Les Engrais Verts en Viticulture : Un Levier de Fertilité et de Résilience

L'agriculture moderne, et plus particulièrement la viticulture, est en quête constante d'innovations pour améliorer la qualité des productions tout en minimisant son impact environnemental. Dans cette optique, la pratique des engrais verts, bien que parfois méconnue en France pour cette culture spécifique, gagne du terrain. Définis comme toute plante cultivée dans le but d'augmenter la fertilité du sol sans être récoltée, les engrais verts représentent une approche ancestrale et éprouvée, s'intégrant dans divers systèmes de culture. Cependant, leur mise en œuvre en viticulture requiert une compréhension approfondie des aspects techniques pour en tirer tous les bénéfices attendus.

Champ de vigne avec engrais vert en inter-rang

Amélioration de la Structure et de la Fertilité du Sol

L'action mécanique des racines des engrais verts est un atout majeur pour le sol viticole. Ces racines permettent d'ameublir la terre, s'enfonçant parfois jusqu'à 1,5 mètre de profondeur dans les inter-rangs. Cette action physique contribue à améliorer significativement la pénétration de l'eau et de l'air, deux éléments essentiels à la vie du sol et à la santé de la vigne.

Au-delà de l'amélioration physique, les engrais verts jouent un rôle crucial dans la fertilité minérale. Certaines familles de plantes, comme les Crucifères, ont la capacité d'absorber des éléments minéraux sous une forme insoluble, donc inutilisable directement par la vigne (par exemple, la potasse). Lors de la destruction de l'engrais vert, ces éléments sont restitués au sol sous une forme assimilable, enrichissant ainsi le substrat. De plus, en stockant des éléments nutritifs durant la période hivernale, les engrais verts limitent les phénomènes de lessivage dus aux pluies, préservant ainsi les ressources du sol et prévenant la pollution des nappes phréatiques.

Contribution à la Matière Organique et à la Vie du Sol

L'apport de matière organique est une autre facette essentielle de l'action des engrais verts. Leur croissance, et surtout leur décomposition après enfouissement, stimulent l'activité biologique du sol de manière rapide et intense. Cette vie microbienne accrue est fondamentale pour la transformation de la matière organique, la libération des nutriments et le maintien d'un sol sain et dynamique.

Protection Contre l'Érosion et le Ruissellement

Dans les vignobles, particulièrement ceux implantés sur des pentes, la protection du sol contre l'érosion et le ruissellement est primordiale. Les engrais verts, à l'instar de l'enherbement permanent, offrent une couverture végétale qui protège le sol des intempéries et améliore sa capacité d'infiltration de l'eau. Cela réduit non seulement la perte de terre arable mais contribue également à une meilleure gestion de l'eau dans le profil du sol.

Choix et Implantation des Engrais Verts en Viticulture

Bien que certaines espèces végétales spontanées, comme la moutarde sauvage, puissent parfois jouer le rôle d'engrais verts, l'implantation volontaire nécessite généralement un semis. La culture des engrais verts étant encore relativement peu répandue en viticulture, les semences disponibles sur le marché proviennent souvent de la céréaliculture ou du maraîchage.

Les engrais verts sont classés selon leur aptitude à fournir du carbone, qualifié de "lent" (matières riches en cellulose et lignine, comme les Graminées) ou de "rapide" (sources de sucres facilement dégradables, comme les Légumineuses et les Crucifères). Les Légumineuses présentent l'avantage supplémentaire d'apporter de l'azote, grâce à leur capacité de fixation de l'azote atmosphérique via leurs nodosités racinaires.

Pour optimiser la dégradation de la matière organique et éviter le phénomène de "faim d'azote" (où les micro-organismes, en dégradant la matière organique, consomment l'azote disponible et privent temporairement la vigne), il est fortement recommandé de mélanger différentes espèces d'engrais verts. Un mélange équilibré en carbone lent, carbone rapide et azote assure une libération progressive des nutriments et une bonne gestion de la matière organique.

L'implantation requiert une préparation du sol adéquate pour assurer une bonne levée. Sur une vigne en place, un passage de houe rotative ou de vibroculteur est souvent suffisant pour émietter le sol. Le semis peut être réalisé à la volée ou à l'aide d'un épandeur d'engrais. La période idéale pour le semis se situe durant les vendanges, profitant ainsi des températures clémentes et des pluies de fin d'été ou d'automne. Alternativement, un semis en octobre ou début novembre est possible, en adaptant le choix des espèces aux conditions. Un semis direct est également envisageable, notamment sur un inter-rang déjà enherbé ou sur les résidus d'un couvert précédent, bien que la concurrence des plantes déjà présentes puisse pénaliser la levée et la biomasse du nouveau semis.

Le choix du matériel de semis est varié, allant des semoirs à entraînement mécanique avec disque en mousse pour une distribution respectueuse des mélanges, aux systèmes pneumatiques pour une plus grande précision. Des dispositifs avec trémies séparées existent pour éviter les mélanges hétérogènes.

Schéma des différentes méthodes de destruction d'engrais vert

Destruction des Engrais Verts : Un Acte Technique Déterminant

Le choix du mode de destruction des engrais verts est crucial et doit être aligné avec les objectifs agronomiques recherchés. Le broyage et le fauchage, généralement réalisés au printemps, permettent de détruire les parties aériennes et de les faire sécher sur place. Cette pratique peut cependant augmenter les risques de gel printanier pour la vigne, un paramètre à prendre en compte dans la décision de la date de destruction. Le fauchage est particulièrement intéressant pour les couverts peu développés ou dans une optique de mulchage, permettant d'entretenir le sol sans travail mécanique ou désherbage chimique. Par rapport au broyage, le mulchage ralentit la minéralisation de la matière organique, limite les risques de "faim d'azote" et procure une alimentation plus régulière à la vigne.

Une alternative au broyage et au fauchage est l'utilisation d'un outil comme le rolofaca, qui couche les couverts végétaux au sol et "pince" la sève, stoppant ainsi leur croissance. Contrairement au broyage, la dégradation est plus lente. Cependant, sur des parcelles pentues, cette méthode peut compliquer le passage des tracteurs en raison du risque de glissement.

L'enfouissement du couvert végétal est une option facultative qui permet une libération rapide d'azote, bénéfique pour la campagne en cours. Cette opération doit être réalisée en fonction de l'état d'humidité du couvert et du sol, en évitant impérativement les sols humides. Un enfouissement 1 à 2 jours après fauchage ou broyage assure une décomposition rapide et une minéralisation importante. Laisser sécher le couvert pendant 30 à 60 jours avant enfouissement est également une possibilité.

Coûts et Considérations Économiques

Le coût d'implantation et de destruction des engrais verts peut être estimé à environ 250 €/ha pour un semis automnal sur tous les inter-rangs, incluant la main-d'œuvre, la traction et les semences, selon des estimations réalisées avec le logiciel Viticout® développé par l'IFV Sud-Ouest. La provenance des semences joue un rôle significatif dans la réduction de ces coûts. Des semences fermières ou issues de mélanges autoproduits peuvent considérablement diminuer le budget alloué.

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Réglementation et Financement

L'intégration des engrais verts en viticulture peut être influencée par diverses réglementations, notamment celles liées à la directive nitrates. Les cahiers des charges des appellations d'origine contrôlée (AOC) et indications géographiques protégées (IGP) peuvent également imposer des contraintes ou des recommandations. L'atteinte du label "Hautes Valeurs Environnementales" d'ici 2030 implique une conformité accrue aux exigences de protection des sols, favorisant ainsi l'essor des couverts végétaux.

Pour les viticulteurs souhaitant se former à cette pratique, des dispositifs de financement peuvent prendre en charge, totalement ou partiellement, les frais pédagogiques des formations dédiées à la gestion de la fertilité des sols, à l'identification et à l'utilisation des engrais verts, ainsi qu'à la réalisation de leur propre itinéraire technique.

La Méthode MERCI : Un Outil d'Évaluation Précise

La méthode MERCI (Méthode d’Estimation des Restitutions des Cultures Intermédiaires), développée par Arvalis et les chambres d’agriculture, est un outil précieux pour évaluer la quantité d'éléments fertilisants restitués par les couverts végétaux. Elle estime les apports en azote, phosphore, potassium, magnésium et soufre issus de la biomasse aérienne et racinaire. Les versions récentes de cette méthode intègrent de nouveaux paramétrages, compilant des milliers d'essais pour affiner les calculs. La teneur en matière sèche est désormais évaluée sur différentes durées de développement du couvert, avec des données renforcées pour les destructions tardives.

La teneur en azote des parties aériennes est également affinée, prenant en compte le phénomène de dilution de l'azote observé dans les végétaux au fur et à mesure de leur croissance. De nouvelles espèces ont été intégrées dans les calculs, permettant de suivre l'évolution des pratiques culturales. La méthode MERCI intègre désormais la destruction du couvert par pâturage, avec des équations de calcul différenciant le pourcentage de biomasse consommée par espèce, afin d'évaluer plus précisément l'impact des animaux. Il est observé que le pâturage accélère la minéralisation de l'azote, mais l'exportation réelle par les animaux est négligeable. Ils sont considérés comme des accélérateurs de flux plutôt que des créateurs de fertilité. Le pâturage réduit le stockage de carbone et de matière organique de seulement 15%.

La plateforme MERCI bénéficie de nouvelles fonctionnalités pour améliorer sa précision et sa facilité d'utilisation, notamment des "infos bulles" explicatives, une bibliothèque enrichie et une foire aux questions (FAQ) étoffée, ainsi que des tests de cohérence lors de la saisie des données pour limiter les erreurs.

L'Expérience d'un Vigneron : L'Implantation d'un Engrais Vert

Le témoignage de Robin Euvrard, vigneron, illustre concrètement l'intégration des engrais verts dans une démarche viticole résiliente. Après avoir structuré sa démarche administrative et s'être engagé en agriculture biologique, il a choisi d'implanter un engrais vert comme base essentielle pour un sol vivant. Malgré un sol sec après les vendanges, l'attente des premières pluies a permis une préparation du sol et un semis dans des conditions idéales. Le choix s'est porté sur un mélange de huit espèces, associant graminées, crucifères et légumineuses. Une pluie fine, survenue deux jours après le semis, a favorisé une levée rapide et homogène, assurant une belle couverture hivernale. Cette approche témoigne d'une volonté d'accompagner le cycle naturel de la vigne et du sol, en réduisant les interventions mécaniques et chimiques.

Potentiels et Limites

Les engrais verts présentent un potentiel indéniable pour améliorer la fertilité des sols viticoles, leur structure, et leur résilience face aux aléas climatiques et aux bioagresseurs. Ils contribuent à la biodiversité fonctionnelle, à la qualité de l'eau et de l'air, et à une réduction de l'usage des produits phytosanitaires. Cependant, leur mise en œuvre demande une approche réfléchie, tenant compte des spécificités de chaque terroir, des objectifs du viticulteur, et des contraintes techniques et économiques. L'augmentation du temps de travail et des charges opérationnelles sont des éléments à considérer.

Dans certaines situations, comme en zones sèches, il est impératif de détruire l'engrais vert avant qu'il ne concurrence trop la vigne pour les ressources hydriques. De même, un couvert végétal trop riche en azote et détruit tardivement peut induire une "faim d'azote" préjudiciable.

L'action nématicide de certains engrais verts, comme la tagète des parfumeurs ou certaines crotalaires, peut être un atout pour lutter contre des nématodes spécifiques, mais ne constitue pas une solution miracle pour tous les problèmes parasitaires.

En définitive, l'intégration des engrais verts en viticulture représente une démarche prometteuse, s'inscrivant dans une vision holistique de la gestion du vignoble, visant à renforcer la santé du sol, la qualité du raisin et la durabilité de l'exploitation. Une connaissance approfondie des espèces, des techniques d'implantation et de destruction, ainsi qu'une adaptation aux conditions locales, sont les clés d'une réussite durable.

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