
L'utilisation de désherbants, dont le glyphosate est un composant majeur, est largement répandue à travers le monde. Cependant, ces produits, conçus pour éliminer les "mauvaises herbes", peuvent présenter des risques significatifs pour la santé humaine, notamment en cas de contact accidentel, comme une projection dans les yeux. Comprendre les premiers gestes à adopter, les effets potentiels et les dangers associés à une telle exposition est crucial.
Le glyphosate : une substance active omniprésente mais controversée
Le glyphosate est une substance active présente dans de nombreux herbicides, notamment le Roundup, commercialisé pour la première fois en 1974 par l'entreprise américaine Monsanto. Son succès est lié à sa capacité à réduire le temps de travail et les coûts de production en remplaçant le travail mécanique du sol. Entre 2009 et 2018, les ventes de glyphosate ont augmenté de 50 %, atteignant près de 10 000 tonnes vendues en 2018, bien qu'une baisse de 14 % ait été observée entre 2020 et 2021.
L'Union européenne statue sur les substances autorisées, tandis que les agences nationales délivrent des autorisations pour les produits commerciaux. En France, la loi Labbé interdit les pesticides de synthèse dans les espaces publics depuis 2017 et chez les particuliers depuis 2019. L'autorisation du glyphosate a été une source de débat et de décisions complexes au niveau européen. En 2017, l'UE a autorisé la substance pour cinq ans, se basant sur un rapport de l'Institut fédéral allemand d'évaluation des risques (BfR) qui jugeait le caractère cancérogène du glyphosate « improbable ». Cette autorisation a été prorogée d'un an en décembre 2022, jusqu'au 15 décembre 2023, afin de permettre à l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) de terminer son examen. En juillet 2023, l'EFSA a conclu que « l'évaluation de l'impact du glyphosate sur la santé humaine, la santé animale et l'environnement n'a pas identifié de domaine de préoccupation critique ».

Malgré ces conclusions, le 13 octobre, lors d'un vote à huis clos, les représentants des 27 États membres n'ont pas réussi à s'entendre sur la proposition de la Commission européenne. La majorité qualifiée requise n'ayant pas été atteinte, un nouveau vote a été prévu pour le 16 novembre. Si cette nouvelle tentative n'aboutit pas à une majorité suffisante, la Commission pourra décider seule de prolonger l'autorisation. En octobre, la France s'est prononcée en faveur d'un renouvellement de l'autorisation du glyphosate pour sept ans, arguant d'une « politique de gestion dans laquelle on n'édicte pas d'interdiction sans solution ».
Glyphosate : une toxicité en débat
La question de la toxicité du glyphosate est au cœur de nombreuses controverses. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence intergouvernementale de recherche sur le cancer dépendant de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a déclaré le glyphosate « probablement cancérogène pour l'homme ». Cette déclaration a incité des agences réglementaires du monde entier à évaluer le risque associé.
Cependant, les avis divergent. De la France à la Nouvelle-Zélande, en passant par le Japon et le Canada, les agences nationales et européennes sont quasi unanimes pour considérer le risque cancérogène du glyphosate comme improbable. Le 30 mai 2022, l'Agence européenne des produits chimiques (EChA) a estimé que le glyphosate n'est ni cancérogène, ni mutagène, ni toxique pour la reproduction. Cette position contraste avec celle du CIRC et de l'Inserm.

Un rapport scientifique publié le 30 juin 2021 par l'Institut national de recherche médicale (Inserm), mandaté par le gouvernement français, a réalisé une synthèse des effets sur la santé des pesticides, incluant le glyphosate. Sa conclusion est que « la présomption de lien entre le glyphosate et le LNH [lymphome non hodgkinien, un cancer du système lymphatique] est moyenne ». Cette différence d'avis s'explique par les types d'études considérées : le CIRC et l'Inserm se basent sur des études publiées dans des revues scientifiques et relues par des pairs, tandis que les agences réglementaires fondent leurs avis principalement sur des études non publiées, commandées ou réalisées par les fabricants de pesticides.
L'effet génotoxique du glyphosate, c'est-à-dire sa capacité à endommager l'ADN, est un point central de la controverse, étant un mécanisme majeur dans le développement du cancer. Des scientifiques autrichiens indépendants ayant examiné des études de génotoxicité auparavant secrètes, utilisées par l'EFSA pour renouveler l'autorisation du glyphosate en 2017, ont conclu que « si vous soustrayez les études qui ne sont pas fiables et celles qui sont d'une importance mineure, alors il ne reste rien ».
De plus, une distinction cruciale est faite entre la substance pure (glyphosate) et les produits commerciaux (comme le Roundup). Alors que le CIRC prend en compte les études réalisées sur les produits commercialisés, c'est-à-dire des formulations à base de glyphosate, les agences réglementaires se concentrent généralement sur la substance pure. Les adjuvants, considérés comme neutres par les industriels, sont loin d'être inoffensifs. Combinés dans un même produit, leur effet toxique peut se renforcer, c'est l'« effet cocktail ». Le problème est que ces adjuvants ne sont ni indiqués (secret industriel oblige) ni véritablement évalués. En 2016, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (Anses) a d'ailleurs retiré du marché 132 formulations associant le glyphosate à un coformulant, le POE-Tallowamine, en raison de « risques inacceptables, notamment pour la santé humaine ».
Effets sur la santé et pathologies associées
Les pesticides, y compris le glyphosate, sont conçus pour tuer les « organismes nuisibles », mais peuvent également avoir des effets néfastes sur la santé des humains. Les pesticides touchent plus fréquemment les systèmes de notre organisme qui contrôlent les nerfs et les muscles (le système nerveux central ou SNC).
Effets des pesticides sur la biodiversité, la santé animale et la santé humaine
Cancers et liens avec le glyphosate
Le lymphome non hodgkinien (LNH) est un type de cancer du système immunitaire particulièrement associé au glyphosate. La dernière expertise de l'Inserm a fait évoluer sa position depuis 2013, la présomption de lien entre glyphosate et LNH passant de « faible » à « moyenne ». Cette évolution est basée sur des données existantes, bien que leur précision soit encore insuffisante, notamment concernant les quantités réellement utilisées par les agriculteurs. De nouveaux liens avec d'autres types de cancers, comme les myélomes multiples et les leucémies, ont également été mis en avant dans la dernière expertise de l'Inserm, alors qu'ils n'étaient pas visibles en 2013 par manque d'études.
Autres pathologies et perturbateurs endocriniens
Outre les cancers, « les pesticides ne provoquent pas que des cancers, mais toute une série de pathologies ». Le glyphosate est suspecté d'être un perturbateur endocrinien, c'est-à-dire une substance qui dérègle l'activité hormonale et provoque des effets néfastes sur la santé humaine, comme des troubles de la reproduction. L'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a conclu que « le glyphosate n'a pas de propriétés de perturbation endocrinienne sur la base des informations disponibles ». Cependant, une étude réalisée sur des rats a montré que même à des doses considérées comme sûres dans l'alimentation, l'herbicide à base de glyphosate induit des effets endocriniens et perturbe le développement.
Exposition généralisée
Le glyphosate est présent partout : eau, air, alimentation. Plus de 40 % des femmes enceintes en Bretagne ont du glyphosate dans les urines, à une concentration moyenne de 0,2 microgramme/litre, soit le double de la concentration autorisée dans l'eau potable. L'alimentation est une des premières sources d'exposition pour la population générale. Les limites légales de glyphosate dans les aliments sont 20 à 30 fois supérieures à celles autorisées dans l'eau potable, ce qui rend rare le dépassement de ces seuils. Cependant, le taux résiduel autorisé a été multiplié par 200 pour le soja en 1997 et par 100 pour les lentilles en 2012, passant de 0,1 mg/kg à 10 mg/kg, ce qui est deux fois supérieur à la norme internationale.
La question n'est pas seulement le risque lié aux résidus de glyphosate seul, mais plutôt le risque combiné lorsque l'on consomme quotidiennement des produits contenant de nombreux pesticides. Une étude a exposé des rats à six pesticides, chacun à des doses inférieures à la Dose Journalière Admissible (DJA). Le double effet cocktail est à prendre en compte : le glyphosate agit en synergie avec des coformulants et avec les résidus d'autres pesticides.
Intoxication aiguë et effets sur l'environnement
Des douleurs gastro-intestinales, des vomissements, un engorgement des poumons, une pneumonie, une perte de conscience, et la destruction des globules rouges sont quelques-uns des symptômes de l'intoxication aiguë au Roundup après une ingestion accidentelle. Au Japon, une vague de suicides et de tentatives de suicide dans les années 80 a permis de fixer la dose létale à un peu moins de 20 grammes.
Des travailleurs ayant manipulé, chargé ou appliqué du glyphosate se sont plaints d'irritations oculaires et cutanées. Le bureau de contrôle des pesticides de l'Agence de protection de l'environnement des États-Unis (EPA) a enregistré 109 incidents liés au glyphosate entre 1966 et octobre 1980. En 1993, une étude de l'École de santé publique de l'Université de Californie, à Berkeley, a établi que le glyphosate était la première cause de maladie liée aux pesticides chez les jardiniers en Californie, et la troisième chez les ouvriers agricoles. La littérature scientifique de 1996 a cité des cas d'atteinte des poumons, de palpitations, de nausées, de problèmes de stérilité, d'aberrations chromosomiques et de nombreux autres effets de l'exposition au Roundup.
Le glyphosate est également toxique pour l'environnement. Il est cent fois plus toxique pour les poissons que pour les êtres humains, et toxique pour les vers de terre, les bactéries du sol et les mycorhizes. Des chercheurs ont mesuré ses effets physiologiques, directs, sur la faune et les poissons, et indirects, par la défoliation de forêts.
Que faire en cas de projection de désherbant pur dans les yeux ?
Les projections accidentelles de substances chimiques dans les yeux sont rares, mais souvent redoutables. La gravité dépend de la nature du produit, de sa concentration, de sa température et du temps de contact.

Gestes immédiats et primordiaux
Le geste le plus approprié en cas de projection de désherbant pur dans l'œil est de rincer abondamment l'œil touché avec de l'eau claire tiède ou froide. Il est impératif d'éviter l'eau chaude. Ce rinçage doit être effectué aussi longtemps que possible, idéalement pendant au moins 15 à 20 minutes, voire 30 minutes ou plus si le pesticide est un liquide corrosif, en suivant les conseils de la fiche de données de sécurité. Il s'agit de faire couler un filet d'eau en maintenant la tête penchée et la paupière grande ouverte. Au besoin, n'hésitez pas à mettre la tête sous un robinet ou sous une pomme de douche.
À éviter absolument :
- Porter la main à l'œil et le frotter.
- Utiliser du coton-ouate, une compresse ou un linge stérile.
- Rincer l'œil avec une solution physiologique, un bain oculaire, une solution pour lentilles ou un collyre, à moins que le personnel médical ne le demande expressément.
- Si une lentille de contact est présente, NE PAS retarder le rinçage ou tenter de la retirer. Rincer abondamment, la lentille pourra être retirée après quelques minutes de rinçage continu.
Consultation médicale urgente
L'avis d'un ophtalmologue (urgences) est indispensable après tout contact chimique avec l'œil. Il est crucial d'appeler le 911 ou le centre antipoison de la région. Si possible, avoir l'étiquette du pesticide à portée de main pour fournir le nom du produit, la matière active et le numéro d'homologation.
Protection et prévention
Il est important de se protéger en portant un équipement et des vêtements de protection individuelle au moment d'administrer les premiers soins. Par exemple, porter des gants de protection contre les produits chimiques lorsque vous donnez les premiers soins à la victime d'un pesticide qui peut être absorbé par la peau.
Symptômes d'exposition aux pesticides et conduite à tenir
Les effets néfastes sur la santé dus à l'exposition à un pesticide peuvent se faire sentir immédiatement, apparaître plusieurs heures après l'exposition, ou se manifester après plusieurs années, comme le cancer. Certains symptômes cessent dès la fin de l'exposition, d'autres peuvent prendre un certain temps à disparaître.

Symptômes généraux d'intoxication
- Intoxication légère : Irritation des voies nasales, de la gorge, des yeux ou de la peau, maux de tête, étourdissements, perte d'appétit, soif, nausées, diarrhée, transpiration, faiblesse ou fatigue, agitation, nervosité, humeur changeante, insomnie.
- Intoxication modérée : (En plus des symptômes légers) Vomissements, salivation excessive, toux, sensation de constriction au niveau de la gorge et du thorax, crampes abdominales, vision trouble, pouls rapide, transpiration excessive, grande faiblesse, tremblement, incoordination motrice, confusion.
- Intoxication grave : (En plus des symptômes légers et modérés) Incapacité de respirer, sécrétions abondantes (mucus) dans les voies respiratoires, rétrécissement des pupilles (micropupilles), brûlures chimiques sur la peau, augmentation du rythme respiratoire, perte de réflexes, secousses musculaires irrépressibles, perte de conscience, mort.
Voies d'exposition
Les pesticides peuvent entrer dans l'organisme par différentes voies :
- Absorption cutanée : La voie d'exposition aux pesticides la plus courante dans la plupart des situations de travail. L'absorption se poursuit tant que le pesticide reste en contact avec la peau. Une personne peut être exposée à un éclaboussement ou à un nuage de particules lors du mélange, du chargement ou de l'application d'un pesticide.
- Projection dans les yeux : Les pesticides peuvent aussi être absorbés par les yeux et les endommager directement.
- Inhalation : Peut se produire lorsqu'on travaille près de poudres, de gouttelettes en suspension dans l'air (brouillards) ou de vapeurs. L'application d'un pesticide à l'aide d'un équipement à haute pression, à très faible volume ou de type brumisateur peut augmenter le risque.
- Ingestion (par la bouche) : La voie d'exposition la moins courante, mais qui entraîne les intoxications les plus graves. Il existe de nombreux rapports sur des personnes ayant bu accidentellement un pesticide versé dans une bouteille non étiquetée ou un contenant à boire.
Mesures de premiers secours générales
Le traitement immédiat d'une personne intoxiquée par un pesticide peut faire la différence en ce qui concerne son rétablissement.
- éloigner les personnes de la source d'exposition. Utiliser un appareil respiratoire s'il est dangereux de pénétrer dans la zone pour effectuer le sauvetage, ou attendre l'arrivée des secours.
- En cas d'ingestion : Ne pas faire vomir la victime à moins que le personnel médical ne le demande expressément. Si le travailleur a des haut-le-cœur ou vomit, le placer en position latérale de sécurité pour réduire le risque que les vomissures pénètrent dans les poumons.
- En cas de contact cutané : Enlever les vêtements contaminés et rincer la peau à l'eau pendant 15 à 20 minutes ou laver la peau et les cheveux avec un savon non abrasif et de l'eau pendant 15 à 20 minutes. Nettoyer également sous les ongles des doigts ou des orteils. Ne pas réutiliser les vêtements contaminés avant de les laver.
- Si la victime ne respire pas : Lui donner la respiration artificielle, en pensant à se protéger car de nombreux pesticides peuvent être absorbés par la peau, y compris par les lèvres et la bouche.
- Surveiller l'état de la victime : Demeurer avec elle, la garder au repos, au chaud et dans les conditions les plus confortables possibles.
Prévention des risques
- Formation : Une planification et une formation appropriées sont très importantes. Une formation en premiers soins doit inclure des informations spécifiques sur les pesticides utilisés sur le lieu de travail. Il est essentiel que les travailleurs apprennent à reconnaître les symptômes d'une surexposition.
- Consultation de la fiche de données de sécurité : Avant d'utiliser un produit antiparasitaire, consulter sa fiche de données de sécurité ou les renseignements techniques applicables.
- Antidotes : Pour certains pesticides, il existe des antidotes. S'assurer que le personnel de l'hôpital local ou de l'établissement de soins de santé garde l'antidote en réserve et sait comment l'utiliser.
- Équipement de premiers soins : Mettre à la disposition du personnel de l'équipement de premiers soins tel qu'une douche et un poste de rinçage oculaire (ou utiliser un boyau ou un robinet si nécessaire), une trousse de premiers soins, du savon et de l'eau.
- Bilan de santé régulier : Les opérateurs certifiés pour l'application de pesticides ou les personnes qui utilisent des pesticides dans le cadre de leur travail sont recommandés d'obtenir un bilan de santé régulièrement et d'informer leur médecin des pesticides qu'ils utilisent ou auxquels ils sont exposés.
- Minimiser l'exposition : Il est préférable de recourir le moins possible aux pesticides (de ne pas les utiliser du tout) ou d'utiliser une substance moins toxique. Santé Canada recommande d'acheter des pesticides portant un numéro d'homologation sur leur étiquette.
- Alimentation : Bien laver les fruits et les légumes avant de les consommer afin de réduire la quantité de pesticides pouvant se trouver sur leur surface. Manger une bonne diversité de fruits et légumes. Les bienfaits de la consommation de fruits et légumes sont beaucoup plus importants que les risques associés aux faibles quantités de résidus de pesticides qu'ils pourraient contenir.
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