peuvent être taillés fortement pour être utilisés comme amendement organique.
Damien Dekarz utilise le saule crevette (Salix integra 'Hakuro Nishiki') en association avec ses arbres fruitiers. Il le taille régulièrement en trogne, c'est-à-dire à quelques dizaines de centimètres du sol, en le plantant à proximité immédiate des fruitiers. Cette pratique permet non seulement de fournir de la biomasse, mais aussi de créer un microclimat favorable et de favoriser les interactions bénéfiques entre les plantes. Le saule, par sa pousse rapide, peut également servir de tuteur vivant pour des plantes grimpantes comestibles.
La Consoude : Un Fertilisant Naturel aux Multiples Vertus

La consoude (Symphytum officinale) est une plante herbacée incontournable en jardinage naturel. Elle fournit une quantité importante de matière verte à épandre au potager et peut être taillée plusieurs fois par an. Son atout majeur réside dans son rapport carbone/azote (C/N) d'environ 9,8, ce qui en fait un excellent activateur de compost et un amendement organique très efficace. Les feuilles de consoude, riches en potassium, phosphore, et autres nutriments, nourrissent le sol en profondeur. En l'intégrant dans une démarche de "Chop and Drop", on recycle efficacement les nutriments contenus dans la plante, les remettant à la disposition des cultures.
Le "Chop and Drop" au Quotidien : L'Exemple de Damien Dekarz
La méthode du "Chop and Drop" ressort finalement du bon sens le plus élémentaire. Nourrir son sol est la base du jardinage sol vivant. Damien Dekarz applique ce principe même dans sa serre. Ses plants de tomates, souvent exubérants, sont régulièrement taillés pour éviter qu'ils n'envahissent les allées. Les tailles sont systématiquement déposées directement sur le sol, se décomposant et enrichissant le substrat.
Tous les végétaux peuvent être utilisés dans cette démarche, y compris les plantes cultivées elles-mêmes, pour peu qu'on y prenne garde. L'idée est de considérer chaque coupe comme une opportunité d'enrichir le sol et de soutenir la vie microbienne.
Attention aux Plantes Indésirables : Gérer le Risque de Propagation

Il est essentiel d'être vigilant avec le "Chop and Drop", car certaines plantes ont une capacité remarquable à se marcotter et à se rebutter très rapidement. En changeant notre perception de ces plantes, elles peuvent se transformer en un précieux mulch nutritif, mais à une condition : il faut les couper avant que leurs graines ne soient formées et ne puissent se disséminer.
Cela concerne particulièrement les végétaux qui drageonnent facilement et ceux qui possèdent des épines. Une "liste noire" de plantes à surveiller inclut les prunelliers, les robiniers faux-acacias, les sumacs, les bambous, et d'autres espèces similaires. Si ces plantes sont simplement taillées sans précaution, elles risquent de s'étendre de manière incontrôlable et d'envahir le jardin. L'expérience de Damien et Marie avec les bambous en témoigne : après avoir supprimé une touffe qui couvrait environ 80 m², les bambous sont réapparus l'année suivante sur près de 1000 m² autour de l'ancien emplacement.
Face à ce risque, il est préférable d'éviter ces plantes dans les zones où l'on pratique le "Chop and Drop" intensif, ou de les gérer avec une extrême prudence, en s'assurant de les contenir et de ne pas laisser leurs parties coupées se propager.
Créer des Haies Fertiles : Une Solution Durable
Pour ceux qui souhaitent gérer la fertilité de leur potager de manière aussi locale que possible, l'aménagement de petites haies autour du potager avec des essences vigoureuses et faciles à tailler constitue une excellente stratégie. Les saules, déjà mentionnés, sont un excellent choix, mais une multitude d'autres végétaux à croissance rapide peuvent être utilisés, tels que les groseilliers à fleurs, les éléagnus, ou les troènes.
Ces haies présentent plusieurs avantages :
- Elles fournissent une source régulière de biomasse pour le "Chop and Drop".
- Les radicelles des arbustes se décomposent dans le sol chaque année, apportant du carbone et améliorant sa structure.
- Elles créent un microclimat favorable, protégeant le potager des vents dominants et réduisant l'évaporation.
- Elles peuvent servir de support à des plantes grimpantes comestibles, augmentant ainsi la productivité de l'espace.
Ces haies deviennent ainsi des unités de production de fertilité autonomes, s'intégrant parfaitement dans une vision globale de gestion durable du jardin.
Haie fruitière en permaculture : l’exemple chez Stéphanie
La Permaculture : Une Démarche Personnelle et Adaptative
La permaculture, comme le souligne Damien Dekarz, n'est pas un dogme. Chacun construit son parcours et sa perception à travers le filtre de ses valeurs personnelles. Si la permaculture regroupe des valeurs communes, chacun fait des choix à travers ses expériences et connaissances. L'objectif est de créer des écosystèmes stables et écosuffisants, en imitant les modèles naturels.
Damien, passionné par le jardinage, l'environnement et l'écologie depuis toujours, a découvert la permaculture en 2009. Le désir de retour à la terre et de production de son alimentation l'a conduit à explorer des modes de culture plus écologiques. Sa chaîne YouTube est une plateforme où il partage généreusement ses connaissances, rendant la permaculture accessible à un large public.
Adaptation à l'Espace : Même un Balcon Peut Être Permaculturel
Même dans des espaces restreints comme un balcon ou une terrasse, il est possible d'appliquer les principes de la permaculture. Damien suggère de commencer par cultiver les plantes que l'on aime manger et qui se prêtent bien à la culture en pot, comme les tomates. Les plantes aromatiques, qui ne nécessitent pas de grands espaces, sont également un excellent choix.
La gestion de l'eau est une préoccupation majeure, même sur un balcon. Réfléchir à des moyens de capter l'eau de pluie, par exemple via les gouttières, est une démarche en accord avec l'esprit permaculturel. La culture en lasagne, même en pot, peut fonctionner et créer un substrat vivant, propice au développement des vers de terre et à une croissance saine des plantes.
Mycorhizes et Connexions Souterraines : Un Défi en Milieu Contenant
Une question technique intéressante concerne les mycorhizes, ce réseau de champignons symbiotiques essentiel à la santé du sol, à la rétention d'eau et aux échanges entre plantes. Comment favoriser les liens mycorhiziens entre des pots distincts, ou dans des systèmes où le sol est fragmenté ?
Les mycorhizes connectent les racines de deux manières principales : en les entourant ("ectomycorhizes") ou en pénétrant légèrement à l'intérieur ("endomycorhizes"). Les plantes de la famille des rosacées, comme les fraisiers, sont connues pour favoriser particulièrement les endomycorhizes. C'est pourquoi Damien a expérimenté en faisant courir des fraises des bois entre ses pots pour tenter de créer ces connexions. Bien que cette expérience ait rencontré quelques difficultés, notamment avec les fourmis, elle illustre la recherche de solutions pour recréer des réseaux souterrains bénéfiques, même dans des environnements contraints.
La famille des rosacées, par sa capacité à établir des liens mycorhiziens profonds, peut jouer un rôle clé dans la revitalisation des sols en pots. L'observation attentive et l'expérimentation sont au cœur de la démarche permaculturelle pour comprendre et favoriser ces interactions complexes.
Gérard Ducerf, dont les ouvrages sur les plantes bio-indicatrices sont vivement recommandés, met en lumière la richesse des connaissances sur les plantes et leurs interactions. Ces livres encyclopédiques ouvrent un domaine passionnant où une vie entière ne suffirait pas à en connaître tous les secrets. La permaculture s'inspire de cette richesse pour concevoir des systèmes résilients et productifs.
Le "Chop and Drop" est donc bien plus qu'une simple technique : c'est une philosophie de travail avec la nature, une manière d'observer, d'imiter et d'accélérer les cycles de vie pour construire un jardin fertile, résilient et en harmonie avec son environnement.