
Le long-métrage documentaire intitulé « Des figues en avril », réalisé par Nadir Dendoune, journaliste de formation et écrivain, offre aux spectateurs·trices une immersion profonde dans le quotidien de sa mère, Messaouda Dendoune, âgée de quatre-vingt-deux ans. Ce film, d’une durée d’environ une heure, se présente comme un portrait à la fois drôle et bouleversant, capturant l'essence d'une femme forte et résiliente, à travers des scènes entre ménage et confessions. Il ne se passe pas un seul instant sans que l’on ne soit ébloui par la douceur et la bienveillance émanant de cette femme, toujours souriante et enjouée lorsqu’elle nous conte ses anecdotes. C’est un immense privilège que d’être les témoins de ces confidences, qui font écho aux autres témoignages des héroïnes de nos familles.
Messaouda Dendoune : Une sagesse incarnée et un quotidien touchant
Messaouda Dendoune, cette femme de 82 ans, est présentée dans son deux pièces de l’Île-Saint-Denis, en région parisienne. Née en Kabylie, elle a rejoint son mari avec ses premiers enfants, donnant naissance aux suivants en France. Le documentaire la montre dans son quotidien, faisant le café du matin dans sa cafetière italienne, passant la serpillère dans son appartement devenu trop grand, ou encore devant ses jeux télévisés, priant pour des candidats qu’elle ne connaît pas. Malgré son âge et la mélancolie, elle s’applique aux tâches ménagères, rythmées par la présence de l’émission « Les douze coups de midi » à la télévision, remerciée au générique. Sa personnalité attachante, malicieuse, déterminée et passionnée est mise en lumière tout au long du film.
Tout au long du film, Messaouda se montre pleine d’attention envers son fils, lui proposant par exemple très souvent à manger. Nadir Dendoune est aujourd’hui âgé de plus de quarante ans, mais sa mère ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour lui. Le film nous renvoie à la vie de nos parents exilés qui par pudeur ne nous dévoilent pas l'ampleur des sentiments qui les habitent. Une scène particulièrement marquante est celle au cours de laquelle ses autres enfants et ses petits-enfants lui rendent visite. Ravie de leur présence, Messaouda leur a concocté de nombreux plats. Elle s’empresse ensuite de tout ranger seule, une fois tout le monde reparti. Cela peut sembler banal, mais rappelle en réalité à quel point nos mères se soucient de notre confort. Dans la salle, nous sommes d’ailleurs nombreux·ses, toutes origines confondues, à percevoir Messaouda Dendoune comme notre propre mère ou grand-mère. Ce film est un hommage à nos mères, nos tantes, nos grand-mères, à nos voisines, à leurs amies et à toutes ces femmes fortes de l’ombre, qui sont parvenues à nous élever avec très peu de moyens, mais beaucoup d’amour.

Entre humour et philosophie : les « punchlines » de Messaouda
Messaouda Dendoune possède une capacité étonnante à allier humour et sagesse, avec une grande répartie. Le spectateur est invité à découvrir ses phrases inoubliables. Ce que l'on peut affirmer, c’est que nos parents, même s'ils n'ont pas beaucoup étudié, peuvent être sacrément doué·e·s dans cet art. Elle fait preuve de plus de sagesse que les plus grands savants, elle qui ne sait ni lire ni écrire, mais qui regrette la dureté du monde, la précipitation avec laquelle les gens vivent de nos jours. Elle prie devant sa télé pour que les pauvres et les étudiants puissent gagner un peu d’argent dans son émission de jeux favorite.
Ce film rend fabuleusement compte de ces paradoxes qui constituent nos vies, nous faisant passer des rires aux larmes. Si l’émotion affleure très souvent, Messaouda ne manque pas de sens de l’humour. Elle se raconte avec pudeur, et entre les mots, s’entendent les difficultés de la mère de famille nombreuse qui doit en permanence compter, mais aussi la fierté de sa condition. « On est des paysans, pas des bourgeois », s’exclame celle qui, enfant, a gardé les chèvres.
L'ombre de l'absent : solitude et maladie
Le film dessine le portrait de Messaouda qui apprend à vivre seule depuis que son mari Mohand, atteint de la maladie d’Alzheimer, a été placé en maison médicalisée. Messaouda est très attachée à son époux, qu’elle définit à plusieurs reprises comme « son homme », celui qu’elle n’abandonnera jamais. Elle accorde aussi une grande importance à sa culture kabyle, et plus généralement maghrébine, dans laquelle il semble inconcevable que les personnes âgées finissent leur vie en maison de retraite, plutôt qu’auprès de leur famille. Son mari est pourtant contraint de résider dans un tel établissement, en raison de sa maladie. Nous ressentons la douleur que fait naître cette décision, même si Messaouda réussit à trouver un compromis : « Pas un jour ne passe sans que je ne lui rende visite », confie-t-elle.

Elle lui rend visite tous les jours car, dit-elle, elle ne peut pas se passer de « son homme » et ne lui dira jamais qu’il n’est plus à la maison. Cette situation crée un huis-clos et une intimité, où les séquences sont longues et le rythme lent, à l’image de sa vie. Le cinéaste explique dans le dossier de presse : « Après que mon papa eut été placé dans un Ephad (maison médicalisée), j’ai senti que ma mère, en plus d’être triste de voir partir celui avec qui elle avait vécu 63 ans, avait aussi besoin de parler. Elle me disait des choses qu’elle n’avait jamais dites auparavant. Des choses très profondes. Sur elle, sur nous, sur l’exil, la vieillesse, la solitude, la maladie… Stéphanie, celle qui a monté le film, a fini de me convaincre qu’il fallait mettre à l’écran ce témoignage rare. Et je ne l’en remercierai jamais assez. »
Multiculturalisme et transmission : un pont entre deux mondes
Nous avons tendance à l’oublier, mais les enfants d’immigré·e·s peuvent être culturellement assez différents de leurs parents. Le multiculturalisme est omniprésent au sein même de nos familles, et ce film l’illustre parfaitement. Lorsque Messaouda s’exprime en kabyle, elle demande souvent à son fils s’il la comprend. Nadir Dendoune explique que son film n’est absolument pas un film sur les Maghrébins, mais un discours universel. Maman est Algérienne, « une kabyle des montagnes », comme elle aime se définir elle-même, mais son discours est universel.

Le réalisateur, Nadir Dendoune, à la triple nationalité (algérienne, française et australienne), a souhaité, en la filmant chez elle, dans son quotidien, sans créer de "séquences", que les gens puissent s’attacher à elle et s’identifier aussi à sa mère. Ce qui est très intéressant avec ce film, réalisé à partir d’une dizaine d’heures de rushes et monté par Stéphanie Molez, c’est qu’il nous présente bien sûr Messaouda Dendoune, « Kabyle des montagnes », mais elle devient vite universelle. C’est la maman mythique, la mère nourricière, celle qui nous berce et nous donne la force de vivre.
Le parcours singulier de Nadir Dendoune, réalisateur du documentaire
Nadir Dendoune, né le 7 octobre 1972 à Saint-Denis, est un journaliste indépendant et écrivain. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont « Journal de guerre d’un pacifiste », « Lettre ouverte à un fils d’immigré », « Un tocard sur le toit du monde » et « Nos rêves de Pauvres » (2017). Son parcours est marqué par des expériences diverses et audacieuses. En 1993, il quitte la Seine-Saint-Denis pour s’installer en Australie, d’où il repart en 2001 pour faire un tour du monde à vélo pour la Croix Rouge. En 2003, il se retrouve à Bagdad, en pleine guerre du Golfe, afin de protéger avec d’autres "boucliers humains" une usine de traitement d’eau. Le 25 mai 2008, il atteint le sommet de l’Everest, devenant ainsi le premier Franco-Algérien à atteindre le toit du monde, une expérience qu’il raconte dans « Un tocard sur le toit du monde », paru en 2010. En janvier 2017, le film « L’Ascension », tiré de cette expérience, sort sur les écrans.

Son film « Des figues en avril » est un message d’amour très simple et puissant à la fois. Le cinéaste confie : « Ma mère, je la filme avec mon téléphone depuis plusieurs années : elle a l’habitude. Je crois que ce film lui fait du bien. Après les quelques projections de ce documentaire, les gens sont venus lui ont dit merci. » Ce documentaire tendre, mais jamais mièvre, fait parler une de celles qu’on n’entend jamais : les femmes immigrées âgées. Il dresse le portrait d’une femme forte à des kilomètres de la caricature de la mère de famille nombreuse, illettrée, musulmane et donc soumise. Elle, elle dit sa fierté vis-à-vis de son mari qui par son dur travail faisait vivre la famille, mais elle rajoute « il était fier de moi aussi ».
L'universalité du message : au-delà des origines
Le film « Des figues en avril » commence par un magnifique plan sur la mère du réalisateur qui feuillette des photos. Elle se met alors à parler de son voyage en Australie où elle avait pu manger ses fruits préférés, les figues de Barbarie, en avril vu le décalage saisonnier. Ainsi commence ce portrait d’une mère, Messaouda Dendoune, celle du jeune réalisateur et qu’il filme souvent avec son téléphone portable lorsqu’il vient prendre le café avec elle le matin.

Ce documentaire, d’une grande sobriété et d’une grande sincérité, est un film à caractère intime qui dessine le portrait de Messaouda Dendoune, algérienne de 81 ans, arrivée en France il y a 60 ans, et résidant depuis 1968 à la cité Maurice Thorez de l'Île-Saint-Denis. Il est particulièrement intéressant car, s'il était vu par le plus grand nombre, il permettrait d'avancer, de comprendre bien des choses sur ce qu'on entend par "intégration", loin des clichés et des rancœurs accumulées. Chaque spectateur pourra retrouver un peu de sa propre maman dans ce portrait magnifique, bien mis en images, tendre et digne. Le film bouleverse de nombreux spectateurs dont les familles sont originaires du Maghreb, tant il est un hommage à leurs propres mères ou grand-mères, mais sa portée est universelle. Messaouda est une femme digne, qui conserve sa droiture et son intégrité. Sa naïveté presque enfantine est bouleversante, elle est belle, elle est universelle, elle aime tout le monde.
Le Réseau Culturel Franco-Berbère organise d’ailleurs des projections du film, parfois suivies d’un échange avec le réalisateur Nadir Dendoune, présent aux côtés de sa mère. Cette complicité entre le réalisateur et sa mère, alliée à beaucoup de pudeur, est l'une des raisons principales d'aller voir « Des figues en avril ». Ce documentaire est une perle, offrant un moment agréable à partager avec ses proches. Le réalisateur publie d’ailleurs régulièrement des témoignages émouvants de spectateurs·trices, preuve de l'impact profond de ce film.
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