Les forficules : entre utilité écologique et enjeux de protection des cultures

Les forficules, communément appelés perce-oreilles, sont des insectes appartenant à l'ordre des Dermaptères. Bien que leur nom évoque des craintes ancestrales injustifiées, ils occupent une place fondamentale dans les écosystèmes, notamment au sein des vergers et des jardins. La compréhension de leur biologie complexe est essentielle pour quiconque souhaite naviguer entre la gestion des ravageurs et la préservation de la biodiversité.

Schéma anatomique simplifié d'une forficule montrant les cerques et les élytres

Identification et biologie des forficules

Le perce-oreille ou forficule est un Dermaptère très commun dans les jardins. Pour l’instant, 1800 espèces ont été répertoriées dans le monde. En France, on rencontre une vingtaine d’espèces dont la plus commune est Forficula auricularia. Les perce-oreilles adultes mesurent de 1 à 2 centimètres de long et la carapace de leur corps est de couleur brune-rousse brillante. Ils possèdent sur leur tête deux antennes et des pièces buccales « broyeuses ». Ils sont munis aussi d’ailes dont ils ne se servent que très rarement.

L’abdomen du perce-oreille est généralement plus sombre que le reste de son corps - autrement dit que sa tête et son thorax. Au bout de leur abdomen, les forficules ont deux cerques en forme de pince dont ils tirent leur nom. Ces cerques sont des armes défensives relativement peu efficaces contre les gros prédateurs mais utiles lors de l’accouplement. La forme de ces cerques permet de distinguer le mâle de la femelle : ils sont très courbés chez le premier et quasiment droits chez les secondes.

Deux espèces de forficules sont observées dans les vergers de fruits à noyau dans le sud-est de la France : Forficula auricularia, la forficule ou perce-oreille européen, et Forficula pubescens. Forficula auricularia est la plus largement répandue en France. Elle se distingue de F. pubescens par sa plus grande taille (longueur du corps sans les cerques : 13-14 mm) et des ailes postérieures bien visibles.

Cycle de vie et comportement nocturne

L'activité des forficules est généralement nocturne. La journée, elles se réfugient dans la litière, sous les pierres, les écorces, les feuilles ou bien les crevasses des troncs. Le perce-oreille, qui est un animal lucifuge - autrement dit qui fuit la lumière -, se plait dans l'obscurité et l'humidité.

La forficule s’accouple pendant la saison chaude. À l'automne, lorsque les premiers froids arrivent, vers le mois d’octobre ou de novembre, les forficules s'isolent pour hiberner bien à l'abri dans le sol. La femelle pond en général une trentaine d’œufs dans un terrier et s’occupe attentivement de ses larves jusqu’à leur quatrième mue. C’est vers le milieu du mois de mai que les œufs éclosent et que de petites larves en émergent. Celles-ci ne deviendront adultes qu’au cours du mois de juillet, après avoir subi quatre mues.

La dispersion des forficules est limitée : c’est un insecte peu mobile, 95 % des individus restant dans un rayon de 30 m. Selon le climat, une à trois périodes de ponte sont observées chez Forficula auricularia, la première entre novembre et janvier, la seconde en mars-avril. Les œufs sont pondus dans le sol dans des terriers, jusqu’à 55 œufs par femelle.

Vidéo explicative sur le cycle biologique et le comportement social des forficules

Un auxiliaire précieux au jardin

Le perce-oreille est un auxiliaire polyphage. Il peut consommer aussi bien des champignons microscopiques que des algues, des lichens ou encore des végétaux supérieurs. Il consomme aussi de petits arthropodes vivants ou morts comme des pucerons, des acariens, des psylles, des œufs de limaces, des larves. À ce titre, il est considéré comme un auxiliaire du jardinier.

Les forficules sont des insectes auxiliaires bien connus dans les vergers de fruits à pépins où ils consomment des pucerons et des psylles. Le perce-oreille est en effet largement répandu dans la nature et on le reconnait aisément à sa carapace brillante et souple de couleur brun roux foncé. Du fait de leur alimentation, les perce-oreilles sont de précieux alliés pour le jardinier puisqu’ils se nourrissent de nombreux petits parasites pour les cultures potagères et fleuries.

La dualité : du bénéfice au ravageur des fruits à noyau

Si le rôle d’auxiliaire est aujourd’hui bien reconnu, les forficules illustrent bien la complexité à gérer les services de régulation biologique en vergers. Forficula auricularia, le perce-oreille européen, est un insecte bénéfique pour les fruits à pépins, mais un ravageur pour les fruits à noyau.

Les dégâts de forficules en fruits à noyau peuvent être très variables en intensité et dans le temps : parfois négligeables, ils peuvent aussi devenir la première source de dégâts sur les fruits mûrs. Les dégâts sont réalisés sur les fruits lorsque leur chair commence à être tendre, avant récolte. Les forficules forment un trou, parfois une petite galerie. Des dégâts sur feuilles et tiges peuvent être observés dans de rares cas. L'EE peut percer des trous peu profonds ou en forme de tunnel dans les fruits à noyau et causer jusqu'à 40 % de dégâts aux fruits.

Il est possible tout de même d’observer des proliférations massives de forficules. Dans ce cas, et si les proies ne sont pas suffisamment abondantes, ils peuvent entraîner des dégâts sur les cultures de fraisiers par exemple.

Stratégies de gestion agronomique

Les pratiques agronomiques, telles que l’utilisation de colle sur les troncs, la tonte et le piégeage de masse, sont les méthodes les plus efficaces pour lutter contre l'EE. Les méthodes décrites peuvent être combinées ou utilisées seules pour réduire les dégâts causés aux fruits.

Application de glu

En agriculture biologique, l’application de glu sur le tronc est actuellement la méthode de protection la plus efficace pour les empêcher d’atteindre les fruits. La glu peut être appliquée sur le tronc avec un pinceau de 5 cm de largeur ; il n’est pas nécessaire de couvrir une zone plus large. La glu peut avoir tendance à couler après application. Le pouvoir collant de la glu diminue dans le temps, il devient souvent insuffisant 3 semaines après application.

Dans les jeunes vergers, la glu peut entraîner des nécroses sur le tronc d’arbres de moins de 3 ans. Évitez d'utiliser de la colle sur les jeunes arbres. Sinon, utilisez un film plastique pour protéger les troncs, mais retirez-le après utilisation pour éviter les infections du tronc.

Gestion de la végétation et du sol

Les tiges des plantes présentes sur le rang peuvent créer des ponts permettant aux forficules d’accéder aux fruits. En cas d’application de glu, la fauche permet réduire ce risque. La tonte est nécessaire pour empêcher l’EE d’atteindre les arbres. Évitez de laisser des tubes ou des tiges vides près des arbres, car ils constituent des abris pour l’EE.

Le travail du sol à l’automne, sur une profondeur supérieure à 5 cm, contribue à réduire les risques de dégâts. La perturbation du sol et une couverture végétale moindre peuvent empêcher la présence d’EE dans la rangée d’arbres.

Piégeage et régulation biologique

L'objectif de cette méthode est de piéger les forficules dans les arbres et de les déplacer en dehors de la parcelle. Des expérimentations ont été réalisées en utilisant des pots de 20 cm de diamètre, remplis avec du papier journal ou de la paille, et suspendus à l’envers dans les arbres avec un fil de fer. Les pièges doivent être vidés régulièrement, sinon ils peuvent avoir l’effet inverse, en favorisant la présence des forficules.

Les poules se nourrissant de forficules, elles peuvent contribuer à réduire les populations de forficules en verger. Une expérimentation a permis de mettre en évidence une réduction significative du nombre de forficules au sol un mois après le passage des poules au verger, mais cela ne s’est pas traduit par une réduction des dégâts sur fruits.

Diagramme illustrant l'efficacité des différentes méthodes de piégeage et barrières physiques

Les forficules dans l'habitat humain : idées reçues

Voir un pince-oreille chez soi peut rapidement inquiéter : signe d’humidité, de saleté ou d’une infestation à venir ? Entre idées reçues et mauvaises interprétations, il est facile de tirer de fausses conclusions. La présence d’un pince-oreille dans une habitation a longtemps alimenté des croyances négatives. Dans la majorité des cas, la présence d’un pince-oreille dans la maison relève simplement du hasard.

Les pince-oreilles sont naturellement attirés par les environnements humides. Une habitation présentant des zones humides comme la salle de bain, la cuisine ou la cave peut facilement les attirer. Ils entrent souvent dans la maison pour trouver un abri calme, sombre et frais. Le perce-oreille ne provoque quasiment aucun dégât dans une habitation. Contrairement à d’autres insectes, il ne s’attaque ni aux meubles, ni aux textiles, ni aux structures de la maison.

Contrairement aux idées reçues, le perce-oreille ne pique pas. Il peut, dans de très rares cas, pincer avec ses pinces s’il se sent menacé, mais cela reste sans gravité. Les allergies liées au pince-oreille sont extrêmement rares.

Prévention et cohabitation domestique

Pour éviter les pince-oreilles dans la maison, il est important de colmater les fissures, joints abîmés et espaces sous les portes. À l’extérieur, les pince-oreilles se cachent sous les feuilles, le bois ou les pots de fleurs. Nettoyer les abords de la maison pour se débarrasser des débris, des feuilles mortes, des amas de bois et autres abris potentiels pour les pince-oreilles est une mesure préventive efficace.

L’humidité est l’un des principaux facteurs attirant les pince-oreilles. Aérer régulièrement les pièces, réparer les fuites d’eau et utiliser un déshumidificateur permet de rendre la maison moins accueillante. Pour éliminer les pince-oreilles, les pièges naturels sont simples et efficaces. Un petit récipient rempli d’huile végétale ou de vinaigre attire ces insectes nocturnes. Certaines odeurs agissent comme répulsif naturel contre les pince-oreilles. La terre de diatomée, les huiles essentielles comme la lavande ou l’eucalyptus, ou encore le vinaigre blanc peuvent être utilisés autour des points d’entrée.

La meilleure façon d’éliminer naturellement les pince-oreilles reste la prévention. Réduire l’humidité, nettoyer les cachettes potentielles et aérer régulièrement la maison rend l’environnement beaucoup moins favorable. Il est donc préférable de faire de ce précieux auxiliaire un allié en le maintenant à l'extérieur, là où son rôle écologique est le plus bénéfique.

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