Le paysage éditorial français, loin des grands circuits de distribution, abrite des pépites de papier, des objets conçus avec une minutie artisanale et une liberté de ton absolue. Au cœur de cette galaxie se trouve une constellation de publications traitant du vélo non pas comme un simple outil de déplacement, mais comme un vecteur d'émancipation radicale. Parmi ces initiatives, le fanzine Chasse-Goupille occupe une place singulière. Bien que le nom Docteur Pelouse 1868 convoque une imagerie mystérieuse et quasi historique, c'est bien à travers la réalité concrète et vibrante de ce collectif que l'on comprend l'importance de ce support. Chasse-Goupille est un fanzine bordelais (malgré lui, les auteurices sont de partout !) et une vaste entreprise de propagande vélocipédique (comme le fantastique fanzine angevin Tord-Boyau avant lui et Contre-Ecrou le brûlot briochin plus tard).

Une genèse collective et une indépendance farouche
Depuis novembre 2011, ce projet est porté par un collectif qui refuse les étiquettes partisanes. Chasse-Goupille n'est l'organe d'aucun parti ni d'aucune association. Cette neutralité institutionnelle est le moteur de sa liberté éditoriale. Le fanzine a su traverser les années pour atteindre aujourd'hui le cap des 18 numéros, témoignant d'une résilience rare dans le monde de l'édition alternative. La structure est horizontale, ouverte à toutes les contributions, ce qui explique pourquoi les auteurices sont éparpillé-es géographiquement, dépassant largement les frontières de Bordeaux.
Le travail de création est une mosaïque. Pour le numéro 3, des noms comme Alicia, B., François 88, Guillaume, Mt., et Prof se sont rassemblés. Le numéro 4 a été porté par Prof, suivi par Mt. et Prof pour le numéro 5. Cette dynamique de groupe s'est intensifiée avec le temps : le numéro 6 a vu la participation d'Anonyme, Bernardo et Tornado, B., Guillaume, Mt., Claire, don Thomas, Hara Kiri, et prof. Cette liste, loin d'être exhaustive, se prolonge dans le numéro 7 avec l'ajout de J. Edison, Lena, Posada et Prof. J.A. Cette diversité de signatures, incluant des collaborations marquantes comme celle de Richard et Marco pour le numéro 12, ou plus récemment Gra, Myriam (de la revue Le Citron), Paulette, Biciman, et Nardo pour le numéro 20, démontre que le fanzine est un terrain d'expérimentation constante.
La bicyclette comme philosophie de vie
Le thème principal, et unique, est l'émancipation par, pour, et avec la bicyclette. La philosophie qui sous-tend chaque page est résumée par cette maxime : « La bicyclette est un bon véhicule pour parler de la vie et la vie une bonne occasion pour parler de bicyclette ». Cette approche dépasse la technique pure ou le sport pour s'ancrer dans une réflexion sociale et politique. Le vélo devient une lunette à travers laquelle on observe les dynamiques de pouvoir, les rapports humains et les besoins de liberté.

Les références sont nombreuses et témoignent d'une culture politique exigeante. On y retrouve l'influence d'Ivan Illich, notamment son ouvrage Énergie et équité (1973), qui reste une pierre angulaire de la critique technologique. Le fanzine se nourrit également de littérature et de récits de vie, citant des auteurs comme bell hooks avec Ne suis-je pas une femme ?, ou encore les écrits d'Edouard Louis sur la classe sociale et la violence. Cette hybridation entre réflexion théorique et pratique du vélo est ce qui donne à Chasse-Goupille sa pertinence. Le projet Lino 1, Moquette 0, une compilation de linogravures « vélorutionnaires », illustre bien cette volonté de mêler art graphique et engagement politique.
Une économie de la débrouille et du partage
La diffusion de Chasse-Goupille est une leçon d'économie solidaire. Le fanzine est généralement vendu à prix libre (2 euros dans les commerces). Cette notion de prix libre est fondamentale : il est à prix libre car il n'a pas de prix. Cette démarche remet en cause la valeur marchande du contenu culturel. Le coût de fabrication avoisine souvent les 1 euro, sauf pour le numéro 15 qui, par son volume de pages, a nécessité un investissement plus important.
L'argent récolté ne sert pas à enrichir les auteurs, mais à alimenter un cycle vertueux : imprimer de nouveaux numéros, payer les frais de fabrication, et assurer la pérennité du projet. Le collectif veille également à faire connaître le fanzine en offrant des exemplaires à des fanzinothèques, des bibliothèques, des journaux, des ateliers, des kiosques, et des squats. Il est même possible de trouver des numéros dans les salles d'attente des médecins et des dentistes, une manière insolite et efficace de diffuser des idées en dehors des circuits militants habituels.
Ils fabriquent des vélos cargo à partir de cadres recyclés - Le Peuple du Vélo EP01
Enfin, le prix libre permet de financer les frais de déplacements pour les festivals, l'achat de matériel d'art plastique, les boissons pour les contributeur-ices, et les frais d'envoi. C'est une économie circulaire où chaque centime est réinvesti dans la communauté. Le fanzine est un objet vivant : il est écrit, imaginé, dessiné, tapé à la machine, photocopié, agrafé et vendu sous le manteau, comme le soulignaient les ami-es du Samovar à propos du numéro 11. Cette dimension physique, le « bonheur à pédales » propulsé par une équipe aérodynamique, est ce qui rend l'objet si précieux aux yeux de ses lecteurs.
L'esthétique de l'engagement
Au-delà du texte, la forme est essentielle. Les dessins sont géniaux, apportant une respiration visuelle aux réflexions théoriques. Le coloriage, les linogravures et le soin apporté à la typographie font de chaque numéro une œuvre graphique à part entière. Le fanzine s'inscrit dans une tradition de la presse dissidente où l'esthétique est indissociable du message. La référence à Raoul Taburin de Sempé (1949) ou à l'humour incisif de CQFD (mensuel de critiques et d'expérimentations sociales) montre que Chasse-Goupille se situe dans une filiation intellectuelle qui valorise autant la forme que le fond.
Le collectif encourage d'ailleurs une appropriation totale de son travail : toutes celles et ceux qui le veulent peuvent photocopier et diffuser Chasse-Goupille. Cette politique de copyleft spontanée garantit que les idées circulent plus vite que les objets eux-mêmes. Le fanzine devient alors un outil de transmission, un manuel de survie poétique et politique qui attend d'être lu, partagé, critiqué ou transformé.

La reconnaissance est discrète mais réelle, comme en témoigne le mot d'une copine écrivaine qualifiant le travail de « excellent », ou les soutiens ponctuels de journaux comme CQFD. Le fanzine ne cherche pas la gloire, mais la rencontre. Il est une invitation à ralentir, à observer le monde depuis la selle d'un vélo, et à comprendre que chaque coup de pédale est un acte politique. En refusant la logique du profit et en plaçant l'humain et la machine au centre de ses préoccupations, Chasse-Goupille continue de tracer sa route, numéro après numéro, prouvant que le fanzine reste un média indispensable pour la pensée libre.