En 1972, un grand échalas à lunettes débarque de Belgique avec sa guitare en bandoulière. Il ressemble un peu au Grand Duduche de Cabu et entend percer dans le milieu folk. Il a pour lui un jeu de guitare agile et un accent flamand inimitable. C’est Paris qui le recueille et le Petit Conservatoire de Mireille qui le repère. Ce premier disque gravé fin 1973 pour Polydor est un peu le disque de la dernière chance avant un retour programmé à Bruxelles. Curieux paradoxe qui va le lancer. Avec « Sacré Géranium » Annegarn fait une entrée fracassante dans la chanson française, balançant des comptines surréalistes d’un air faussement innocent. Il ne ressemble à nul autre.

Les racines d'un artiste inclassable
Dick Annegarn est né aux Pays-Bas, mais sa jeunesse s'est déroulée pour l'essentiel à Bruxelles : il y a vécu près de quinze années, de 1958 à 1970, et y a fréquenté l'école européenne ; il sera fait « citoyen d'honneur » de la ville en 2005. Né aux Pays Bas, il passe la majeure partie de son enfance à Bruxelles, où il tombe amoureux de la langue française. Dès ses premières chansons, il préfère l’employer, au détriment de sa langue maternelle et de l’Anglais, dans lequel s’expriment pourtant ses musiciens favoris. Dick Annegarn est en effet un « fou du folk », convaincu, qui a appris la guitare tout seul, en écoutant Woody Guthrie ou Big Bill Bronzy. Abandonnant ses études d’agronomie, il émigre vers la France aux débuts des années 70. Après une expérience en communauté hippie, il parvient rapidement à se faire connaître, mais est vite écœuré par le snobisme et la superficialité des milieux culturels parisiens.
L'architecture de l'album Sacré Géranium
La chanson « Sacré Géranium » ouvre le bal et installe le quiproquo du babos de service. Le garçon avait 20 piges et racontait sa vie à coup de métaphores pas si niaises : « L’Institutrice » qui se suicide, la déclaration d’amour à « Bruxelles » (ou un amant ?), le « Bébé éléphant » égaré dans la nature (l’auteur lui-même ?), « Le grand dîner » sans convives, et « Ubu », le despote grotesque (allégorie du roi des Belges ?). Annegarn s’y révèle un virtuose de la guitare et du verbe, variant les registres à l’envi. La ballade écolo-folk « Sacré Géranium » côtoie l’introspection orientale de « La Transformation » ou la comptine dadaïste « Ubu », en hommage à Alfred Jarry. Quant à « Bruxelles », ballade recueillie pour piano et violons, est peut-être une des plus belles pour célébrer la beauté de cette capitale du Nord. Toutes ces chansons (et « Bébé Eléphant »… et « Volets Fermés »… et « L’Institutrice »…) comptent parmi les plus universelles qu’il écrira au cours de sa carrière.

La trajectoire d'un « fou du folk »
Succès donc et début d’un malentendu : Tournées, promo, simagrées… Comment résister au rouleau compresseur médiatique sans excentricité ou causticité ? Le jeune Annegarn jouera le jeu pendant 3 ans le temps de graver d’autres chansons depuis panthéonisées. Puis il crachera dans la soupe délibérément, préférant reprendre le maquis. Suicide artistique ou véritable acte de naissance ? Baroudeur solitaire et inclassable, Dick Annegarn fait partie de ces personnalités qui font l’unanimité sans jamais s’être intégrées à la moindre scène, à la moindre coterie. Souvent drôle et sombre à la fois, son univers unique s’apparente à une rencontre entre des traditions poétiques qui ne s'endaient guère à être présentées. C’est le seul, alors qu’il a eu la célébrité en main, qui pendant toute sa carrière s’est volontairement éloigné de la lumière aveuglante des spotlights. C’est le seul « éléphant » qui a traversé le magasin de porcelaine du show-biz sans s’y arrêter.
L'influence durable et les résonances contemporaines
En 1974 j'entrais dans une nouvelle vie, entouré de nouvelles relations et d'influences. C'est au contact quasi permanent de Maxime Le Forestier que j'ai découvert le premier album de Dick Annegarn. Le souvenir évoqué par Laurent, passant du punk aux disques de ses parents, y compris celui de Dick Annegarn, illustre comment une œuvre peut traverser les générations et les modes. Le disque de Dick Annegarn, malgré l'attrait pour des genres plus « rebelles », a conservé une place dans sa discothèque, notamment pour ses compositions folks et la tristesse mélancolique de la chanson sur l'institutrice. Ce retour nostalgique au vinyle, avec le craquement caractéristique du diamant sur le sillon, renforce l'idée d'une connexion intemporelle avec la musique.
Évolutions discographiques et itinérance
Ce n'est qu'en novembre 1997, avec l'album Approche-toi, qu'il reparaît sur le devant de la scène. Il a intégré la maison de disques Tôt ou tard, qui publiera ses albums jusqu'à 2014 avec la sortie de Vélo Va. Sur le même label paraît en 2018 12 villes 12 chansons dans lequel il réenregistre douze chansons de son répertoire accompagné par un grand orchestre. À la même occasion paraît chez Warner une compilation en 3 CD de titres de la quasi-totalité de sa discographie, de ses débuts en 1974 jusqu'à son départ de Tôt ou tard en 2014. Aujourd'hui, Annegarn réside dans un village du Sud-Ouest de la France, Laffite-Toupière, où il organise chaque année le Festival du Verbe.

Métissage culturel et résistance artistique
Hollandais, devenu gascon d'adoption, le chanteur et compositeur Dick Annegarn, signe son vingt-deuxième album Twist (Musique Sauvage) près de 40 ans après son premier album Sacré Géranium. Joueur de blues et de la poésie, il nous explique sa définition du twist et sa notion de résistance. Itinérant depuis toujours et particulièrement au Maroc, il partage ce goût du voyage avec Hajar Chokairi et Oumayma Ajarrai, fondatrices du site On Orient. « Le Maroc et les marocains m'ont donné envie de vivre et de faire de la musique », confie-t-il, soulignant la force de cet itinéraire musical et du « twist » des cultures. La scène musicale française, riche et protéiforme, a toujours su accueillir et métisser les influences pour créer des œuvres uniques, et Dick Annegarn demeure, par son parcours néerlandais et belge, l'incarnation même de cette ouverture. La reconnaissance de son travail, symbolisée par le titre de « docteur honoris causa » de l'université de Liège, souligne la profondeur et la singularité de son apport.