L'histoire de l'édition horticole française trouve l'un de ses piliers les plus solides dans l'ouvrage intitulé Le Bon Jardinier. Ce titre, qui a traversé les siècles, incarne la mutation lente mais constante des savoirs agronomiques, passant d'un simple calendrier de travaux des champs à une véritable encyclopédie scientifique. Au cœur de cette évolution, la figure de Joseph Decaisne émerge comme un pivot central, reliant l'érudition botanique aux exigences pratiques du jardinage du XIXe siècle.

Les Origines et l'Évolution du Bon Jardinier
Si l'on en croit les rédacteurs de l’édition de 1824, ce serait à un certain Pons-Augustin Alletz, de Montpellier, que l'on devrait la parution en 1755 du premier almanach du Bon Jardinier. Hormis 1815 et 1871, années où Paris fut assiégé, le titre a paru chaque année et sans interruption jusqu’en 1914. Depuis cette date, ne seront parues que quatre éditions, nommées Encyclopédie horticole, en raison de leur volume et de leur contenu à chaque fois entièrement révisé. La dernière parution, celle de 1992, est la 153ème.
Le contenu a connu une amélioration constante. Partant d'un simple calendrier suivi d'une description alphabétique des principales plantes cultivées, le Bon Jardinier a vu son contenu s'accroître d'année en année, non seulement en nombre de pages, mais aussi et surtout en matières traitées. Bientôt, la possibilité de relier l’ouvrage en deux volumes paginés globalement ou séparément selon les éditions fut proposé. Le second fut rapidement réservé aux plantes ornementales. Dès les années 1820, apparaissent des chapitres consacrés à quelques ennemis des cultures, à l'outillage, à la multiplication végétative et aussi à la physiologie.
Joseph Decaisne et la Rigueur Scientifique
Au sein de cette vaste entreprise, Joseph Decaisne occupe une place de choix. Son implication, notamment visible dans les éditions du milieu du XIXe siècle, marque une volonté de tenir le Bon Jardinier au niveau de la science. L'ouvrage Figures Pour L'almanach Du Bon Jardinier Contenant 1o Principes De Botanique illustre parfaitement cette ambition. Ce texte combine des conseils pratiques avec des perspectives scientifiques, faisant de lui une ressource précieuse tant pour les historiens de la science que pour les passionnés de jardinage.
L'apport de Decaisne se cristallise dans la précision des illustrations et la clarté des principes botaniques exposés. Les gravures, œuvre éditoriale parallèle mais indépendante, ont joué un rôle crucial. La 17e édition des gravures, réalisée par Decaisne et Hérincq, date à peu près de 1850. Comme le souligne alors l'éditeur Dusaq : « Il y a quarante planches supplémentaires par rapport à la 16e édition. Les planches en cuivre ont été réservées pour les détails délicats d'organographie. Nous les augmenterons par la suite… Les quatre dernières éditions et celle-ci, surtout, témoignent donc de notre volonté bien arrêtée de tenir le Bon Jardinier au niveau de la science ».

Le Bon Jardinier face à la Botanique
Très tôt apparaît dans le Bon Jardinier un lexique botanique, intitulé « vocabulaire » complété vers 1840 d’un tableau comparatif entre les systèmes de Linné et de Jussieu. En 1845, les auteurs précisent que depuis 1700, l'école de botanique du jardin du roi était plantée selon la méthode de Tournefort, qu'en 1776, elle fut plantée selon la méthode naturelle de Jussieu, que des plantations complémentaires furent réalisées en 1824 par Desfontaines et qu'enfin, en 1843, l'apport des plantes exotiques était tel qu'il fallut tout recomposer, ce que fit Brongniart, selon une méthode à lui.
C'est cette classification qui est alors adoptée par les auteurs, qui préciseront toujours, au fil des éditions successives, l’utilisation par le Bon Jardinier du système en vigueur au Jardin des plantes. Les années 1850 verront un développement important de l'anatomie, de l'organographie et de la physiologie végétales, important chapitre à part entière du second volume.
L'Importance des Illustrations et des Gravures
Les gravures du Bon Jardinier ne sont pas de simples ornements. En 1827, le BJ comporte quelques planches hors texte présentant des outils, des abris, etc. Vers 1841 apparaissent des illustrations dans le texte, dont le nombre ne fera que s'accroître. Ces gravures constituent une œuvre éditoriale parallèle, mais indépendante. Leur parution n’a pas été régulière et il est difficile d’en dater les éditions successives qui ne sont facilement repérables que par leur rang.
Il faut aller chercher les informations dans quelques éditions du Bon Jardinier lui-même, dans les pages de la Revue Horticole ou dans les catalogues de l’éditeur. C’est ainsi que, selon le Bon Jardinier 1887, la première parution des gravures daterait 1813. La 20e édition comporte 824 planches ou gravures. Elle est citée jusqu'en 1863. Cette richesse iconographique permettait aux jardiniers de visualiser les techniques les plus avancées, des outils de culture aux plans de parcs célèbres.
La Gravure - Histoire et technique
Les Éditions Majeures du XXe Siècle : Une Transition vers l'Encyclopédie
À partir de 1914, la parution du Bon Jardinier, édité par La Maison Rustique, ne pourra plus être annuelle. L'édition de 1947, rédigée sous la direction de Chouard et Laumonnier, fortement augmentée, était originellement prévue pour 1938. Elle comporte un développement en génétique. Le dictionnaire des plantes renvoie aux articles de la Revue Horticole parus de 1914 à 1946. Les éditeurs déclarent qu'il s'agit probablement du plus gros effort de l'édition française d'après-guerre.
En 1964, l'édition publiée sous la direction de Grisvard et Chaudun comporte deux volumes cumulant 1667 pages et est illustrée de plus de 2500 figures et photographies en noir ou en couleurs. La phénologie est développée pour adapter l’ouvrage à chaque région de France. L'Art des jardins est encore traité par F. Duprat et comporte un développement particulier sur les jardins à thèmes.
Enfin, l'édition de 1992, encore accrue en contenu, comporte trois forts volumes totalisant 2882 pages. Cette dernière édition du Bon Jardinier a été menée à bien par de nombreux auteurs dirigés et coordonnés par Jean-Noël Burte, conservateur des jardins du Luxembourg. Le coût atteint par cette édition et son peu de maniabilité ont convaincu les éditeurs d'en extraire un résumé en un seul volume de 1175 pages « seulement », publié en 1994 sous le titre « Encyclopédie du Bon Jardinier ».
Le Jardinier comme Figure Culturelle et Technique
Le jardinier, au-delà de son rôle technique, occupe une place centrale dans l'imaginaire collectif. Comme le soulignait Olivier de Serres en 1600 : « Le jardinier est appelé l’orfèvre de la terre : parce que le jardinier surpasse d’autant plus le simple laboureur que l’orfèvre le commun forgeron ». Cette vision, qui traverse les siècles, se retrouve dans les représentations artistiques. Le peintre flamand Émile Claus représente Le vieux jardinier (1885), qui vient d’enlever ses sabots et se trouve sur le seuil de la maison ; voûté, il est simultanément un employé du propriétaire, le prince des plantes, le commis de la Nature, un prophète.
Dans les jardins, ici, se tissent l’utile et l’agréable, l’infiniment petit et l’infiniment grand, l’ordre et le désordre, la vie et la mort. Cette dimension métaphysique, soulignée par Michel Tournier, rappelle que le jardin est un lieu de méditation où l'homme interroge le ciel tout en creusant la terre. L'outil, qu'il soit une simple bêche présentée dans une exposition au Grand Palais ou un instrument de précision décrit dans les pages du Bon Jardinier, reste le trait d'union entre la science botanique et la pratique quotidienne de la culture.

Synthèse des Auteurs et de la Continuité Éditoriale
Les auteurs du Bon Jardinier, annoncés en tête de l’ouvrage, se sont nécessairement renouvelés au cours du temps. Pourtant, certains noms semblent avoir été suffisamment « vendeurs » pour être conservés longtemps après le décès des intéressés. Il en est ainsi de Poiteau, décédé en 1854, de Neumann, disparu en 1858, de Joseph Decaisne en 1882, d’Elie-Abel Carrière en 1896. Notons la collaboration ininterrompue des Vilmorin à la rédaction du BJ depuis les années 1820.
Cette pérennité témoigne de la solidité du projet éditorial. Le Bon Jardinier a su s'adapter, intégrant les évolutions de la chimie, de la physique horticole et de la classification botanique, tout en conservant son ancrage dans la réalité du terrain. De l'almanach de 1755 aux volumes monumentaux de la fin du XXe siècle, cet ouvrage reste le miroir des progrès de l'horticulture française, un témoin inestimable de la manière dont nous avons appris à cultiver, observer et préserver la nature.