Le greffage est probablement l'une des techniques de propagation les plus anciennes. Il n'est pas surprenant que l'histoire ne mentionne pas la première personne à l'avoir « inventé ». En réalité, il est peu probable que le greffage ait été créé de toutes pièces par les premiers arboriculteurs. La greffe naturelle, plus courante qu'on ne l'imagine généralement, peut se manifester entre les pousses ou les racines. Bien qu'il n'y ait aucune trace historique du premier greffage délibéré réalisé par les premiers arboriculteurs, il ressemblait très probablement à ce que l'on appelle aujourd'hui le greffage par approche. Dans le cadre d'une greffe naturelle, il n'est pas toujours aisé de distinguer le « porte-greffe » du « greffon » : aucune des deux parties en fusion n'est dissociée de son organisme d'origine, que ce soit au niveau des racines ou des branches. Cependant, il est difficile de déterminer précisément qui a été le premier à essayer avec un greffon détaché de l'organisme végétal d'origine.

L'art de la greffe, qui a traversé les âges et les cultures, a une histoire riche et captivante. Selon certaines sources historiques, les premières traces de la pratique de la greffe pourraient remonter à la Chine ancienne, autour de 2000 avant notre ère. Il semble que des arbres fruitiers tels que les pêchers, les pruniers, les poiriers et les agrumes auraient été multipliés ou reproduits grâce à la greffe. Suite à son apparition présumée en Chine, la technique de la greffe a été adoptée et perfectionnée par de nombreuses autres civilisations, dont les Égyptiens, les Grecs, les Romains, les Perses et les Indiens, pour améliorer la qualité des fruits. Les Grecs et les Romains, ayant appris cette technique des Perses, l'ont appliquée à divers arbres fruitiers. Ces anciennes pratiques de greffage sont documentées dans des textes sumériens et égyptiens. Par ailleurs, des auteurs grecs et romains passionnés par la botanique et l'agriculture, notamment Théophraste, Virgile, Varro, Columelle et Palladius, ont consacré de nombreux écrits aux diverses techniques de greffage. La greffe a continué à être pratiquée tout au long du Moyen Âge et de la Renaissance en Europe et en Asie. La diversité des pommes et des poires que nous connaissons aujourd'hui trouve ainsi ses racines au XIXe siècle, voire avant.
Pourquoi greffer ? La nécessité de la fidélité génétique
En semant un pépin ou un noyau, la graine qui va se développer ne donnera pas une plante aux caractéristiques identiques à celles de l’arbre dont elle est issue. Seule la multiplication dite végétative (bouturage ou greffage) peut reproduire fidèlement ces caractères et en particulier : forme, couleur et goût des fruits, ce dernier critère devant, sans aucun doute, être prioritaire lors de votre choix. Sachant que, si le bouturage est assez facile à pratiquer pour de nombreux arbustes d’ornement et aussi les rosiers, il n’est pas de même pour les fruitiers.
Les arbres fruitiers que les pépinières de climat tempéré vendent sont presque toujours greffés. Pratiqué depuis des millénaires, le greffage a fait ses preuves dans la propagation des arbres. La première raison, qui est la plus importante, est de reproduire une variété identique à son original. En effet, disons qu’on découvre un pommier exceptionnel par sa qualité, on l’appellera ici ‘Spartan’, et que l’on souhaite reproduire ce pommier. Si l’on conserve ses pépins pour les semer, les arbres qui naîtront de ces pépins ne seront pas des ‘Spartan’, mais bien des pommiers différents portant certaines caractéristiques du pommier ‘Spartan’ original. À l’image de tout être humain qui porte quelques traits de ressemblance avec ses parents, sans pour autant être une copie conforme de ceux-ci et tout en étant différent de ses frères et sœurs. Même les pépins issus d’une même pomme donneront chacun un pommier avec des caractéristiques différentes.

De façon similaire à ce qui est fait pour la greffe humaine, on prélève un organe (dans ce cas, un bourgeon du pommier ‘Spartan’ original, c’est ce qu’on appelle le greffon) qu’on vient fixer sur le corps (tronc) d’un individu receveur (un autre pommier, qu’on appellera le porte-greffe). La nature faisant elle-même le travail, les deux organes (le bois) se soudent ensemble. La sève peut ensuite monter et nourrir le bourgeon ‘Spartan’ (greffon) qui se réveillera, fera une branche et deviendra le nouveau tronc de l’arbre. Si l’on regarde attentivement, on peut la plupart du temps observer le point de greffe (l’endroit où le bourgeon a été greffé). L’arbre greffé est en réalité l’association entre deux arbres. Sous le point de greffe se trouve un pommier qu’on appelle le porte-greffe. Les racines de l’arbre lui appartiennent. Au-dessus du point de greffe se trouve la variété issue du bourgeon greffé, soit dans notre cas la variété ‘Spartan’. La variété ‘Spartan’ ne grandit pas sur ses propres racines, mais bien sur les racines du porte-greffe. Les porte-greffes peuvent être issus de semis de pépins de pomme, ce qui leur donnera l’avantage d’avoir une racine pivot, de marcottage ou de bouturage. Une fois qu’un arbre est greffé, ses fruits sont identiques à ceux de l’arbre original.
L’importance cruciale du porte-greffe
Le porte-greffe, c’est l’arbre sur lequel on viendra greffer le bourgeon de la variété à propager. C’est lui qui fournira les racines de l’arbre. Son importance est primordiale, car il influence l’arbre sur plusieurs points. D’abord, c’est lui qui décidera de la vigueur (grandeur) de l’arbre. Le porte-greffe déterminera si, par exemple, le pommier sera un pommier nain, semi-nain ou standard (pleine grandeur). Le porte-greffe n’influence pas que la grandeur, mais aussi la durée de vie. Alors qu’un porte-greffe pleine grandeur peut facilement vivre plus de cent ans, les pommiers nains ont généralement une durée de vie de 30 ans, parfois moins. Les pommiers nains ne sont pas appropriés si vous souhaitez que les générations futures profitent aussi des fruits de l’arbre que vous plantez.
Quand on choisit un arbre fruitier, il est essentiel de vérifier que la variété choisie est rustique (résistante au froid) dans sa région. Par exemple, si vous êtes en Abitibi en zone 3, vous devez choisir une variété qui sera rustique en zone 1, 2 ou 3. La plupart des gens qui cherchent des arbres fruitiers font attention à ce facteur. Cependant, ce qu’ils oublient souvent, c’est de vérifier la rusticité de leur porte-greffe aussi ! Si, par exemple, vous choisissez un pommier ‘Norkent’ rustique en zone 2, mais que le porte-greffe est zoné 5, ça ne va pas ! Votre arbre ne survivra pas au premier hiver, même si vous aviez bien choisi une variété rustique à votre zone, car un arbre sans racines n’est plus un arbre !
Le choix d’un porte-greffe n’affecte pas seulement la récolte de fruits à venir, mais a aussi une grande importance pour divers autres facteurs clés. De plus, une affinité génétique entre le porte-greffe et le greffon est cruciale pour le succès de la greffe. Cela signifie que le porte-greffe et le greffon doivent généralement être du même genre botanique, ou au moins appartenir à la même famille botanique.
Avantages techniques et agronomiques
Le greffage améliore la plante et la rend plus résistante. Mais ce n’est pas la seule raison, le greffage apporte d’autres avantages :
- Pour adapter un fruitier à son sol : Certains arbres fruitiers ont des besoins spécifiques en termes de sol. Par exemple, le poirier aime les sols argileux, tandis que le cerisier préfère les sols calcaires. Le greffage permet d’adapter un fruitier à un sol particulier en greffant un porte-greffe adapté sur le greffon de la variété souhaitée.
- Pour améliorer la résistance aux maladies et aux ravageurs : Certains porte-greffes sont plus résistants aux maladies et aux ravageurs que d’autres. Le greffage permet d’améliorer la résistance d’un fruitier en greffant un porte-greffe résistant sur le greffon de la variété souhaitée.
- Pour obtenir un arbre de taille adaptée : Certains porte-greffes donnent des arbres de taille plus petite que d’autres. Le greffage permet d’obtenir un arbre de taille adaptée aux besoins du jardinier en greffant un porte-greffe nanifiant sur le greffon de la variété souhaitée.
- Pour accélérer la mise à fruit : Un arbre fruitier issu de semis met plusieurs années à produire des fruits. Un arbre greffé peut commencer à produire des fruits plus rapidement, en général au bout de 4 à 5 ans.
- Pour améliorer la qualité des fruits : Certains porte-greffes donnent des fruits de meilleure qualité que d’autres. Le greffage permet d’améliorer la qualité des fruits en greffant un porte-greffe adapté sur le greffon de la variété souhaitée.
- Pour court-circuiter la pollinisation croisée naturelle : En greffant un sujet mâle et un sujet femelle (dans le cas des espèces dioïques) sur le même porte-greffe, ou des greffons de variétés différentes.
En maraîchage, les tomates de serre sont souvent greffées et le procédé s’apparente à celui pour les arbres fruitiers. La raison première du greffage de la tomate est la résistance du porte-greffe à certaines maladies racinaires issues du sol telles que le flétrissement bactérien ou les racines liégeuses. Le greffage est aussi très utilisé dans les vignobles en Europe. En effet, les vignes à raisins ont été décimées au 19e siècle en Europe dû à une maladie racinaire nommée phylloxéra, transportée par un puceron. Plusieurs vignes américaines sont naturellement résistantes à cette maladie.
COMMENT GREFFER UN ARBRE FRUITIER EN ÉCUSSON
Les fondamentaux de la réussite : outils et préparation
L'utilisation d'outils de coupe adéquats, tels qu'un couteau à greffer bien affûté, un sécateur de qualité et une scie aux dents aiguisées, est primordiale. Un sécateur de qualité est nécessaire pour effectuer une taille précise et nette du porte-greffe, facilitant ainsi l'insertion du greffon. Un couteau à greffer bien aiguisé assure des coupes lisses et nettes sur le greffon et le porte-greffe, favorisant ainsi un contact étroit entre les deux, élément essentiel pour une greffe fructueuse.
L'application d'une procédure de désinfection rigoureuse est cruciale pour prévenir la contamination microbienne des sites de greffe. Pour la désinfection en arboriculture fruitière, l'alcool éthylique à 70% est généralement privilégié. Cette concentration spécifique est optimale pour l'élimination des micro-organismes. Pour désinfecter les outils de greffe, il est important de laisser le désinfectant agir suffisamment longtemps. Habituellement, les désinfectants classiques doivent être en contact avec l'outil pendant 3 à 5 minutes pour être efficaces.
Le cambium est une couche de cellules actives, appelées cellules méristématiques, située entre l'écorce et le bois. Ces cellules méristématiques ont la capacité unique de se diviser et de se différencier, jouant ainsi un rôle crucial dans la réussite de la greffe. L'optimisation du contact entre les cambiums du greffon et du porte-greffe est cruciale pour la réussite de la greffe. Elle commence par la taille précise du greffon et du porte-greffe, réalisée avec un outil tranchant et stérile pour obtenir une surface de coupe nette. Cette surface favorise un contact optimal entre les cambiums lors de l'attachement du greffon au porte-greffe. L'application d'un mastic à greffer est essentielle pour sceller la greffe, prévenir la déshydratation et l'infection, et créer une barrière contre l'air et l'eau.
Méthodologies de greffage : de l'anglaise à la couronne
La greffe à l'anglaise simple est une technique de greffage fréquemment employée en arboriculture fruitière. Cette technique implique la juxtaposition d'un greffon et d'un porte-greffe. Ils sont ensuite placés l'un contre l'autre de manière à ce que leurs cambiums, la couche de cellules végétales responsables de la croissance en épaisseur, coïncident. La greffe à l'anglaise compliquée se distingue par une incision supplémentaire réalisée à environ un tiers de la longueur du biseau, à partir de la pointe du biseau, sur le greffon et le porte-greffe. Lors de l'assemblage, ces incisions sur le greffon et le porte-greffe s'emboîtent l'une dans l'autre, ce qui permet un meilleur maintien du greffon lors de la ligature.

La greffe en couronne est souvent employée pour changer la variété d'un arbre fruitier bien établi dont la production n'est plus satisfaisante, que ce soit en raison d'une diminution de la productivité ou d'un désir de changer de variété. Cette méthode est spécialement conçue pour les arbres dont le diamètre du tronc varie entre 5 cm et 20 cm. La période idéale pour réaliser une greffe en couronne se situe généralement entre la mi-avril et la mi-mai, juste avant la floraison. C'est à cette époque de l'année que l'arbre est en pleine montée de sève, ce qui est essentiel pour la survie et le développement du greffon.
Gestion et entretien post-greffe
Le moment du prélèvement du greffon est crucial pour la réussite de la greffe. En général, les greffons sont prélevés pendant la dormance de l'arbre, souvent en hiver. Pendant cette période, l'arbre est en repos végétatif, ce qui facilite le prélèvement du greffon. Le greffon doit être prélevé sur un arbre sain et vigoureux. Il est important que le greffon provienne d'un arbre qui produit des fruits de qualité. Les greffons sont généralement prélevés sur les rameaux de l'année en cours, car ils présentent une vigueur et une vitalité optimales pour la greffe. Il est important de noter que les gourmands, qui sont des pousses vigoureuses et souvent verticales, ne sont généralement pas utilisés comme greffons en raison de leur croissance excessive et de leur faible production de fruits. Il est essentiel de ne pas oublier d’étiqueter les rameaux prélevés pour assurer une identification précise lors de la greffe ultérieure.
Il est primordial de préserver correctement les greffons pour garantir leur viabilité. Les greffons peuvent être conservés au réfrigérateur à une température de 0 à 4°C, emballés dans un matériau qui conserve l'humidité pour éviter le dessèchement. Si conservés à l'extérieur, il est recommandé de les enterrer dans une jauge de sable au pied d'un mur extérieur orienté vers le nord. Il est important de vérifier régulièrement que les greffons ne se dessèchent pas.
Une fois la greffe finalisée, une surveillance régulière est nécessaire pour vérifier que la greffe est toujours bien scellée et que le ruban ou la bande est en place. Il faut également surveiller la greffe pour détecter tout signe de maladie ou de stress. Si votre porte-greffe est rustique comme il se doit, la greffe n’exige aucun soin particulier. Cependant, il est important de la localiser. Toute branche qui pousserait sous le point de greffe devrait être coupée, car elle ne portera pas les fruits souhaités, mais bien ceux du porte-greffe. Si votre arbre venait à casser par accident, localisez le point de greffe. Si l’arbre est brisé au-dessus du point de greffe, ça ira.
Limites et réalités du greffage
Mais tout n’est jamais rose dans la vie comme au jardin. Il existe quelques menus inconvénients à la pratique de la greffe. Tout d’abord, la greffe nécessite un peu de matériel (greffoir, ligatures, sécateurs…) mais surtout des techniques particulières. Même si l’apprentissage se fait relativement vite avec quelqu’un qui s’y connaît, le greffage reste une technique qui demande un peu de pratique et de patience pour obtenir un bon taux de reprise.
La durée de vie de l’arbre greffé peut-être sensiblement réduite. Sans vouloir faire de généralité, un pommier issu de semis pourrait vivre 250 ans environ, greffé sur MM106 il ne vivra qu’une cinquantaine d’années, et greffé sur M7 20 à 30 ans maximum. Attention au point de greffe, talon d’Achille de l’arbre greffé. Le point de greffe, la cicatrice entre le greffon et le porte-greffe, peut se révéler être un point de fragilité. Cette fragilité peut s’avérer fatale par grand vent, l’arbre risquant de se casser en deux, ou présenter une porte d’entrée pour les maladies ou les ravageurs. En dernier lieu, le porte-greffe peut finalement prendre le dessus sur le greffon. Et vous vous retrouvez avec un pommier franc ou un cognassier en lieu et place de votre variété de pomme préférée ou d’un bon poirier.

Vers une approche holistique de l’arboriculture
La greffe est un art vivant, transmis de génération en génération. C’est aussi un geste symbolique : celui de faire perdurer une variété ancienne, d’enraciner le fruit dans une terre, de l’unir à son environnement. En cultivant des pommes et des poires selon les principes de l’agriculture raisonnée, on découvre que chaque arbre que nous plantons ou soignons est le fruit d’un savoir-faire mêlant tradition et respect de la nature. Parmi les techniques que nous utilisons, la greffe de pommier tient une place essentielle.
On trouve aujourd'hui des vergers expérimentaux de plus de 400 variétés de fruitiers, mettant ainsi en valeur l’héritage laissé par nos ancêtres ainsi que la biodiversité de notre planète. Tous leurs arbres sont cultivés dans le plus grand respect de la nature, sans herbicides, fongicides, ni pesticides, en plus d’être plantés, greffés, fertilisés, désherbés, protégés et déterrés par des artisans passionnés. Leur mission est de rendre accessible à tous l’autonomie en fruits, peu importe la région du Canada. Ils ont des arbres résistants jusqu’en zone 1 !
La greffe n’est pas une fin en soi. Elle est un vecteur de sensibilisation et de mémoire végétale. Elle invite à reconsidérer notre lien à la nature, en passant par des projets atypiques comme l’arbre aux 40 fruits, qui brouille les conventions saisonnières et botaniques. Au-delà de la technique, c'est une passerelle entre les disciplines, où la science de la biologie végétale rencontre l'histoire humaine, permettant à des variétés anciennes de redevenir des supports d'apprentissage inédits pour les générations futures. Le greffage demande rigueur, patience et précision, mais il offre en retour la possibilité de façonner un paysage nourricier, adapté aux défis climatiques de notre ère.